Dans le ruisseau, des hommes se baignaient. Une petite plagette de sable fin descendait dans le lit du ruisseau qui s’enfonçait aussitôt après sous une voûte épaisse de feuillage. Et derrière la pente adverse, sur l’autre rive, le soleil mourait, violent comme un velours cramoisi. En dessous de son orbe gigantesque, stagnaient des verts, des violets, des ocres, des mauves qui semblaient un vitrail de cathédrale, là-bas, derrière les piliers noirs des arbres maigres de l’horizon.
XIV
10 juin, Saragouna. — Pays des bananes exquises comme un sourire d’enfant.
Le chef m’en a donné un lourd régime que j’ai pendu près de ma tente. Toute la nuit, je me suis promené devant mon camp ; de temps en temps, j’allais cueillir un des fruits qui répandait en moi une sorte de bien-être capiteux…
Ainsi, demain matin, j’arriverai à Carnot, après cinquante-sept jours de route depuis Laï. Dans la fièvre de la nuit lunaire, je repasse dans ma mémoire tous les lieux où nous avons douté, tous les sites que nous avons aimés, les bords aimables de la Penndé, les rochers sombres des Boums, les monts Yadé, bijou noir jeté parmi la douceur du tropique, la vallée de la Nana, joyeuse et apaisée… Jamais la passion de la vie ne m’a brûlé comme à présent. Je me penche sur la vie avec ivresse ; c’est la folie heureuse et sainte de la vie… Doba, Béti, Béloum, Vlété, Zotoua, Ouannou ! Quelle clarté dans le rêve incertain de la vie ! La vie, quelle merveille de lumière, quel éblouissement !…
De petites mouches lumineuses tremblent dans la nuit, et laissent un sillage d’étincelles. Il me semble que c’est ma vie elle-même qui papillotte ainsi devant mes yeux, en traits de lumière, dans l’ombre…
L’ADIEU AUX BARBARES
Je ne veux pas quitter le pays baya sans jeter un dernier regard au fond de moi-même.
Du haut des collines de la Mambéré, d’où l’œil dominait un horizon infini de désolation, il m’arrivait souvent de penser plus à la France lointaine, qu’à la terre d’Afrique où nous marchions. Je contemplais ce pays vierge, non comme la patrie des Bayas, mais comme une patrie française, où des Français nous avaient envoyés, et j’essayais de comprendre la conscience de ma race, aussi obscure, aussi complexe que celle des peuples noirs que nous croisions sur notre route.
A ces moments, comme j’étais fier de garder en moi cette petite lampe de l’héroïsme, si vacillante aujourd’hui, et de retrouver, dans la partie la plus repliée de mon âme, un peu de l’antique passion des dominateurs et des conquérants !… Nous venons ici pour faire un peu de bien à ces terres maudites. Mais nous venons aussi pour nous faire du bien à nous-mêmes. Nous voulons que la grande aventure serve à notre santé morale, à notre perfectionnement. L’Afrique est un des derniers refuges de l’énergie nationale, un des derniers endroits où nos meilleurs sentiments peuvent encore s’affirmer, où les dernières consciences fortes ont l’espoir de trouver un champ à leur activité tendue.