II

Ainsi que je l'ai déjà dit, les deux années de philosophie qui servent d'introduction à la théologie ne se font pas à Paris; elles se font à la maison de campagne d'Issy, située dans le village de ce nom, un peu au delà des dernières maisons de Vaugirard. La construction s'étend en longueur au bas d'un vaste parc, et n'a de remarquable qu'un pavillon central qui frappe le connaisseur par la finesse et l'élégance de son style. Ce pavillon fut la résidence suburbaine de Marguerite de Valois, la première femme de Henri IV, depuis 1606 jusqu'à sa mort en 1615. L'intelligente et facile princesse, envers qui il ne convient pas d'être plus sévère que ne le fut celui qui eut le droit de l'être le plus, s'y entoura de tous les beaux esprits du temps, et le Petit Olympe d'Issy de Michel Bouteroue[13] est le tableau de cette cour, à laquelle ne manqua ni la gaieté ni l'esprit.

Je veux d'un excellent ouvrage,
Dedans un portrait racourcy,
Représenter le païsage
Du petit Olympe d'Issy,
Pourveu que la grande princesse,
La perle et fleur de l'univers,
À qui cest ouvrage s'addresse
Veuille favoriser mes vers.

Que l'ancienne poésie
Ne vante plus en ses écrits
Les lauriers du Daphné d'Asie
Et les beaux jardins de Cypris,
Les promenoirs et le bocage
Du Tempé frais et ombragé,
Qui parut lors qu'un marescage
En la mer se fust deschargé.

Qu'on ne vante plus la Touraine
Pour son air doux et gracieux,
Ny Chenonceaus, qui d'une reyne
Fut le jardin délicieux,
Ny le Tivoly magnifique
Où, d'un artifice nouveau,
Se faict une douce musique
Des accords du vent et de l'eau.

Issy de beauté les surpasse
En beaux jardins et prés herbus,
Dignes d'estre au lieu de Parnasse
Le séjour des sœurs de Phébus.
Mainte belle source ondoyante,
Découlant de cent lieux divers,
Maintient sa terre verdoyante
Et ses arbrisseaux toujours verds.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .

Un vivier est à l'advenüe
Près la porte de ce verger,
Qui, par une sente cognüe,
En l'estang se va descharger;
Comme on voit les grandes rivières
Se perdre au giron de la mer,
Ainsi ces sources fontenières
En l'estang se vont renfermer.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .

Une autre mare plus petite,
Si l'on retourne vers le mont,
Par l'ombre de son boys invite
De passer sur un petit pont,
Pour aller au lieu de délices,
Au plus doux séjour du plaisir,
Des mignardises, des blandices.
Du doux repos et du loysir.

Après la mort de la reine Margot, le casin fut vendu et appartint à diverses familles parisiennes, qui l'habitèrent jusque vers 1655. Olier sanctifia la maison que rien jusque-là n'avait préparée à une destination pieuse, en l'habitant dans les dernières années de sa vie. M. de Bretonvilliers, son successeur, la donna à la compagnie de Saint-Sulpice et en fit la succursale de la maison de Paris. Rien ne fut changé au petit pavillon de la reine; on y ajouta de longues ailes et on retoucha légèrement les peintures. Les Vénus devinrent des Vierges; avec les Amours, on fit des anges; les emblèmes à devises espagnoles, qui remplissaient les espaces perdus, ne choquaient personne. Une belle pièce ornée de représentations toutes profanes a été badigeonnée il y a une cinquantaine d'années; un lavage suffirait peut-être encore aujourd'hui pour tout retrouver. Quant au parc chanté par Bouteroue, il est resté tout à fait sans modification; des édicules pieux, des statues de sainteté y ont seulement été ajoutées. Une cabane, décorée d'une inscription et de deux bustes, est l'endroit où Bossuet et Fénelon, M. Tronson et M. de Noailles eurent de longues conférences sur le quiétisme et tombèrent d'accord sur les trente-quatre articles de la vie spirituelle, dits «articles d'Issy». Plus loin, au fond d'une allée de grands arbres, près du petit cimetière de la compagnie, se voit une imitation intérieure de la Santa-Casa de Lorette, que la piété sulpicienne a choisie pour son lieu de prédilection et décorée de ces peintures emblématiques qui lui sont chères. Je vois encore la Rose mystique, la Tour d'ivoire, la Porte d'or, devant lesquelles j'ai passé de longues matinées en un demi-sommeil. Hortus conclusus, fons signatus, très bien figurés en des espèces de miniatures murales, me donnaient fort à rêver; mais mon imagination, tout à fait chaste, restait dans une douce note de piété vague. Hélas! ce beau parc mystique d'Issy, je crois que la guerre et la Commune l'ont ravagé. Il a été, après la cathédrale de Tréguier, le second berceau de ma pensée.

Je passais des heures sous ces longues allées de charmes, assis sur un banc de pierre et lisant. C'est là que j'ai pris (avec bien des rhumatismes peut-être) un goût extrême de notre nature humide, automnale, du nord de la France. Si, plus tard, j'ai aimé l'Hermon et les flancs dorés de l'Antiliban c'est par suite de l'espèce de polarisation qui est la loi de l'amour et qui nous fait rechercher nos contraires. Mon premier idéal est une froide charmille janséniste du XVIIe siècle, en octobre, avec l'impression vive de l'air et l'odeur pénétrante des feuilles tombées. Je ne vois jamais une vieille maison française de Seine-et-Oise ou de Seine-et-Marne, avec son jardin aux palissades taillées, sans que mon imagination me représente les livres austères qu'on a lus jadis sous ces allées. Malheur à qui n'a senti ces mélancolies et ne sait pas combien de soupirs ont dû précéder les joies actuelles de nos cœurs!