A Rome, les associations du même genre trouvaient plus de difficultés[38], et non moins de faveur dans les classes déshéritées. Les principes de la politique romaine sur les confréries avaient été promulgués pour la première fois sous la République (186 avant J.-C.), à propos des bacchanales. Les Romains, par goût naturel, étaient très-portés vers les associations[39], en particulier vers les associations religieuses[40]; mais ces sortes de congrégations permanentes déplaisaient aux patriciens[41], gardiens des pouvoirs publics, lesquels, dans leur étroite et sèche conception de la vie, n'admettaient comme groupes sociaux que la famille et l'État. Les précautions les plus minutieuses furent prises: nécessité de l'autorisation préalable, limitation du nombre des assistants, défense d'avoir un magister sacrorum permanent et de constituer un fonds commun au moyen de souscriptions[42]. La même sollicitude se manifeste à diverses reprises dans l'histoire de l'Empire. L'arsenal des lois contenait des textes pour toutes les répression[43]. Mais il dépendait du pouvoir d'en user ou de n'en user pas. Les cultes proscrits reparaissaient souvent très-peu d'années après leur proscription[44]. L'émigration étrangère, d'ailleurs, surtout celle des Syriens, renouvelait sans cesse le fonds où s'alimentaient les croyances qu'on cherchait vainement à extirper.
On s'étonne de voir à quel degré un sujet en apparence aussi secondaire préoccupait les plus fortes têtes. Une des principales attentions de César et d'Auguste fut d'empêcher la formation de nouveaux colléges et de détruire ceux qui étaient déjà établis[45]. Un décret porté, ce semble, sous Auguste essaya de définir avec netteté les limites du droit de réunion et d'association. Ces limites étaient extrêmement étroites. Les colléges doivent être uniquement funéraires. Il ne leur est permis de se réunir qu'une fois par mois; ils ne peuvent s'occuper que de la sépulture des membres défunts; sous aucun prétexte ils ne doivent élargir leurs attributions[46]. L'Empire s'acharnait à l'impossible. Il voulait, par suite de son idée exagérée de l'État, isoler l'individu, détruire tout lien moral entre les hommes, combattre un désir légitime des pauvres, celui de se serrer les uns contre les autres dans un petit réduit pour avoir chaud ensemble. Dans l'ancienne Grèce, la cité était très-tyrannique; mais elle donnait en échange de ses vexations tant de plaisir, tant de lumière, tant de gloire, que nul ne songeait à s'en plaindre. On mourait avec joie pour elle; on subissait sans révolte ses plus injustes caprices. L'empire romain, lui, était trop vaste pour être une patrie. Il offrait à tous de grands avantages matériels; il ne donnait rien à aimer. L'insupportable tristesse inséparable d'une telle vie parut pire que la mort.
Aussi, malgré tous les efforts des hommes politiques, les confréries prirent-elles d'immenses développements. Ce fut l'analogue exact de nos confréries du moyen âge, avec leur saint patron et leurs repas de corps. Les grandes familles avaient le souci de leur nom, de la patrie, de la tradition; mais les humbles, les petits, n'avaient que le collegium. Ils mettaient là leurs complaisances. Tous les textes nous montrent ces collegia ou cœtus comme formés d'esclaves[47], de vétérans[48], de petites gens (tenuiores)[49]. L'égalité y régnait entre les hommes libres, les affranchis, les personnes serviles[50]. Les femmes y étaient nombreuses[51]. Au risque de mille tracasseries, quelquefois des peines les plus sévères, on voulait être membre d'un de ces collegia, où l'on vivait dans les liens d'une agréable confraternité, où l'on trouvait des secours mutuels, où l'on contractait des liens qui duraient après la mort[52]. Le lieu de réunion, ou schola collegii, avait d'ordinaire un tétrastyle (portique à quatre faces)[53], où était affiché le règlement du collége, à côté de l'autel du dieu protecteur, et un triclinium pour les repas. Les repas, en effet, étaient impatiemment attendus; ils avaient lieu aux fêtes patronales ou aux anniversaires de certains confrères, qui avaient fait des fondations[54]. Chacun y apportait sa sportule; un des confrères, à tour de rôle, fournissait les accessoires du dîner, savoir les lits, la vaisselle de table, le pain, le vin, les sardines, l'eau chaude[55]. L'esclave qui venait d'être affranchi devait à ses camarades une amphore de bon vin[56]. Une joie douce animait le festin; il était expressément réglé qu'on n'y devait traiter d'aucune affaire relative au collége, afin que rien ne troublât le quart d'heure de joie et de repos que ces pauvres gens se ménageaient[57]. Tout acte de turbulence et toute parole désagréable étaient punis d'une amende[58].
A s'en tenir aux apparences, ces colléges n'étaient que des associations d'enterrement mutuel[59]. Mais cela seul eût suffi pour leur donner un caractère moral. A l'époque romaine, comme de notre temps et à toutes les époques où la religion est affaiblie, la piété des tombeaux était presque la seule que le peuple gardât. On aimait à songer qu'on ne serait pas jeté aux horribles fosses communes[60], que le collége pourvoirait à vos funérailles, que les confrères qui seraient venus à pied au bûcher recevraient un petit honoraire[61] de vingt centimes[62]. Les esclaves, en particulier, avaient besoin de croire que, si leur maître faisait jeter leur corps à la voirie, il y aurait quelques amis pour leur faire «des funérailles imaginaires[63]. Le pauvre homme mettait par mois un sou au tronc commun pour se procurer après sa mort une petite urne dans un columbarium, avec une plaque de marbre où son nom fût gravé. La sépulture chez les Romains, étant intimement liée aux sacra gentilitia ou rites de famille, avait une extrême importance. Les personnes enterrées ensemble contractaient une sorte de fraternité intime et de parenté[64].
