10 mai, dans la brousse. — Le rêve étrange, inattendu, continue son obsession de toutes les heures. Ce matin, pendant toute la marche, c’était à droite une infinie paroi verticale, et, à gauche, la Penndé qui se précipitait parmi des roches. Comme il faisait noir, dans la vallée, si douce jadis et si lumineuse, derrière nous, vers le Nord ! Le sentier était si étroit que les bœufs pouvaient à peine y passer un à un, et, de temps en temps, on les entendait tomber sur le rivage avec des éboulis de cailloux. En m’accrochant aux racines des arbres morts, je suis parvenu à monter sur la paroi de rochers. Le fleuve m’est apparu, ruban de moire dans du violet sombre, sinuant entre les pentes des collines.

De temps en temps, l’eau tombait de roche en roche comme d’une cascade en rocaille dans un parc démodé, et, au loin, à l’endroit où la rivière se perdait, je voyais deux grandes masses noires qui s’envolaient de chaque côté de la vallée, comme les deux ailes de quelque chauve-souris gigantesque.

Et tout cela était d’une mélancolie sans espoir…

Chez nous, dans les sites les plus désolés de notre France, quelque chose toujours nous parle et nous console : un angélus lointain, des rumeurs confuses de ville, la chanson basse et fatiguée d’un pâtre… Ici, nulle lueur humaine et nous sommes bien seuls, dans notre orgueil et notre domination.

VIII

16 mai. — Pendant trois jours, nous avons eu des aspects plus doux et des routes plus clémentes…

De temps en temps, se dresse une montagne dans la plaine unie et parmi des rochers, se cachent les cases rondes d’un village. C’est Ngara, premier village des Boums puissants et fauves ; c’est Tekel au beau karité ; c’est la solitaire Foumou Karé qu’annoncent ses plants de tabac et ses pimentiers aux larmes de sang. Dans ces rochers, où les cases se cachent comme des nids inaccessibles, dans ces montagnes de pierres, les races sont venues se heurter et se mêler comme en un creuset. Les Bayas ont poussé une pointe hardie vers le Nord-Est ; quelques Yanghérés ont passé sur la rive gauche de la Penndé ; et les Boums sont venus des hauteurs de leur Boumbabal, dans le Nord. Tous mystérieux et rudes, en relations sans doute avec les Bayas de Bouar vers le Sud et les Foulbés de N’Gaoundéré, car ils ont des perles et de l’étoffe.

Quelles ténèbres et quelle ignorance ! A Béloum, c’est un désordre empli de deuil et d’effroi. Le mont Simbal s’élève tout droit sur la plaine où moutonne un infini de verdure. Sur les roches, les sauvages font des grappes noires qui s’agitent confusément, avec des étincellements de sagaies. Pourquoi, même hostiles, m’attirent-ils, ces grands Barbares tout nus, si vieux, si rudes, si loin de nos faiblesses et de nos décadences ! Vers l’Ouest, à l’horizon proche, le Sikoun se teinte de rouge et de violet sombre, et là-bas, c’est Vlété, riche en euphorbes mortels et vénéneux…

IX

19 mai, Yakoundé. — Dans la montagne, il y a une tranchée, une énorme cassure qui fait un grand trou noir dans le granit. Là dedans, il y a des cases et des hommes, des milliers de cases invisibles, blotties comme des nids d’aigles parmi les roches sombres, et des cavernes qui rampent dans les profondeurs obscures des vertigineuses parois. Quelle énergie de vivre doivent avoir les primitifs qui habitent là ! N’ont-ils pas la conscience de leur domination ? Car ils sont rois parmi leurs pierres, et nul ne peut venir les troubler impunément. Ce matin, ils ont tué un de nos bœufs. Mais on ne les voit pas. Ils restent à l’abri derrière leurs remparts inexpugnables, rusés et leurs yeux torves fixés sur les chemins.