Jamais, plus qu’aux belles heures de marche sous le soleil du Tropique, je n’ai éprouvé de joie à me répéter à moi-même cette phrase si simple et si bienfaisante : « Je suis soldat français ». Ces mots-là, c’était comme le refrain forcé, la prosodie de toute l’Afrique. Chaque objet me les suggérait et semblait les approuver. Comment s’étonner que cette lumière qui me venait tout à coup, m’intéressât plus que les paysages de ma route et les rencontres de mon voyage ?


On croirait presque, aujourd’hui, que l’héroïsme est une chose morte. On croirait presque, ma foi, qu’ils sont morts, les divins amants de la Force, de l’Amour, de la Poésie, et tous ceux qui avaient soif et faim de l’absolu. Ils sont là, pourtant, parmi nous, tout prêts à nous aider et à nous secourir…

« Opinions du peuple saines », disait Pascal. Nous reviendrons à l’opinion du peuple qui est la guerre. De l’extrême barbarie, nous sommes passés à une extrême civilisation. Et ce qui nous manque, en effet, ce sont des barbares. Maintenant, il nous faut venir prendre conseil chez des sauvages. Mais qui sait si, par un retour fréquent dans l’histoire humaine, nous ne reviendrons pas au point dont nous sommes partis ? Il est un moment où l’esprit trop guerrier s’affine et s’adoucit ; la violence révolte comme une injustice ; la bonté féconde remplace la haine stérile. Progrès normal et légitime, mais qui n’est pas le terme de notre évolution. Il vient une heure où la violence n’est plus de l’injustice, mais le jeu naturel d’une âme forte et trempée comme un acier. Il vient une heure où la bonté même cesse d’être féconde et devient amollissante et lâche. Alors la guerre n’est plus qu’un indicible poème de sang et de beauté. C’est la grande vendange de la Force, où une sorte de grâce inexprimable nous précipite et nous ravit. Là nous trouvons l’emploi le plus normal, le plus noble, en même temps, de ces ressources infinies d’énergie, de ces formidables ampères, de ces hectowatts d’énergie qui circulent en nous incessamment. Plus que la lutte de deux intérêts, comme dans la période barbare de l’humanité, la guerre est l’inévitable choc de deux puissances de vie qui s’interrogent et interrogent en même temps la destinée. Admirable mystère que celui de ce devoir héroïque, qui nous mène à la plus périlleuse des spéculations, par les chemins les plus étranges du rêve !

Voilà ce que j’ai pu lire dans le ciel des Bayas. Voilà l’adorable vision que m’envoyait la terre conquise, toute sombre de deuils et de tristesses, la dernière parole de l’Afrique, avant que j’aille rejoindre les seuils clairs de la France.

Dans ma patrie, on aime la guerre, et secrètement on la désire. Nous avons toujours fait la guerre. Non pour conquérir une province. Non pour exterminer une nation. Non pour régler un conflit d’intérêts. Ces causes existaient assurément, mais elles étaient peu de choses. Elles étaient secondaires et adventices. En vérité, nous faisions la guerre pour faire la guerre. Sans nulle autre idée. Pour l’amour de l’art. La guerre pour la guerre. Nous faisions la guerre, par un naturel besoin de nous dépenser et de nous imposer, parce que c’était notre loi, notre raison secrète, notre foi.

Quelle plus belle preuve en donnerai-je que la vie même de Napoléon ? Bien souvent, ses campagnes furent absurdes dans leurs principes, désastreuses dans leurs conséquences. Mais toujours le peuple les exalta, et comment en eût-il été autrement, puisque cet homme était la volonté même et l’histoire même de ce peuple ? Le plus beau, le plus inutile en même temps, le plus fou, le plus absurde de ces drames merveilleux de la destinée française, la campagne de Russie, en 1812, est précisément la plus populaire des guerres de l’Empire, la plus chantée par l’imagination enthousiaste de la foule.

Pas un de nos rois qui n’ait été guerrier. Pas un qui n’ait conquis sa gloire par la guerre. Et le seul qui ait été vraiment un ami de la paix, Louis-Philippe, comme nous l’avons maltraité et bafoué, pour son parapluie de paisible bourgeois ! Avais-je donc tort de conseiller l’action, de rechercher en moi le meilleur héritage des ancêtres ?


Mais pour justifier cette action, il nous suffit de dépasser, par une sorte d’hypostase, le domaine de nos impressions extérieures pour atteindre le substratum des énergies latentes, des forces vives qui dorment en nous. Alors, par derrière les civilisations séculaires, les éducations complexes, les enseignements de la société où nous vivons, par derrière tout ce que cette civilisation, cette éducation, cet enseignement ont déposé en nous de limon fertile, nous pouvons découvrir la partie vraiment primitive de notre être. Dans cette mystérieuse région, il y a des tumultes et des ouragans. Des passions fortes, montées de quelles profondeurs, s’apprêtent à vivre à la lumière d’un surnaturel soleil. Quelle richesse dans cette merveilleuse ascension ! Quels insoupçonnés trésors !