Notons encore ce fait extrêmement curieux que la langue des labis est une langue apprise qui se transmet de génération en génération. Les jeunes Bayas, comme les jeunes Yanghérés et les jeunes Lakas, lorsque commence cette période d’instruction, d’éducation, de préparation à la vie qui s’appelle le labi, apprennent une langue spéciale qui est donc autre chose que la langue populaire apprise en naissant.
C’est si l’on veut une sorte de tabou. Mais une circonstance capitale est que le labi se parle dans des peuplades très diverses de coutumes, d’origine et de langues. On le retrouve sans altérations sensibles dans des pays n’ayant entre eux que très peu de communications, par exemple dans le pays baya et dans le pays banda. Comment s’est transmise cette tradition ? C’est une question très délicate, environnée de mystères que nous ne pouvons pas aborder. Le fait est que cette tradition existe et qu’elle est une tradition littéraire, très vivace et persistante.
Nous devons ici remercier M. Yerlès, le distingué et sympathique Africain, qui a bien voulu nous communiquer la curieuse poésie que nous avons reproduite.
NOTE III ([page 117]).
Je profitai de mon passage à Carnot pour aller rendre visite au marabout aoussa. C’est un vieillard à barbe blanche dont l’œil est brillant de malice et d’esprit.
Ces Aoussas, uniquement adonnés au commerce, sont peu croyants et il serait curieux de suivre toutes les déformations auxquelles fut soumis l’Islam en passant chez eux. — Je trouvai le marabout dans une case ronde dont le sol était couvert d’un fin gravier. Par terre, un Koran poussiéreux était ouvert et au mur pendaient des prières écrites sur de petites planches de bois, avec un manche pour en faciliter la lecture. Des odeurs fortes d’encens flottaient dans l’air lourd de la pièce. Le vieillard me reçut avec de grandes marques d’honneur. Quatre ou cinq fois, il me prit les deux mains, et, portant ensuite la dextre à sa poitrine, il faisait entendre de confus murmures, des « heins, heins » prolongés qui marquaient de la déférence et du contentement. Je lui demandai de m’écrire quelques prières sur des morceaux de bois qui pussent m’accompagner dans la vie et me préserver des accidents de la brousse.
Il accéda à ma demande et me remit le soir deux longues prières que j’ai gardées précieusement.
Elles sont écrites dans le plus mauvais arabe et ne sont, hélas ! que des témoignages de la plus grossière et de la plus enfantine superstition. Ces deux planchettes, où les caractères écrits avec de la suie mélangée à de l’eau, sont collés avec une sorte de vernis malpropre, donnent des recettes, non pour se bien conduire dans la vie, mais pour éviter les embûches et les dangers qui nous environnent de toutes parts. Ces recettes consistent à réciter telle ou telle prière selon les cas où l’on peut se trouver, prière pour éviter les maladies, prière pour éviter les flèches des ennemis, prière pour compenser les aléas de la chasse ou de la navigation.
La grave question de savoir l’attitude que nous devons prendre vis-à-vis de l’islamisme sans cesse grandissant en Afrique, ne se pose guère à Carnot.
Les Aoussas y forment un groupement relativement peu nombreux, presque unique d’ailleurs dans la région de la haute Sangha et très peu fanatique. Mais dans d’autres territoires, notamment dans les territoires du Tchad, il faut que nous prenions parti. La plupart de nos administrateurs sont hostiles à l’extension de l’islamisme ; il est certain que le premier précepte du Koran est la guerre sainte contre les infidèles et que les populations islamisées peuvent devenir facilement fanatiques et hostiles aux blancs.