Parfois, en pleine action, nous sommes comme en extase. C’est un état plein de félicité où notre être atteint des sommets qu’il ignorait dans la trame quotidienne de la vie. Impossible alors de démêler l’écheveau complexe de nos sensations, de distinguer et de formuler les états de l’âme qui se précipitent dans un absolu désordre.
Mais ce que nous savons bien, c’est que notre humanité est alors développée jusqu’à son point le plus avancé. Nous sentons en nous un maximum d’existence. Transfigurés, il faut que nous allions vers des dangers. Et touchés par la vénéneuse odeur de la mort, nous sentons sourdre en nous d’immenses fleuves de vie et de beauté.
Ainsi, ce noble pays d’Afrique sait-il nous avertir du sens de l’action que nous y déroulons.
Avant de quitter les rives de la Sangha, j’ai la prétention inouïe d’avoir conquis une croyance et d’avoir pu hausser mon rêve au-dessus des doutes et des relativités. Ce que j’ai trouvé de plus beau dans ces domaines, c’est le souvenir des hommes qui sont venus jadis de la terre natale pour y mourir obscurément. De tels passants suffisent à fixer en beauté noble et héroïque le plus fluide des univers. Loin de la vie mondaine et sentimentale, je suis ramené par eux à la vie même, à la source même de la vie.
J’agitais exactement ces pensées, au moment de prendre le chemin du retour, avec mon chef aimé et vénéré, le commandant Lenfant. De Bania, qui avait été le début et le terme de notre exploration, jusqu’à Ouesso, il faut trois grandes journées de pirogue. De Ouesso, un bateau à vapeur conduit à Brazzaville par la Sangha et le Congo. C’est alors la fin de la barbarie. On sent, de bien loin, pourtant, comme un vague parfum d’Europe, auquel il faut enfin s’habituer de nouveau.
Les 5, 7, 8 et 9 septembre 1907, nous descendîmes la Sangha dans une de ces frêles barques que les N’Goundis de Nola taillent dans les troncs d’arbres de la forêt. Ce furent nos derniers beaux jours d’Afrique, les derniers parmi la vie la plus simple et la plus primitive qui soit au monde. Dures et monotones heures, à glisser sur l’eau calme de la rivière, tout illuminée de soleil ! On longe les berges, encombrées de lianes, sans un murmure humain, sans un souffle animal. On n’entend que l’éternelle chanson des N’Goundis criant debout à l’arrière de la pirogue, leur éternel : « si gi ti yo, yo, yo… si gi ti yo, yo, yo… » qui scande le mouvement régulier des pagaies. On croit baigner dans un paradis dévasté où les pensées ne seraient plus que de claires et joyeuses fulgurations…
Couché pendant des heures, dans cette auge de bois où les mouvements trop brusques sont interdits, j’aurais pu dénombrer toutes les richesses de l’âme française et retirer quelque bien de ce travail. J’ai préféré, par une rêverie appropriée, me préparer à revoir les miens et j’ai laissé courir vers moi ce grand souffle de la patrie qui venait m’effleurer mystiquement.
Le 9 septembre, à dix heures du matin, nous arrivâmes à Ouesso, après une belle nuit de marche, toute irradiée de lune. Je dis alors adieu à la terre des sauvages, de ceux du moins que notre civilisation n’a pas encore pu toucher, mais ma pensée allait surtout vers les morts que nous avons laissés sur cette terre, promise aux héros.
ÉPILOGUE
Depuis trois semaines, je suis à Paris. De ma fenêtre, rue Chaptal, je vois le petit jardin qui me rappelle toute mon enfance et mon adolescence d’hier. Il fait froid. Il semble que les lilas légers et le lierre âgé se crispent sous le givre, et des rafales, en efforts haletants, font rage parmi les hautes parois des maisons. Une lumière rare filtre du ciel qu’on ne voit plus. Le froid sent la misère, la grande débâcle, l’aigre misère, le trottoir. J’ai retrouvé mes livres, qui s’ouvrent encore à la page souvent lue, et mon fauteuil à la même place et cette belle rangée d’in-octavos qui préside au-dessus de mon lit à mon sommeil. J’ai retrouvé mon père et ma mère, toute ma famille penchée le soir sous la lampe heureuse, dans la chambre tiède, loin de la bise mauvaise et loin de la rue. J’ai retrouvé le vieux foyer, empli de pensées douces et graves.