[97] Ibid., I, xxv, 22.


CHAPITRE XVIII.
LÉGISLATION RELIGIEUSE DE CE TEMPS.

[An 45] L'Empire, au premier siècle, tout en se montrant hostile aux innovations religieuses qui venaient de l'Orient, ne les combattait pas encore d'une manière constante. Le principe de la religion d'État était assez mollement soutenu. Sous la République, à diverses reprises, on avait proscrit les rites étrangers, en particulier ceux de Sabazius, d'Isis, de Sérapis[1]. Cela fut fort inutile. Le peuple était porté vers ces cultes comme par un entraînement irrésistible[2]. Quand on décréta, l'an de Rome 535, la démolition du temple d'Isis et de Sérapis, on ne trouva pas un ouvrier pour se mettre à l'œuvre, et le consul fut obligé de briser lui-même la porte à coups de hache[3]. Il est clair que le culte latin ne suffisait plus à la foule. On suppose, non sans raison, que ce fut pour flatter les instincts populaires que César rétablit les cultes d'Isis et de Sérapis[4].

Avec la profonde et libérale intuition qui le caractérise, ce grand homme s'était montré favorable à une complète liberté de conscience[5]. Auguste fut plus attaché à la religion nationale[6]. Il avait de l'antipathie pour les cultes orientaux[7]; il interdit même la propagation des cérémonies égyptiennes en Italie[8]; mais il voulut que chaque culte, le culte juif en particulier, fût maître chez lui[9]. Il exempta les juifs de tout ce qui eût blessé leur conscience, en particulier de toute action civile le jour du sabbat[10]. Quelques personnes de son entourage montraient moins de tolérance et auraient volontiers fait de lui un persécuteur religieux au profit du culte latin[11]. Il ne paraît pas avoir cédé à ces conseils funestes. Josèphe, suspect d'exagération en ceci, veut même qu'il ait fait des dons de vases sacrés au temple de Jérusalem[12].

Ce fut Tibère qui le premier posa le principe de la religion d'État avec netteté, et prit des précautions sérieuses contre la propagande juive et orientale[13]. Il faut se rappeler que l'empereur était «grand pontife», et qu'en protégeant le vieux culte romain, il semblait accomplir un devoir de sa charge. Caligula retira les édits de Tibère[14]; mais sa folie ne permettait rien de suivi. Claude parait avoir imité la politique d'Auguste. A Rome, il fortifia le culte latin, se montra préoccupé des progrès que faisaient les religions étrangères[15], usa de rigueur contre les juifs[16], et poursuivit avec acharnement les confréries[17]. En Judée, au contraire, il se montra bienveillant pour les indigènes[18]. La faveur dont jouirent à Rome les Agrippa sous ces deux derniers règnes assurait à leurs coreligionnaires une puissante protection, hors les cas où la police de Rome exigeait des mesures de sûreté.

Quant à Néron, il s'occupa peu de religion[19]. Ses actes odieux envers les chrétiens furent des actes de férocité, et non des dispositions législatives[20]. Les exemples de persécution qu'on cite dans la société romaine de ce temps émanent plutôt de l'autorité de la famille que de l'autorité publique[21]. Encore de tels faits ne se passaient-ils que dans les maisons nobles de Rome, qui conservaient les anciennes traditions[22]. Les provinces étaient parfaitement libres de suivre leur culte, à la seule condition de ne pas outrager les cultes des autres pays[23]. Les provinciaux[24], à Rome, avaient le même droit, pourvu qu'ils ne fissent pas d'esclandre. Les deux seules religions auxquelles l'Empire ait fait la guerre au premier siècle, le druidisme et le judaïsme, étaient des forteresses où se défendaient des nationalités. Tout le monde était convaincu que la profession du judaïsme impliquait le mépris des lois civiles et l'indifférence pour la prospérité de l'État[25]. Quand le judaïsme voulait être une simple religion individuelle, on ne le persécutait pas[26]. Les rigueurs contre le culte de Sérapis venaient peut-être du caractère monothéiste qu'il présentait[27], et qui déjà le faisait confondre avec le culte juif et le culte chrétien[28].

Aucune loi fixe[29] n'interdisait donc, au temps des apôtres, la profession des religions monothéistes. Ces religions, jusqu'à l'avénement des empereurs syriens, sont toujours surveillées; mais ce n'est qu'à partir de Trajan qu'on voit l'Empire les persécuter systématiquement, comme hostiles aux autres, comme intolérantes et comme impliquant la négation de l'État. En somme, la seule chose à laquelle l'empire romain ait déclaré la guerre, en fait de religion, c'est la théocratie. Son principe était celui de l'État laïque; il n'admettait pas qu'une religion eût des conséquences civiles ou politiques à aucun degré; il n'admettait surtout aucune association dans l'État en dehors de l'État. Ce dernier point est essentiel; il est, à vrai dire, la racine de toutes les persécutions. La loi sur les confréries, bien plus que l'intolérance religieuse, fut la cause fatale des violences qui déshonorèrent les règnes des meilleurs souverains.

Les pays grecs, en fait d'association comme dans toutes les choses bonnes et délicates, avaient eu la priorité sur les Romains. Les éranes ou thiases grecs d'Athènes, de Rhodes, des îles de l'Archipel avaient été de belles sociétés de secours mutuels, de crédit, d'assurance en cas d'incendie, de piété, d'honnêtes plaisirs[30]. Chaque érane avait ses décisions gravées sur des stèles, ses archives, sa caisse commune, alimentée par des dons volontaires et des cotisations. Les éranistes, ou thiasites, célébraient ensemble certaines fêtes, se réunissaient pour des banquets, où régnait la cordialité[31]. Le sociétaire, dans ses embarras d'argent, pouvait faire des emprunts à la caisse, à charge de remboursement. Les femmes faisaient partie de ces éranes; elles avaient leur présidente à part (proéranistrie). Les assemblées étaient absolument secrètes; un règlement sévère y maintenait l'ordre; elles avaient lieu, ce semble, dans des jardins fermés, entourés de portiques ou de petites constructions, et au milieu desquels s'élevait l'autel des sacrifices[32]. Enfin, chaque congrégation avait un corps de dignitaires, tirés au sort pour un an (clérotes[33]), selon l'usage des anciennes démocraties grecques, et d'où le «clergé» chrétien[34] peut avoir tiré son nom. Le président seul était élu. Ces officiers faisaient subir au récipiendaire une sorte d'examen, et devaient certifier qu'il était «saint, pieux et bon»[35]. Il y eut, dans ces petites confréries, durant les deux ou trois siècles qui précédèrent notre ère, un mouvement presque aussi varié que celui qui produisit au moyen âge tant d'ordres religieux et de subdivisions de ces ordres. On en a compté, dans la seule île de Rhodes, jusqu'à dix-neuf[36], dont plusieurs portent les noms de leurs fondateurs et de leurs réformateurs. Quelques-uns de ces thiases, surtout ceux de Bacchus[37], avaient des doctrines relevées, et cherchaient à donner aux hommes de bonne volonté quelque consolation. S'il restait encore dans le monde grec un peu d'amour, de piété, de morale religieuse, c'était grâce à la liberté de pareils cultes privés. Ces cultes faisaient une sorte de concurrence à la religion officielle, dont l'abandon devenait plus sensible de jour en jour.