Cette grave initiation dure quelquefois deux, trois et quatre ans.

Toutes les nuits, les hommes mènent grand bruit sur la place du village ; mais les jeunes hommes désignés pour le Labi font une sorte de retraite. Certains même ne doivent pas être vus pendant tout le temps que dure l’épreuve et ils se promènent le corps caché par deux grands boucliers en paille tressée. Tels étaient ceux que nous vîmes plus tard en pays Yanghéré sur les rives de la Mbaéré. Les initiés ne parlent pas le baya, mais une langue spéciale qui s’appelle le labi, et qui est la langue de l’initiation. Encore une fois, nous sommes devant un très vieux rite qui trouve son origine dans une conception très complexe de la vie. Un très vieux rite qui n’est plus, hélas, qu’un de ces menus gestes par qui s’exprime encore un peu du passé d’une race, un peu de ses antérieures destinées !

Cette nonchalance sobre, cette élégance, qui seules attestent le sens artiste de la race, nous ont paru un des traits les plus aimables, en même temps que l’un des plus surprenants des peuples noirs que nous avons visités.

Partout, chez les Bayas, plus tard, chez les Lakas, chez les Moundangs, chez les M’baïs, nous avons eu l’impression d’une grande vieillesse un peu lasse, un peu désabusée, très persuadée de l’inutilité des actes quotidiens, très hostile aux inutiles mouvements.

Certaines de leurs actions, quelquefois les plus infimes, font penser à l’accomplissement d’un sacerdoce. Et il est de fait qu’un vieux passé les requiert encore, beaucoup plus qu’on ne le penserait à première vue.

On traite volontiers les noirs de grands enfants. Nous sommes victimes, dans nos relations avec tous ceux qui n’ont pas la même couleur que nous, d’une illusion tenace, d’une erreur qui nous est chère. Nous les voulons à notre image. Dans tout ce que nous leur demandons, dans tout ce que nous leur donnons, nous les supposons à notre image. C’est, si l’on peut dire d’une façon barbare, du latinomorphisme. Nous n’admettons qu’un peuple ait une histoire qu’autant que nous la connaissons et qu’elle a donné matière à de nombreuses thèses de doctorat. Nous n’admettons qu’un peuple ait des coutumes qu’autant qu’elles sont écrites et connues. Nous n’admettons qu’un individu puisse avoir des états d’âme qu’autant que ces états d’âme ont été exprimés, catalogués, classés par des psychologues ou des poètes. Il est pourtant d’autres documents que ceux-là sur la nature des êtres qui nous semblent les plus lointains.

Un regard, où parfois se concentre toute une humanité, des propos insignifiants où tout à coup se révèlent des hérédités obscures et complexes, suffisent à nous informer, à nous instruire de choses que, chez la plupart des peuples civilisés, l’écriture a cachées, le caractère d’imprimerie a déformées.

Il est aussi tels moments dans la vie d’un peuple où semble se condenser tout l’esprit de la race. La guerre, par exemple, est l’un de ces symboles. C’est sûrement l’un des actes qui nous paraissent le plus propres à exalter nos cœurs et à susciter en nous des enthousiasmes. La seule idée de la guerre nous procure une excitation agréable qui va jusqu’à s’exprimer bruyamment, même en temps de paix parfois. Il était intéressant de saisir le noir à ce moment critique. Un jour, nous avons vu le départ pour la guerre.

C’était à Dioumane, sur le Logone. Ce fleuve insigne a toujours été l’objet de nos plus constantes sympathies. Il est au village de Dioumane d’une grande largeur ; ses eaux céruléennes s’écoulent sur un fond de sable doré qui, sur les rives, étincelle au permanent soleil. Rien, dans le paysage, ne saurait vous détourner de la contemplation de cette eau et de ce sable, et l’on imagine difficilement une campagne plus nue que celle-ci, des lignes plus simples, plus pures, ni d’apparence plus aristocratique. Cela fait penser à l’écriture de Louis XIV.

Sur les berges plus élevées de la rive droite, les villages, entourés de murailles parfaitement circulaires, stagnent dans l’infinie lumière du jour, semblables à des couronnes de deuil. Ils sont tristes, sans rien qui dise la douceur de la vie commune, tristes et nus comme le décor qui les entoure. On n’y voit point la bandja des Bayas où les hommes s’assemblent, tandis que les enfants s’ébattent, nus comme les bambini du vieux Lucca della Robbia. Entre les murs qui enclosent les cours sordides des cases, circulent des rues étroites et tortueuses qui aboutissent toutes au fleuve. Seulement, en un endroit de la berge, un grand arbre, souvent un tamarinier, se penche sur la grève dorée et abrite sous ses branchages un peu de vie et de mouvement.