Nous campons près d’une douce vallée toute emplie de lis éclatants. Mais là, tout près, veille la masse noire de Yakoundé. Il faut rester en faction la nuit, pour protéger nos gens et nos bêtes. Et tandis que la lune zénithale fait sur le sombre voile de la montagne des figurations fantastiques, dans l’engourdissement sans rêve de l’insomnie, on s’imagine très loin soi-même, dans des temps antérieurs et des espaces abolis.
X
20 mai, Yadé. — En arrivant à Yadé, je souhaitais presque de l’hostilité, et que le village fût désert.
Ce pays conseille la force et l’approuve. Pour une âme violente et navrée, c’est un cadre naturel où elle se complaît en s’y réfléchissant. Et puis la solitude — celle d’ici, inconnue chez nous — fait détester les hommes. Il est curieux de voir comme l’on s’y accoutume avec facilité. Dans la vie du monde, on s’habitue à la laideur et aux grimaces. Ici, la moindre faute de goût serait douloureuse. Mon œil ne veut plus que cette beauté solitaire et passionnée où je garde à l’abri ce qu’il peut y avoir de bon en moi-même… Secretum meum mihi…
Les roches s’amoncellent de plus en plus et prennent des faces étranges : des tuyaux d’orgue surgissent vers le ciel découpé comme en un décor de théâtre ; des monstres de quartz noir apparaissent au détour des sentiers : des hippogriffes mythiques surplomblent des gouffres insondés : une fine aiguille de pierre jaillit comme un jet d’eau de glace figé depuis l’éternité. Mais là-bas, vers le Sud, la plaine infinie se déroule. Là-bas, c’est l’Ouam, puis la Nana, puis la douce Mambéré, chère aux Bayas.
Dans ces montagnes, la terre me violente avec délices et me ravit de douleur mâle. Pourquoi désormais chercher ailleurs le spleen qui nous aide à nous mieux connaître ? En quel autre lieu pourrions-nous mieux sonder toutes nos plaies et sentir notre stérilité ? Dans ce cycle sombre où l’horizon s’est aboli avec tout espoir humain, la tristesse vient d’une grande force ténébreuse qui enveloppe toute chose.
Parmi ce désordre, où le cœur pourra-t-il se fixer ? Notre vie elle-même nous apparaît un semblable désordre : une mer sans phare où notre esprit vacille dans le vertige, où notre cœur même a désappris d’aimer.
Où s’accrocher ? Quelle loi saisir, quelle certitude utile ?… Celle-ci seulement, mais stérile et douloureuse en vérité : vivre sa vie dans son excès solitaire, dans son solitaire orgueil. Et continuer la route, où les pierres sont bénies et la poussière bienfaisante…
XI
26 mai, dans la brousse. — Paysage tiède et tendre comme un tableau de Corot. Une petite rivière, un affluent de l’Ouam, fait un coude. Sur la rive où nous sommes, un haut rideau d’arbres empêche de voir l’eau qui coule et que l’on entend frissonner humblement. La pente de la vallée est douce, mais pourtant bien sensible et régulière. De grands arbres peuplent la solitude qui est moins austère ici, plus ornée qu’à Yadé. C’est un verger de France, baigné de chaleur et de paix. Une lueur tremblotante tombe dans l’air léger ; il fait une fraîcheur exquise et parfumée. On se sent délivré d’une angoisse, et dans la chute silencieuse du jour, toute notre vie vient s’enfermer entre ces deux lignes obliques de verdure. La tente fait une tache blanche sur le fond des grands arbres. Tout autour, les chevaux, attachés aux troncs clairs de la pente… Et voici que les bœufs reviennent des prairies et se pressent pour la nuit, sans bruit, accoutumés à l’imprévu quotidien, aux hasards toujours nouveaux de la route. Tout est là, toute notre vie, bien enclose et paisible, parmi les étendues des campagnes…