« Voyons, qu’as-tu dans la tête ? — Tête mauvaise n’est pas pour la maison. — Dormir, tu ne veux pas, enfant ; être promené, tu ne veux pas. — Ah ! ah ! il faut dormir ! — Ah ! ah ! Il faut dormir ! — Maintenant, tu ne dors pas… — Maintenant, tu es sage[1]… »

[1] Ces deux vers, intraduisibles en français, disent les états divers que traverse l’enfant. « Maintenant, il ne dort pas… Et puis, voilà qu’il se met à dormir. » La mère suit les mouvements de l’enfant et les envisage tous dans le présent. Un Baya dirait, avec la même transposition : « Maintenant je chante, maintenant je ne chante plus. » C’est-à-dire : « J’ai fini de chanter. »

Nous n’insisterons pas sur la science vraiment parfaite de ce petit poème kaka. Il y a beaucoup d’habileté dans cette répétition des mots : kongo et bem’na[2] à la fin d’une phrase et au commencement de la suivante. Mais ce qui nous émeut surtout, c’est ce refrain psalmodié dont chaque vers se termine par une note traînante, d’une infinie langueur. Ce « lā lā tè » est à pleurer… Quelle amusante découverte que celle que nous avons faite d’une parcelle de l’âme de cette femme kaka qui chantait la douce romance de l’enfant ! Quelle émotion de voir notre âme dans son âme, notre sensibilité dans sa sensibilité ! Quel événement de surprendre un peu de nous en elle, un peu de nos agitations de cœur dans son apparente animalité !

[2] Kongo veut dire tête et bem’na enfant.

Nous avons bien souvent pensé à l’hypothèse de Joseph de Maistre qui veut que les nègres soient d’anciens civilisés dégénérés et non des peuplades en enfance. Sans pouvoir présenter aucun argument solide en faveur de cette théorie, nous avons eu souvent l’intuition de nous trouver en face de races arrivées au terme de leur évolution, non de races primitives réservées à de hautes destinées.

Nous avons peine, en tout cas, à nous représenter l’homme primitif tel que ce Baya ou ce Yanghéré, craintif et doux, affaibli moralement et physiquement, subtil souvent dans ses pensées, adonné à tous les vices de nos décadences, inapte à l’action. Ces hommes ont même appris que l’alcool donne l’oubli de l’âpre vie et ils cherchent en lui des excitations passagères dont nous croyons à tort détenir seuls la formule. Dans les villages bayas a lieu annuellement la fête du « doko ». Le « doko » est une bière de mil ou de maïs fermenté qui remplace notre alcool dans la plupart des tribus fétichistes du Congo.

Nous n’avons pas importé l’alcoolisme au Congo. La fête du « doko » est certainement une ancestrale coutume. Les hommes s’enivrent et ce sont, dans le village, pendant plusieurs jours, des danses exaltées et furieuses. Leur principal caractère est une impudeur extrême, une perversité faite de sensualisme violent. Le Baya, d’ailleurs, n’ignore aucun érotisme, aucune perversion de l’instinct sexuel. Avec cela, l’amour n’est pas chez lui bestial ; il est d’un dégénéré, d’un fatigué, d’un blasé. Il faut que dans l’ivresse il cherche l’exaltation des sens et d’artificielles tendresses.

Les signes de la décadence sont ici éclatants, irrécusables. Nulle apparence de jeunesse dans ce peuple pourtant sans histoire. Je me souviendrai longtemps de ces jeunes hommes que j’aperçus vers la fin de décembre 1906 au village de Baouar, sur la Nana. Ils étaient trois ou quatre, silencieux, immobiles devant une des cases du village. Leurs grands yeux étonnés nous regardèrent passer, et ce fut tout. Ils étaient nus, mais portaient de nombreux bijoux, des spirales de cuivre aux jambes et aux bras, des colliers de métal blanc et des colliers de cuivre ; leur coiffure était compliquée, presque féminine ; elle était faite de nattes minces et longues et une couleur rouge brique, extraite de l’écorce de certains arbres, les teignait. On ne saurait facilement imaginer de plus gracieuses adolescences et l’on eût dit de ces éphèbes qui courent sur les métopes du Parthénon, porteurs de lances ou de rameaux d’olivier. Mais leur air sérieux, leur attitude de statues donnaient à leur jeunesse un peu de solennité.

Je connus que ces hommes étaient des labis. Les labis sont en quelque sorte des écoliers, et leur école, leur temps d’école, avec ses travaux et ses joies, s’appelle le Labi. Le Labi est, chez les Bayas, la grande fête de la Virginité, coutume charmante où le jeune homme s’initie aux mystères de la vie et de l’amour. Notez : de la vie et de l’amour, car le Labi n’est pas seulement l’initiation à l’amour ; il est surtout une épreuve où l’enfant s’accoutume aux combats de l’existence et à ses périls. « Labi » veut dire « danger » en baya. La grande beauté du Labi est de vouloir former des hommes souples et vigoureux, d’habituer les âmes au courage, en même temps que de désigner, par une sorte de sélection, les individus marqués pour perpétuer la race en augmentant sa force et sa vitalité. Idée spartiate, avec moins de rudesse dans son application et que semble vouloir rénover notre pensée moderne, depuis Malthus jusqu’à Gobineau et Nietzsche. Aussi le Labi comporte-t-il une série d’épreuves, les unes destinées à assouplir le corps, les autres, à fortifier l’âme et à la tremper.

L’une de ces épreuves est très périlleuse ; le jeune homme est debout dans l’eau de la rivière ; les hommes du village lui lancent, de la rive, des flèches qui dévient dans l’eau, grâce au courant, et ne font qu’érafler la peau. Tous les labis ont sur le ventre ou sur la poitrine de ces glorieuses cicatrices.