Une barbe étroite pend au-dessous de son menton.

Il parle beaucoup et doucement. Il a l’air fin et souple, plein d’esprit et de ressource. Il n’inspire pas une pleine confiance. Mais comme il a de la race, et comme peu de chose le sépare de nous !

Vers le soir, il a fait venir des musiciens. Il y avait un homme qui jouait du tambour, la tête un peu penchée, les yeux mi-clos, la face et tout le corps immobiles, tandis que les bras s’agitaient furieusement. Il y avait le porteur des clochettes — deux clochettes de fer accouplées qu’il frappait avec un marteau de bois, — et beaucoup d’autres hommes qui remuaient de petits paniers emplis de cailloux. Les Bayas se sont mis en cercle. Un chant de joie s’est élevé, et il était triste comme un chant de deuil. Et les pieds frappaient le sol rageusement, tandis que les torses s’agitaient au rythme exact des instruments. Mais ce qui me plaisait surtout, c’était ce petit nabot qui se roulait dans la poussière en faisant d’horribles grimaces, et que personne ne regardait, et qui avait la sublime laideur d’un bouffon.

XIII

6 juin, Bayanga. — Il fait joli. La nature grouille. Nous sommes en un jardin, jardin stérile, éperdu d’allégresse et de candeur mystique.

La lumière arrive sur le sentier, tamisée par le feuillage clair et diaphane. Tout chante la clarté de la vie, le charme des minutes.

Il fait jaune ; la campagne exhale l’odeur amère des fruits sauvages. On est ivre de marcher dans toute cette lumière, non point violente, mais qui enveloppe et qui pénètre…

Soudain, au détour d’un chemin, surgit une caravane : des porteurs avec des paniers mal ficelés, des cages en paille pleines de poules, de vieilles cantines en bois, tout un bazar étrange et malpropre ; puis deux ou trois bœufs, des bouviers bayas, des enfants nus avec des arcs et des flèches, enfin deux traitants indigènes à cheval, les chefs de cette suite bizarre ; derrière encore, des femmes se hâtent avec leurs entassements de calebasses sur la tête, et des hommes armés de vieux fusils à pierre qu’ils portent sur l’épaule, la crosse en l’air… La première fois depuis Laï que nous rencontrons des hommes sur notre route, la première fois que nous sentons l’approche de notre race… J’en ai presque une tristesse, sachant qu’un songe doré va s’achever. Mais la route ne laisse pas de temps aux regrets ; elle abolit hier et demain également, pour laisser maître le charme imprécis des minutes…

Bayanga, c’est propre et soigné comme un paysage de Constable. Des cases s’égrènent sans aucun ordre parmi la claire futaie qui fait des taches d’ombre sur la grisaille des toits de chaume. Le village respire le bonheur et la paresse. Et au delà du village, un large sentier sablonneux mène au bord d’un ruisseau dont l’eau est divinement fraîche.

Ah ! ces eaux de la Sangha, qui semblent surgir des profondeurs de la terre et qui emplissent la bouche de volupté, celles que l’on boit à même les rivières, pendant les longues marches au soleil, les eaux divines qui enivrent le voyageur, par leur vertu magique !