Les rapports des directeurs de Saint-Sulpice avec les élèves ont un caractère large et grave. Il n'y a sûrement pas un établissement au monde où l'élève soit plus libre. À Saint-Sulpice de Paris on pourrait passer trois années sans avoir eu aucune relation sérieuse avec un seul des directeurs. On suppose que le régime de la maison agit par lui-même. Les directeurs mènent exactement la vie des élèves et s'occupent d'eux aussi peu que possible. Si l'on veut travailler, on y est admirablement placé pour cela. Si l'on n'a point l'amour du travail, on peut ne rien faire, et il faut avouer qu'un grand nombre usent largement de la permission. Les interrogations, les examens sont presque nuls; l'émulation n'existe à aucun degré et serait tenue pour un mal. Si l'on considère l'âge des élèves, en moyenne de dix-huit à vingt-quatre ans, on peut trouver qu'une telle réserve est presque exagérée. Elle nuit sûrement aux études. Mais, quand on y a réfléchi, on trouve que ce respect suprême de la liberté, cette façon de traiter comme des hommes faits des jeunes gens déjà consacrés par l'intention du sacerdoce, sont la seule règle convenable à suivre dans la tâche épineuse de former des sujets pour le ministère le plus élevé qu'il y ait d'après les idées chrétiennes. J'estime même, pour ma part, que d'excellentes applications pourraient en être faites aux services de l'instruction publique, et que l'École normale, en particulier, devrait, sur certains points, s'inspirer de cet esprit.

Le supérieur de la maison d'Issy, quand j'y passai, était M. Gosselin. C'est l'homme le plus poli et le plus aimable que j'aie jamais connu. Sa famille appartenait à cette partie de l'ancienne bourgeoisie qui, sans être affiliée aux jansénistes, partageait l'attachement extrême de ces derniers pour la religion. Sa mère, à laquelle il paraît qu'il ressemblait beaucoup, vivait encore, et il l'entourait de respects touchants. Il aimait à rappeler les premières leçons de politesse qu'elle lui donnait vers 1799. Dans son enfance, il s'était habitué, selon un usage auquel il était dangereux de se soustraire, à dire «citoyen». Dès les premiers jours où l'on célébra la messe catholique, après la Révolution, sa mère l'y mena. Ils se trouvèrent presque seuls avec le prêtre. «Va offrir à monsieur de lui servir la messe,» lui dit madame Gosselin. L'enfant s'approcha et balbutia en rougissant: «Citoyen, voulez-vous me permettre de vous servir la messe?—Chut! reprit sa mère; il ne faut jamais dire citoyen à un prêtre.» Il est impossible d'imaginer une plus charmante affabilité, une aménité plus exquise. Il n'avait que le souffle et il atteignit la vieillesse par des prodiges de soin et de sobre hygiène. Sa jolie petite figure, maigre et fine, son corps fluet, remplissant mal les plis de sa soutane, sa propreté raffinée, fruit d'une éducation datant de l'enfance, le creux de ses tempes se dessinant agréablement sous la petite calotte de soie flottante qu'il portait toujours, formaient un ensemble très distingué.

M. Gosselin était un érudit plutôt qu'un théologien. Sa critique était sûre dans les limites d'une orthodoxie dont il ne discuta jamais sérieusement les titres; sa placidité, absolue. Il a composé une Histoire littéraire de Fénelon, qui est un livre fort estimé. Son traité du Pouvoir du pape sur les souverains au moyen âge[14] est plein de recherches. C'était le temps où les écrits de Voigt et de Hurter révélèrent aux yeux des catholiques la grandeur des pontifes romains du XIe et du XIIe siècle. Cette grandeur n'était pas sans causer plus d'un embarras aux gallicans; car il faut avouer que Grégoire VII et Innocent III ne conformèrent en rien leur conduite aux maximes de 1682. M. Gosselin crut avoir résolu par un principe de droit public, reçu au moyen âge, toutes les difficultés que causent aux théologiens modérés ces histoires grandioses. M. Carrière souriait un peu de son assurance et comparait l'essai de son savant confrère aux efforts d'une vieille qui cherche à enfiler son aiguille en la tenant bien fixe entre la lampe et ses lunettes. Un moment, le fil passe si près du trou qu'elle s'écrie: «M'y voilà!» Hélas! non; il s'en faut de la largeur d'un atome; c'est à recommencer.

