Suit-il de là que la religion soit destinée à diminuer peu à peu et à disparaître comme les erreurs populaires sur la magie, la sorcellerie, les esprits? Non certes. La religion n'est pas une erreur populaire; c'est une grande vérité d'instinct, entrevue par le peuple, exprimée par le peuple. Tous les symboles qui servent à donner une forme au sentiment religieux sont incomplets, et leur sort est d'être rejetés les uns après les autres. Mais rien n'est plus faux que le rêve de certaines personnes qui, cherchant à concevoir l'humanité parfaite, la conçoivent sans religion. C'est l'inverse qu'il faut dire. La Chine, qui est une humanité inférieure, n'a presque pas de religion. Au contraire, supposons une planète habitée par une humanité dont la puissance intellectuelle, morale, physique, soit double de celle de l'humanité terrestre, cette humanité-là serait au moins deux fois plus religieuse que la nôtre. Je dis «au moins»; car il est probable que l'augmentation des facultés religieuses aurait lieu dans une progression plus rapide que l'augmentation de la capacité intellectuelle, et ne se ferait pas selon la simple proportion directe. Supposons une humanité dix fois plus forte que la nôtre; cette humanité-là serait infiniment plus religieuse. Il est même probable qu'à ce degré de sublimité, dégagé de tout souci matériel et de tout égoïsme, doué d'un tact parfait et d'un goût divinement délicat, voyant la bassesse et le néant de tout ce qui n'est pas le vrai, le bien ou le beau, l'homme serait uniquement religieux, plongé dans une perpétuelle adoration, roulant d'extases en extases, naissant, vivant et mourant dans un torrent de volupté. L'égoïsme, en effet, qui donne la mesure de l'infériorité des êtres, décroît à mesure, qu'on s'éloigne de l'animal. Un être parfait ne serait plus égoïste; il serait tout religieux. Le progrès aura donc pour effet d'agrandir la religion, et non de la détruire ou de la diminuer.

Mais il est temps de revenir aux trois missionnaires, Paul, Barnabé, Jean-Marc, que nous avons laissés au moment où ils sortent d'Antioche par la porte qui conduit à Séleucie. Dans mon troisième livre, j'essayerai de suivre les traces de ces messagers de bonne nouvelle, sur terre et sur mer, par le calme et la tempête, par les bons et les mauvais jours. J'ai hâte de redire cette épopée sans égale, de peindre ces routes infinies d'Asie et d'Europe, le long desquelles ils semèrent le grain de l'Évangile, ces flots qu'ils traversèrent tant de fois en des situations si diverses. La grande-odyssée chrétienne va commencer. Déjà, la barque apostolique a tendu ses voiles; le vent souffle, et n'aspire qu'à porter sur ses ailes les paroles de Jésus.

[1] Voir de Rossi, Bulletino di archeol. cristiana, 3e année, nos 3, 5, 6, 12. Le fait de Pomponia Græcina (Tac., Ann., XIII, 32), sous Néron, est déjà caractéristique; mais il n'est pas sûr qu'elle fût chrétienne.

[2] Voir de Rossi, Roma sotterranea, I p. 309; et pl. xxi, no 12; et les rapprochements épigraphiques faits par Léon Renier, Comptes rendus de l'Acad. des Inscr. et B.-L., 1865, p. 289 et suiv., et par le général Creuly, Rev. arch., janv. 1866, p. 63–64. Comp. de Rossi; Bull., 3e année, no 10, p. 77–79.

[3] I Cor., i, 26 et suiv.; Jac., ii, 5 et suiv.

[4] Αἶρε τοὺς ἀθέους. Voir la relation du martyre de saint Polycarpe, § 3, 9, 12, dans Ruinart, Acta sincera, p. 31 et suiv.

[5] Ebionim. Voir Vie de Jésus, p. 179 et suiv., en rapprochant Jac., ii, 5 et suiv. Comp. les πτωχοὶ τῷ πνεύματι. Matth., v, 3.

[6] Voir ci-dessus, p. 357, 362.

[7] Tacite, Ann., XV, 44; Pline, Epist., X, 97; Suétone, Néron, 16; Domit., 15; le Philopatris, entier; Rutilius Numatianus, I, 389 et suiv.; 440 et suiv.

[8] Jean, xv, 17 et suiv.; xvi, 8 et suiv., 33, xvii, 15 et suiv.