Voilà pourquoi le christianisme se présenta longtemps à Rome comme une sorte de collegium funèbre et pourquoi les premiers sanctuaires chrétiens furent les tombeaux des martyrs[65]. Si le christianisme n'eût été que cela, il n'eût pas provoqué tant de rigueurs; mais il était bien autre chose encore; il avait des caisses communes[66]; il se vantait d'être une cité complète; il se croyait assuré d'avoir l'avenir. Quand on entre le samedi soir dans l'enceinte d'une église grecque en Turquie, par exemple dans celle de Sainte-Photini, à Smyrne, on est frappé de la puissance de ces religions de comité, au sein d'une société persécutrice ou malveillante. Cet entassement irrégulier de constructions (église, presbytère, écoles, prison), ces fidèles allant et venant en leur petite cité fermée, ces tombes fraîchement ouvertes et sur lesquelles brûle une lampe, cette odeur cadavérique, cette impression de moisissure humide, ce murmure de prières, ces appels à l'aumône, forment une atmosphère molle et chaude, qu'un étranger, par moments, peut trouver assez fade, mais qui doit être bien douce pour l'affilié.
Les sociétés, une fois munies d'une autorisation spéciale, avaient à Rome tous les droits de personnes civiles[67]; mais cette autorisation n'était accordée qu'avec des réserves infinies, dès que les sociétés avaient une caisse et qu'il s'agissait d'autre chose que se faire enterrer[68]. Le prétexte de religion ou d'accomplissement de vœux en commun est prévu et formellement indiqué parmi les circonstances qui donnent à une réunion le caractère de délit[69]; et ce délit n'était autre que celui de lèse-majesté, au moins pour l'individu qui avait provoqué la réunion[70]. Claude alla jusqu'à fermer les cabarets où les confrères se réunissaient, jusqu'à interdire les petits restaurants où les pauvres gens trouvaient à bon marché de l'eau chaude et du bouilli[71]. Trajan et les meilleurs empereurs virent toutes les associations avec défiance[72]. L'extrême humilité des personnes fut une condition essentielle pour que le droit de réunion religieuse fût accordé; et encore l'était-il avec beaucoup de réserves[73]. Les légistes qui ont constitué le droit romain, si éminents comme jurisconsultes, donnèrent la mesure de leur ignorance de la nature humaine en poursuivant de toute façon, même par la menace de la peine de mort, en restreignant par toute sorte de précautions odieuses ou puériles un éternel besoin de l'âme[74]. Comme les auteurs de notre «Code civil», ils se figuraient la vie avec une mortelle froideur. Si la vie consistait à s'amuser par ordre supérieur, à manger son morceau de pain, à goûter son plaisir en son rang et sous l'œil du chef, tout cela serait bien conçu. Mais la punition des sociétés qui s'abandonnent à cette direction fausse et bornée, c'est d'abord l'ennui, puis le triomphe violent des partis religieux. Jamais l'homme ne consentira à respirer cet air glacial; il lui faut la petite enceinte, la confrérie où l'on vit et meurt ensemble. Nos grandes sociétés abstraites ne sont pas suffisantes pour répondre à tous les instincts de sociabilité qui sont dans l'homme. Laissez-le mettre son cœur à quelque chose, chercher sa consolation où il la trouve, se créer des frères, contracter des liens de cœur. Que la main froide de l'État n'intervienne pas dans ce royaume de l'âme, qui est le royaume de la liberté. La vie, la joie ne renaîtront dans le monde que quand notre défiance contre les collegia, ce triste héritage du droit romain, aura disparu. L'association en dehors de l'État, sans détruire l'État, est la question capitale de l'avenir. La loi future sur les associations décidera si la société moderne aura ou non le sort de l'ancienne. Un exemple devrait suffire: l'empire romain avait lié sa destinée à la loi sur les cœtus illiciti, les illicita collegia. Les chrétiens et les barbares, accomplissant en ceci l'œuvre de la conscience humaine, ont brisé la loi; l'Empire, qui s'y était attaché, a sombré avec elle.
Le monde grec et romain, monde laïque, monde profane, qui ne savait pas ce que c'est qu'un prêtre, qui n'avait ni loi divine, ni livre révélé, touchait ici à des problèmes qu'il ne pouvait résoudre. Ajoutons que, s'il avait eu des prêtres, une théologie sévère, une religion fortement organisée, il n'eût pas créé l'État laïque, inauguré l'idée d'une société rationnelle, d'une société fondée sur les simples nécessités humaines et sur les rapports naturels des individus. L'infériorité religieuse des Grecs et des Romains était la conséquence de leur supériorité politique et intellectuelle. La supériorité religieuse du peuple juif, au contraire, a été la cause de son infériorité politique et philosophique. Le judaïsme et le christianisme primitif renfermaient la négation ou plutôt la mise en tutelle de l'état civil. Comme l'islamisme, ils établissaient la société sur la religion. Quand on prend les choses humaines par ce côté, on fonde de grands prosélytismes universels, on a des apôtres courant le monde d'un bout à l'autre et le convertissant; mais on ne fonde pas des institutions politiques, une indépendance nationale, une dynastie, un code, un peuple.
[1] Valère Max., I, iii; Tite Live, XXXIX, 8–18; Cicéron, De legibus, II, 8; Denys d'Halic., II, 20; Dion Cassius, XL, 47; XLII, 26; Tertullien, Apol., 6; Adv. nationes, I, 10.
[2] Properce, IV, i, 17; Lucain, VIII, 831; Dion Cassitis, XLVII, 15; Arnobe, II, 73.
[3] Valère Maxime, I, iii, 3.