Mon inclination et les conseils d'un pieux et savant ecclésiastique breton qui était grand vicaire de M. de Quélen, M. l'abbé Tresvaux, me firent prendre M. Gosselin pour directeur. J'ai gardé de lui un précieux souvenir. Il n'est pas possible d'imaginer plus de bienveillance, de cordialité, de respect pour la conscience d'un jeune homme. La liberté qu'il me laissa était absolue. Comme il voyait l'honnêteté de ma nature, la pureté de mes mœurs et la droiture de mon esprit, l'idée ne lui vint pas un instant que des doutes s'élèveraient pour moi sur des matières où lui-même n'en avait aucun. Le très grand nombre de jeunes ecclésiastiques qui avaient passé entre ses mains avaient un peu émoussé son diagnostic; il procédait par catégories générales, et je dirai bientôt comment quelqu'un qui n'était pas mon directeur vit dans ma conscience beaucoup plus clair que lui et que moi.

Deux directeurs, M. Gottofrey, l'un des professeurs de philosophie, et M. Pinault, professeur de mathématiques et de physique, étaient en tout le contraste absolu de M. Gosselin. M. Gottofrey, jeune prêtre de vingt-six ou vingt-huit ans, n'était, je crois, qu'à demi de race française. Il avait la ravissante figure rose d'une miss anglaise, de beaux grands yeux, où respirait une candeur triste. C'était le plus extraordinaire exemple que l'on puisse imaginer d'un suicide par orthodoxie mystique. M. Gottofrey eût certainement été, s'il l'avait voulu, un mondain accompli. Je n'ai pas connu d'homme qui eût pu être plus aimé des femmes. Il portait en lui un trésor infini d'amour. Il sentait le don supérieur qui lui avait été départi; puis, avec une sorte de fureur, il s'ingéniait à s'anéantir lui-même. On eût dit qu'il voyait Satan dans les grâces dont Dieu avait été pour lui si prodigue. Un vertige s'emparait de lui; il se prenait de rage en se voyant si charmant; il était comme une cellule de nacre où un petit génie pervers serait toujours occupé à broyer sa perle intérieure. Aux temps héroïques du christianisme, il eût cherché le martyre. À défaut du martyre, il courtisa si bien la mort, que cette froide fiancée, la seule qu'il ait aimée, finit par le prendre. Il partit pour le Canada. Le typhus, qui sévit à Montréal en 1847, lui offrit une belle occasion de contenter sa soif. Il soigna les malades avec frénésie et mourut.

J'ai toujours pensé qu'il y eut en la vie de M. Gottofrey un roman secret, quelque erreur héroïque sur l'amour. Il en attendit trop peut-être; ne le trouvant pas infini, il le brisa comme un faux dieu. Au moins ne fut-il pas de «ceux qui, sachant aimer, n'en ont pas su mourir». Tantôt je le vois perdu au ciel parmi les troupes d'anges roses d'un paradis du Corrège; tantôt je me figure la femme qu'il eût pu rendre folle d'amour le flagellant durant toute l'éternité. Ce qu'il y avait d'injuste, c'est qu'il se vengeait des troubles de sa nature inquiète sur la raison, qui peut-être n'y était pour rien. Il pratiquait l'absurdité voulue de Tertullien, se complaisait en la folie de saint Paul. Il était chargé d'un des cours de philosophie: jamais on ne vit plus amère trahison; son dédain pour la philosophie perçait à chaque mot; c'était un perpétuel sarcasme, où il développait une sorte de talent âpre. M. Gosselin, qui prenait au sérieux la scolastique, réagissait silencieusement contre ces excès. Mais le fanatisme rend parfois très sagace. M. Gottofrey me remarqua, me suivit; il démêla ce que l'optimisme paterne de M. Gosselin ne savait point voir. Il porta la foudre dans ma conscience, comme je le dirai bientôt, et, d'une main brutale, déchira tous les bandages par lesquels je me dissimulais à moi-même les blessures d'une foi déjà profondément atteinte.

M. Pinault ressemblait beaucoup à M. Littré par sa passion concentrée et par l'originalité de ses allures. Si M. Littré eût reçu une éducation catholique, il eût été un mystique exalté; si M. Pinault avait été élevé en dehors du catholicisme, il eût été révolutionnaire et positiviste. Les natures absolues ont besoin de ces partis tranchés. La physionomie de M. Pinault frappait tout d'abord. Criblé de rhumatismes, il semblait cumuler en sa personne toutes les façons dont un corps peut être contrefait. Sa laideur extrême n'excluait pas de ses traits une singulière vigueur; mais il n'avait pas été élevé comme M. Gosselin; il négligeait la propreté à un degré tout à fait choquant. Dans son cours, son vieux manteau et les manches de sa soutane servaient à essuyer les instruments et en général à tous les usages du torchon; sa calotte, rembourrée pour préserver son vieux crâne des névralgies, formait autour de sa tête un bourrelet hideux. Avec cela, éloquent, passionné, étrange, parfois ironique, spirituel, incisif. Il avait peu de culture littéraire, mais sa parole était pleine de saillies inattendues. On sentait une puissante individualité, que la foi s'était assujettie, mais que la règle ecclésiastique n'avait pas domptée. C'était un saint; c'était à peine un prêtre; ce n'était pas du tout un sulpicien. Il manquait à la première règle de la compagnie, qui est d'abdiquer tout ce qui peut s'appeler talent, originalité, pour se plier à la discipline d'une commune médiocrité.

