En arrivant sous le grand arbre de Dioumane, le 10 mars, nous apercevons, bien au delà de la rive adverse du fleuve, une fumée épaisse se tordre vers le ciel en chevelure d’ombre. Il n’y a nul bruit dans le village. Des femmes attendent sur la berge… Un grand oiseau au pennage compliqué, comme on en voit sur les estampes japonaises, effleura l’eau diaphane et passa… Soudain, de toutes les ruelles du village, apparaissent des hommes, un à un. Un chef hostile a incendié les herbages de Dioumane, et l’on va le combattre là-bas, de l’autre côté du Logone. C’est maintenant un vomissement continu de partout. Les hommes armés surgissent silencieux et se hâtent vers la rivière. On entend seulement un clapotis, quand un homme entre dans l’eau ; les boucliers de paille tressée et les sagaies se dressent au-dessus des têtes.
Des traînards se jettent dans le fleuve en courant et s’efforcent vers l’autre rive. Puis tout disparaît ; là-bas, les hommes se perdent dans les hautes herbes, et seul, dans l’écrasement total de midi, on se demande si l’on vient de faire un rêve, un rêve de beauté antique dans de la clarté.
Sans le vouloir et comme par surprise, ces gens arrivent donc à une sorte de beauté, à la beauté que fiévreusement, maladivement, nous recherchons depuis des siècles. Cependant nous sommes venus ici avec notre idéal, notre canon de perfection. La beauté, pour nous, est quelque chose de très spécial, de très défini, d’enserré dans des limites très nettes. C’est tout ce qui reflète l’idéal innombrable des hommes de notre race. C’est leur pensée, leur cœur, leur sang, éternisés dans un peu de matière. C’est la Grèce ; c’est Rome ; c’est la France chrétienne… Nous savons très bien ce que c’est que la beauté. Et voici que, parmi ces sauvages, des images nous émeuvent que nous savons pertinemment être belles. Ce n’est point de la beauté neuve, inattendue, étrangère à nous. C’est bien « notre » beauté, celle-là qui fait notre incessante poursuite, celle-là qui nous a nourris et que depuis si longtemps nous avions perdue. Nous avons assisté à Dioumane à une scène de l’Énéide. Nous revenons ici, aux bords sereins du Logone, sur les bancs de l’école. Après un détour assez curieux, nous retrouvons le Portique, et l’hellénisme, derechef, nous assiège. Malgré nos efforts pour ne pas compromettre, par des réminiscences, la primitive beauté du spectacle, ces hommes qui couraient vers le fleuve, leur souplesse, leur grâce unique par qui ils semblaient voler, tels des annonciateurs de victoire, nous évoquaient des statues antiques, jusqu’à présent reconnues impossibles et périmées.
IV
Nous sommes accoutumés à la laideur. Que l’on parcoure pourtant, avec des yeux vierges, nos campagnes et nos villes et que l’on suppute tous les aspects de tristesse et d’indigence qui se présenteront sur la route. C’est en vain que l’on poétisera le paysan qui pousse sa charrue, l’ouvrier qui sort de l’usine ou de la mine. Le paysan est une chose laide. L’ouvrier est une chose laide. La misère a fait cela et le travail, et un long écrasement qui a tué tout germe de vie, qui a fait de ces corps des automates.
Nous devons avouer que la présence des hommes nous a toujours gâté la divine douceur de nos paysages de France. Nous les aimons solitaires, sans que rien de sordide en vienne troubler la paix heureuse. Parmi eux nous souhaitons qu’aucun pleur humain ne revienne abolir le sourire des choses. Mais ici, par une singulière transposition, nous désirons cela précisément que nous redoutions là-bas. Il nous plaît que la rudesse des aspects, la tragique solitude des routes se tempèrent d’humanité. C’est là, si l’on peut dire, le paradoxe de l’Afrique. Chez nous, les arbres, les ruisseaux, les vallons, les coteaux nous sont familiers et connus. Dans la plus parfaite solitude, nous savons nous entretenir avec eux, et notre âme attentive sait comprendre la chanson des bois et le murmure des eaux. Ici la brousse, farouche, pleine d’embûches, est hostile et se tait. Mais qu’au détour d’un sentier apparaisse un étincellement de sagaies, que, des hautes herbes, jaillissent un vol de torses nus avec des souplesses animales, que des cases, hors des euphorbes et des volubilis, s’érigent, qu’un homme coure devant nous, plutôt qu’il ne marche, parmi les landes noires que l’on brûla au dernier été, et tout ce qui nous entoure prend un sens, une signification nouvelle.
De par ces humanités que nous sentons si proches, malgré tout, et qui peuvent exciter en nous des sensations crues mortes jusqu’alors, nos cœurs sont encore capables d’exaltation.
Le noir a sa raison d’être et son explication dans cette brousse même qui nous inquiétait autrefois. Il en est un indispensable ornement, celui-là par qui tous objets prendront une vie nouvelle et une harmonie.
Nous sommes loin maintenant des tristesses, des découragements de N’Gombo, notre première station. Nous avons découvert derrière les coteaux qui bornaient l’horizon, dans les profondeurs des vallées, dans le désolé moutonnement des plaines, des hommes qui ont répondu à nos secrètes attentes, qui nous ont apporté ce que nous demandions.