Parfois alors, je concevais l’orgueil de vivre en beauté et je trouvais la vie divine et voluptueuse. Mais cela même était si confus en moi que je ne pouvais me l’exprimer précisément. Je pensais à ces grands oiseaux qui nagent dans l’or liquide d’un soir d’Orient. Une vie nouvelle s’ouvrait vers des jardins bizarres, aux fleurs inconnues.
Logone ! nom plaintif comme une source de l’Achaïe, plaines du Logone, ruisseaux de la Sangha et vos intimités d’amantes, croupes de Yadé qui recélez les hordes des fauves Bayas, croupes du Simbal et cols du Simbal, encombrés de sombres pierrailles, Penndé, estuaire de clarté sereine et franche, vous êtes les plus douces pages de ma vie. Parmi vous, quel cœur dolent et meurtri ne se guérirait pas, quel cœur ne s’égalerait aux dieux ? Votre calme silencieux suscite en nous des tumultes. Du fond des âges de la vieille planète, nous arrivent des splendeurs nouvelles. Chez vous, nous devenons les premiers hommes, étonnés et fervents, qui voyaient de l’horizon nébuleux monter de rouges soleils…
Bientôt j’irai en Bretagne. Je reverrai le petit hameau de Tréshugel dont le murmure très doux se mêle au murmure plus rude de la mer. Je reverrai le bois de pins qui monte près du rivage harmonieux, le sentier où, tout petit, je suivais des yeux le vieux Renan, lourd de pensées et de génie. J’irai à cheval pendant des heures dans les chemins creux où chaque ajonc me redira une heure de mon enfance, où chaque branche m’enverra un parfum du passé.
Mais je penserai encore à la vieille Afrique, à la vieille terre du sommeil qui repose là-bas, sous le soleil.
APPENDICE
NOTE I ([page 19]).
C’est une grave question de savoir si les races de l’Afrique sont autochtones ou si elles sont venues d’un berceau commun, avant de s’être répandues sur le continent noir. Mettons de côté ces races de nains, les M’babingas du Congo, disséminées dans toutes les régions de forêt et qui semblent des aborigènes.
Mais à voir les peuplades du Congo, les Bayas par exemple, on se demande si des races, qui supportent aussi mal les conditions de vie imposées par le pays, peuvent être originaires de ce pays. Non seulement les noirs sont sujets à la fièvre, mais encore ils souffrent de la chaleur et du soleil. — L’étude de la toponymie africaine donnerait peut-être au sujet des migrations des peuples noirs de précieux renseignements. Nous avons déjà fait remarquer le nom du village de Gougourtha, si voisin de celui de l’ancien numide Jugurtha, l’ennemi des Romains, et Berbérati, nom d’un autre village dans la même région, qui fait songer aux Berbères ou aux Barbares.
Il ne faut pas oublier que les légendes helléniques les plus anciennes plaçaient à l’orient de la terre le peuple noir des Éthiopiens. C’est peut-être là qu’il faut chercher le berceau de la race noire, comme on y a cherché le berceau de la race sémite et celui de la race aryenne. Les vieux livres guèbres nous apprennent que lorsque les Aryens pénétrèrent dans les pays compris entre la mer Caspienne et le golfe Persique, ils rencontrèrent une race d’hommes très différente de la leur. Ces peuples contre qui les nouveaux venus durent batailler pendant de longues années et qui les impressionnèrent si fort, sont minutieusement décrits dans les textes anciens.
Le Vendidad (le plus vieux livre de la Perse) les désigne sous des noms divers. Il les appelle notamment « Nouby » et « Afryts ». « Nouby », nous dit M. de Gobineau[23], veut dire « l’homme de race noire ».