Sa population pouvait être alors de trente mille habitants. Mais les Foulbés du Boubandjidda survinrent, non point en conquérants, pour s’établir dans le pays, mais en pillards qui repartaient, une fois leurs besaces pleines, les troupeaux enlevés, les captifs enchaînés, et le mil mangé. Leurs razzias en peu d’années ruinèrent complètement le pays. Quand le capitaine Faure vint à Laï, en 1900, pour y fonder le poste qui commande aujourd’hui au cercle du moyen Logone, les indigènes, les malheureux « Kabalaï » mouraient littéralement de faim… « Pas le moindre grain de mil ». Malgré les efforts du capitaine pour ramener le calme dans cet infortuné pays, la population n’est encore aujourd’hui que de 2 000 à 3 000 habitants. Mais les Foulbés ne viennent plus et les « Kabalaï » mangent du mil.

Soyons d’ailleurs persuadés que ces hommes sont beaucoup plus préparés que nous à regarder en face l’aveugle puissance du Destin et que, s’ils n’ont pas l’idée de la fatalité aussi nette que nous, ils gardent du moins de sa force mystérieuse un sentiment profond et sûr auquel nous ne pouvons plus prétendre.

Le vieux Logone qu’écrase éternellement un soleil de mort, n’apprend-il pas la résignation et doit-on s’étonner du sourire renseigné de ses riverains ?

Je ne pense pas que les gens de Laï soient fatalistes, au sens philosophique du mot. Leur résignation n’est pas celle de l’Islam, toute faite d’une foi à laquelle ils sont encore rebelles. Elle vient plutôt d’un complet scepticisme auquel nous avons peine à nous habituer, quelque libérés que nous soyons des ancestrales croyances.

La « métaphysique » des Massas — ceux-ci forment la majeure partie de la population très diverse du pays de Laï — est à ce point de vue curieuse. Elle ne retient qu’une croyance religieuse : la croyance à l’immortalité de l’âme. Encore ce dogme ne suppose-t-il aucune divinité. Ils respectent la mort et les morts. A certaines fêtes, ils apportent au pied des tombes des vivres et du vin de maïs destinés aux ombres. Simple hommage à la puissance — non redoutée — mais vénérée du Destin. Où le scepticisme éclate, où le sourire réapparaît, c’est dans leur attitude vis-à-vis des sorciers. Le sorcier est l’ornement du village et représente une tradition. Ses arrêts, pourtant, sont peu respectés et s’ils sont même requis, c’est précisément qu’en eux réside une source de disputes où l’esprit subtil et chicanier du noir se plaît infiniment.

Un homme est accusé de sorcellerie. On décide une épreuve qui est exactement le « Jugement de Dieu » du moyen âge. L’inculpé doit se laisser choir du haut d’une branche. S’il se casse un membre, il est coupable ; s’il ne se fait pas de mal, il est innocent. Mais cette grande interrogation aux puissances occultes qui nous mènent, n’est ici qu’une parodie. L’accusé commence par choisir un arbre peu élevé et tombe le plus souvent à terre sans se faire de mal. Le peuple, nullement convaincu, proteste et gesticule. On se dispute et, enfin, l’affaire est portée devant « le blanc », qui satisfait tout le monde en renvoyant les parties dos à dos…

Avec des gestes d’automate, au soleil couchant, les « Kabalaï » s’en vont avec leurs lourds filets vers le Logone, qui n’est plus à cette heure qu’une chose d’argent dans du violet, et leurs yeux indolents contemplent sans penser l’horizon lointain, d’où jadis surgissaient les rapides chevaux des Foulbés. Mais ils savent qu’il ne faut pas interroger l’horizon et ils sourient infiniment aux fumées bleues, qui montent là-bas toutes droites vers le ciel mauve.

IV

Vers le milieu du mois de mars, c’est-à-dire une quinzaine de jours avant la première pluie, la chaleur devint excessive. L’impression de ruine et de désastre que j’avais ressentie déjà bien des fois en me promenant dans le pauvre village des Massas, elle fut alors une oppression de tous les instants, le mauvais rêve de toutes les heures. Véritablement, le soleil était tragique. Pendant les longues heures de la sieste, étendu sur les fines nattes qui sont le seul lit possible en ces régions, je connus des tristesses infiniment douces. L’action laisse après elle un peu de déboire et beaucoup de découragement.

La route que j’avais faite pour arriver à Laï, avait été longue et difficile, mais les images qui avaient empli mes yeux m’avaient paru charmantes et aimables. Et maintenant, prostré dans la torpeur malfaisante des après-midi somnolents, je me demandais si l’action n’était pas une chose vaine, si l’énergie elle-même n’était pas la plus navrante de nos illusions.