Nous voulons la saluer, comme une colonne unique, en un temple mutilé… Bien peu, sans doute, viendront vers elle. Notre sagesse et notre vertu s’éloigneront de son splendide et solitaire excès, et nous ne voudrons plus, maintenant que nous sommes bons, de ces pinceaux de lumière rouge qu’elle projetait vers le monde, malade de langueur. Ah ! oui, elle sera délaissée — maintenant que nous savons tout et que nous n’aimons plus — la vieille colonne, dressée toute seule, parmi les ruines de nous-mêmes…

Mais tant qu’il y aura des hommes de lutte et de douleur, tant qu’il y aura des tristes et des forts, on ira mourir là-bas, avec une adorable joie, comme vont mourir des vagues sur une plage déserte.


Leur âme, à ces chevaliers de la mort, n’est point pareille à celle des autres. Ils sont, ceux-là, les voyageurs et les soldats. Ils sont ceux qui marchent, ceux qui n’en peuvent plus de marcher et qui veulent mourir de leur idée. Comment ressembleraient-ils aux autres, à ceux qui restent en place, enclos dans leur monotone et inféconde songerie ?

Nos idées morales sont le reflet même de notre vie tout entière. La qualité de notre âme est faite aussi bien de ce qu’il y a de plus intime et de plus inné en nous que du genre de vie que nous menons, des impressions qui viennent effleurer le miroir uni de notre conscience et, pour tout dire, des parties les plus superficielles de cette conscience. Comment s’étonner que Napoléon ait fait entrevoir un idéal d’humanité différent de celui qu’avait proposé l’auteur de l’Imitation ? Les horizons qui limitent notre vue nous remuent profondément et les aspects divers que nous entrevoyons sont susceptibles de modifier nos cœurs autant que les plus solitaires méditations. C’est le grand idéal des soldats qui surgit sur les routes, à chacun de nos pas, et chacun de ces pas nous conduit un peu vers notre ciel !

Hélas, toute notre histoire humaine n’est que celle des défaites et des victoires de cette sombre foi, souffle de sépulcre que peu d’êtres ont eu la force de sentir, foi profonde des errants dans une vallée de joie. Mais ici, sur la terre des Barbares, je reprends de l’espoir ; je crois encore en la bonté de l’action, et qu’elle saura dominer la paresse des faibles. C’est le dernier bienfait de l’Afrique, de m’aider à me reconnaître, parmi toutes les misères de notre époque.

Maintenant, ma vie est toute brillante et tissée de fils éclatants. Loin des miens, je sais entendre en moi et retrouver cette résonance lointaine, infiniment lointaine, qui retentit depuis des siècles, à travers les consciences de mes ancêtres, jusqu’à étouffer toutes les chansons du monde, tous les murmures humains. Cette voix-là me recommande le courage et m’annonce les prochaines victoires.


Je sais que je dois me croire supérieur aux pauvres Bayas de la Mambéré. Je sais que je dois avoir l’orgueil de mon sang. Lorsqu’un homme supérieur cesse de se croire supérieur, il cesse effectivement d’être supérieur. Avec son orgueil, un peu de lui-même disparaît, un peu de la meilleure partie de lui-même. Lorsqu’une race supérieure cesse de se croire une race élue, elle cesse effectivement d’être une race élue. Lorsqu’une race forte cesse de croire à sa force, elle cesse effectivement d’être forte. La supériorité d’une race sur une autre race est peut-être une illusion… Qu’importe ? C’est l’illusion de se croire supérieur aux autres qui fait accomplir les belles actions. Et si toutes les illusions disparaissent les unes après les autres, celle-là, nous devons la maintenir, l’entretenir en nous comme une plante précieuse.

L’illusion de la force, c’est la dernière colonne des vieux temples, celle qu’il nous faut le plus jalousement garder. Se croire fort, c’est déjà une manière d’être fort, et l’on peut même dire que la force d’un peuple se mesure à la conscience qu’il a de cette force. Tout se pénètre ici et s’enchevêtre. Un peuple fort est celui en lequel l’orgueil de la race ne s’est pas affaibli. C’est parce que l’Empire romain était grand et fort, que le citoyen de Rome pouvait dire avec orgueil : Civis romanus sum. Mais c’est bien un peu aussi parce qu’il disait cela, parce qu’il le criait, parce qu’il emplissait le monde du bruit de ces trois mots glorieux, c’est bien un peu pour cela que l’empire était grand et fort.