Des feux s’allument ; nos Bayas sont autour, par cinq, par six, accroupis en cercle, et parlant doucement, sans nul éclat, de la Mambéré prochaine. Combien j’aime ce peuple qui ne rêve pas et ne prie pas !
Les Foulbés ont fait des cases de verdure autour du troupeau qui rumine doucement aux caresses de la nuit. Intimité charmante, bonheur ineffable de la route ! Bonté des heures nocturnes où tout repose infiniment ! Demain, une autre route nous distraira du rêve ; d’autres arbres, d’autres coteaux, d’autres rivières, d’autres nuages, nous posséderont et nous serons arrachés encore à la vie, à la vie amie et quotidienne.
Puis le soir, dans un site analogue à celui-ci, nous nous retrouverons parmi nous, au milieu des êtres familiers qui nous entourent. La tente s’élèvera, comme une chanson joyeuse dans le silence, et les bœufs rentreront dans la vapeur rouge du crépuscule, conduits par les Foulbés tout droits dans leurs loques de laine et beaux comme des demi-dieux. Et les jours se suivront ainsi, identiques et divers. Ah ! pourquoi s’arrêter jamais et jeter l’ancre ? Le voyage, n’est-ce pas le rêve lui-même qui se réalise sous des formes sans cesse nouvelles, sans s’épuiser jamais et sans mourir ? Vous le savez, pasteurs, ô fils des routes, Foulbés nomades, éternels voyageurs !
Il fait nuit. Les boys servent la collation. Le vent du Nord nous grise de plaisir, et nos deux chiens sauvages, Laï et Laka, depuis longtemps déjà familiers et amis, viennent attendre sagement près de la nappe blanche.
Moi, je contemple sans trêve le grand sauvage qui est là, sous l’arbre, devant la tente. C’est le guide qui est parti du Yadé avec nous pour nous mener à Bouala… Il est allé chercher dans la brousse de grandes feuilles de latanier pour se faire un lit. Mais comme elles sont mouillées et froides, il les chauffe d’abord au grand feu qui brûle près de lui. Puis il les étale avec soin sur la terre. Il place sous sa tête un petit paquet de feuilles plus petites. Et il s’étend. Non, ce n’est pas cela encore. Il se redresse lentement, et replace quelques feuilles sous sa tête. La couche est prête pour la nuit. Il a près de lui une calebasse avec des herbes cuites et des arachides. Il mange sans hâte, à grandes bouchées. Maintenant, il verse de l’eau sur ses mains, remue les tisons de son feu et se couche sur le dos, les yeux ouverts vers le ciel — sans penser.
J’admire comme il connaît les choses qui m’entourent et que je ne sais pas voir, comme il est intime et familier avec les herbes de la jungle, avec les arbres des ruisseaux. En quittant Yadé, son village, il avait deux longues sagaies, son unique bagage pour cinq jours de route. La bonne terre lui donne le reste, à lui qui la connaît et la révère.
XII
31 mai, Zaourou-Yenga. — En arrivant vers la vallée si verte et si tourmentée de la Nana, un bien-être immense m’envahit. Je retrouve cette émotion délicieuse qui me possédait aux soirs limpides de la Penndé — mais avec plus d’attendrissement et d’intimité. Il me semble que je revois une patrie. Et n’est-ce pas une patrie, en effet, la terre où nous avons laissé un peu de nous-mêmes, où un peu de beauté nouvelle nous est venue ? Ce petit torrent qui coule dans une épaisse verdure, parmi des palmes et des réseaux de lianes, c’est Yolé, qui coule vers Nana. « Nana », c’est la mère la bonne mère des Bayas. Et c’est elle qui arrose Mambéré, que nous avons appelé Carnot.
Mambéré ! Que de fois nos Bayas ont répété ces douces syllabes qui leur chantaient comme un air de ciel natal. Car ils aiment leur terre et son manioc, et ses cases rondes parmi les bananiers. Un peu de leur tendresse est la mienne ; mais ce que j’aime par-dessus tout, ce sont les ciels infiniment gris où se fondent, en une harmonie désolée, les coteaux bas de l’horizon, et la chanson des hommes, si pauvre et si lointaine.
Toute la journée, Yenga est resté près de notre tente. Il porte un grand boubou où s’accrochent des quantités de petites médailles en cuir rouge, les grisgris aoussas. La face longue, où clignotent deux petits yeux emplis de malice, la lèvre mince et sinueuse, la noblesse de son geste font qu’on voudrait le connaître et qu’il attire.