M. Pinault avait commencé par être professeur de mathématiques dans l'Université. Comment associa-t-il à des études qui, selon nous, excluent la foi au surnaturel, un catholicisme fervent? De la même manière que M. Cauchy fut à la fois un mathématicien de premier ordre et un fidèle des plus dociles; de la même manière que l'Académie des sciences possède encore aujourd'hui dans son sein un grand nombre de croyants. Le christianisme se présente comme un fait historique surnaturel. C'est par les sciences historiques qu'on peut établir (et, selon moi, d'une manière péremptoire) que ce fait n'a pas été surnaturel et que, même, il n'y a jamais eu de fait surnaturel. Ce n'est point par un raisonnement a priori que nous repoussons le miracle; c'est par un raisonnement critique ou historique. Nous prouvons sans peine qu'il n'arrive pas de miracles au XIXe siècle, et que les récits d'événements miraculeux donnés comme ayant eu lieu de nos jours reposent sur l'imposture ou la crédulité. Mais les témoignages qui établissent les prétendus miracles du XVIIIe, du XVIIe, du XVIe siècle, ou bien ceux du moyen âge, sont plus faibles encore, et on peut en dire autant des siècles antérieurs; car plus on s'éloigne, plus la preuve d'un fait surnaturel devient difficile à fournir. Pour bien comprendre cela, il faut avoir l'habitude de la critique des textes et de la méthode historique; or voilà ce que les mathématiques ne donnent en aucune façon. N'a-t-on pas vu, de nos jours, un mathématicien éminent tomber dans des illusions que la familiarité la plus élémentaire avec les sciences historiques lui aurait appris à éviter?

La foi vive de M. Pinault le porta vers le sacerdoce. Il fit peu de théologie; on se contenta pour lui d'un minimum, et on l'appliqua tout d'abord aux cours de sciences, qui, dans le cadre des études ecclésiastiques, sont l'accompagnement nécessaire des deux années de philosophie. À Saint-Sulpice de Paris, avec sa nullité théologique et son ardente imagination mystique, il eût paru étrange. Mais, à Issy, en contact avec de tout jeunes gens qui n'avaient pas étudié les textes, il acquit bien vite une influence considérable. Il fut le chef de ceux qu'entraînait une ardente piété, des «mystiques», comme on les appelait. Il était leur directeur à tous; cela faisait une coterie à part, une sorte d'école d'où les profanes étaient exclus et qui avait ses hauts secrets. Un auxiliaire très puissant de ce parti était le concierge laïque de la maison, celui qu'on appelait le père Hanique. J'étonne toujours les réalistes quand je leur dis que j'ai vu de mes yeux un type que leur connaissance insuffisante du monde humain ne leur a pas permis de trouver sur leur chemin, je veux dire le portier sublime, arrivé aux degrés les plus transcendants de la spéculation. Dans sa pauvre loge de concierge, Hanique avait presque autant d'importance que M. Pinault. Ceux qui visaient à la sainteté le consultaient, l'admiraient. On opposait sa simplicité à la froideur d'âme des savants; on le citait comme un exemple de la gratuité absolue des dons de Dieu.

Tout cela constituait une division profonde dans la maison. Les mystiques vivaient dans un état de tension si extraordinaire, que quelques-uns d'entre eux moururent. Cela ne fit qu'augmenter l'exaltation des autres. M. Gosselin avait trop de tact pour lever drapeau contre drapeau. Il y avait cependant bel et bien deux partis dans le jeune bataillon de ce Saint-Cyr ecclésiastique, les mystiques recevant la direction intime de M. Pinault et du portier Hanique, les «bons enfants» (c'était ainsi que nous nous appelions avec une modestie d'assez bon goût) recevant la direction plane, simple, droite, et tout bonnement chrétienne de M. Gosselin. Cette division perçait très peu chez les maîtres. Cependant le sage M. Gosselin, opposé à tous les excès, en suspicion contre les singularités et les nouveautés, fronçait le sourcil devant certaines bizarreries. Dans les récréations, il affectait une conversation gaie et presque profane, en opposition avec les entretiens toujours sublimes de M. Pinault. Il avait peu d'égards pour le bonhomme Hanique et n'aimait pas qu'on parlât de lui avec admiration. Peut-être trouvait-il, au point de vue de la correction hiérarchique, plus d'un inconvénient à ce qu'un concierge fût un trop grand docteur. Quelques livres qui étaient la lecture favorite des mystiques, tels que ceux de Marie d'Agreda, il les condamnait hautement et les interdisait.