Le cours de M. Pinault était la chose du monde la plus singulière. Il ne dissimulait pas son mépris pour les sciences qu'il enseignait et pour l'esprit humain en général. Quelquefois il s'endormait presque en faisant sa classe. Il détournait tout à fait ses adeptes de l'étude. Et pourtant il restait en lui des parties de l'esprit scientifique, qu'il n'avait pu détruire. Par moments, il avait des éclairs surprenants. Quelques leçons qu'il nous fit sur l'histoire naturelle ont été une des bases de ma pensée philosophique. Je lui dois beaucoup; mais l'instinct d'apprendre qui est en moi et qui fera, j'espère, que j'apprendrai jusqu'à l'heure de ma mort, ne me permettait pas d'être de sa bande. Il m'aimait assez, mais ne cherchait pas à m'attirer. Son brûlant esprit d'apostolat s'indignait de mes paisibles allures, de mon goût pour la recherche. Un jour, il me trouva dans une allée du parc, assis sur un banc de pierre; je me rappelle que je lisais le traité de Clarke sur l'Existence de Dieu. Selon mon habitude, j'étais enveloppé dans une épaisse houppelande. «Oh! le cher petit trésor, dit-il en s'approchant. Mon Dieu, qu'il est donc joli là, si bien empaqueté! Oh! ne le dérangez pas. Voilà comme il sera toujours… Il étudiera, étudiera sans cesse; mais, quand le soin des pauvres âmes le réclamera, il étudiera encore. Bien fourré dans sa houppelande, il dira à ceux qui viendront le trouver: «Oh! laissez-moi, laissez-moi.» Il s'aperçut que le trait avait porté juste. J'étais troublé, mais non converti. Voyant que je ne répondais rien, il me serra la main. «Ce sera un petit Gosselin,» dit-il avec une nuance légère d'ironie; et il me laissa continuer ma lecture.
Certes, M. Pinault était fort supérieur à M. Gosselin par la force de sa nature et la hardiesse de ses partis pris. Vrai Diogène, il voyait le creux d'une foule de conventions qui étaient des articles de foi pour mon excellent directeur. Mais il ne m'ébranla pas un moment. J'ai toujours cru à l'esprit humain. M. Gosselin, par sa confiance en la scolastique, m'encourageait dans mon rationalisme. Un autre directeur, M. Manier, l'un des professeurs de philosophie, m'y encourageait plus encore. C'était un parfait honnête homme, dont les opinions se rapprochaient de celles de l'école universitaire modérée, si décriée alors dans le clergé. Il affectionnait la philosophie écossaise et me fit lire Thomas Reid. Il calma beaucoup ma pensée. Son autorité et celle de M. Gosselin m'aidaient à repousser les exagérations de M. Pinault. Ma conscience était tranquille; j'arrivais même à croire que le mépris de la scolastique et de la raison, hautement professé par les mystiques, sentait l'hérésie et justement celle des hérésies que les sulpiciens orthodoxes trouvaient la plus dangereuse, je veux dire le fidéisme de M. de Lamennais.
Je m'abandonnai ainsi sans scrupule à mon goût pour l'étude. Ma solitude était absolue. Pendant deux ans, je ne vins pas une seule fois à Paris, quoique les permissions s'accordassent bien facilement. Je ne jouais jamais; je passais les heures de récréation assis, cherchant à me défendre contre le froid par de triples vêtements. Ces messieurs, plus sages que moi, me faisaient remarquer combien ce régime d'immobilité, à l'âge que j'avais, était préjudiciable à ma santé. Ma croissance était à peine achevée; ma taille se voûtait. Mais ma passion l'emporta. Je m'y livrai avec d'autant plus de sécurité que je la croyais bonne. C'était une sorte de fureur; mais pouvais-je croire que l'ardeur de penser, que je voyais louer dans Malebranche et dans tant d'autres hommes illustres et saints, fût blâmable et dût me mener à un résultat que j'eusse repoussé de toutes mes forces si j'avais pu l'entrevoir?
L'enseignement philosophique du séminaire était la scolastique en latin, non la scolastique du XIIIe siècle, barbare et enfantine, mais ce qu'on peut appeler la scolastique cartésienne, c'est-à-dire ce cartésianisme mitigé qui fut adopté en général pour l'enseignement ecclésiastique, au XVIIIe siècle, et fixé dans les trois volumes connus sous le nom de Philosophie de Lyon. Ce nom vient de ce que le livre fit partie d'un cours complet d'études ecclésiastiques rédigé il y a une centaine d'années par l'ordre de M. de Montazet, l'archevêque janséniste de Lyon. La partie théologique de l'ouvrage, entachée d'hérésie, est maintenant oubliée; mais la partie philosophique, empreinte d'un rationalisme fort respectable, était encore vers 1840 la base de l'enseignement dans les séminaires, au grand scandale de l'école néo-catholique, qui trouvait le livre dangereux et inepte. Les problèmes étaient au moins assez bien posés, et toute cette dialectique en syllogismes constituait une gymnastique excellente. Je dois la clarté de mon esprit, en particulier une certaine habileté dans l'art de diviser (art capital, une des conditions de l'art d'écrire), aux exercices de la scolastique et surtout à la géométrie, qui est l'application par excellence de la méthode syllogistique. M. Manier mêlait à ces vieilles thèses les analyses psychologiques de l'école écossaise. Il devait à la fréquentation de Thomas Reid une grande aversion pour la métaphysique et une confiance absolue dans le bon sens. Posuit in visceribus hominis sapientiam était son texte favori; il ne songeait pas que, si, pour trouver le vrai et le bien, l'homme n'a qu'à rentrer dans le plus profond de son cœur, le Catéchisme de M. Olier croulait par sa base. La philosophie allemande commençait à être connue; ce que j'en saisissais me fascinait étrangement. M. Manier me faisait remarquer que cette philosophie changeait trop vite et que, pour la juger, il fallait attendre qu'elle eût achevé son développement. «L'Écosse rassérène, me disait-il, et conduit au christianisme;» et il me montrait ce bon Thomas Reid à la fois philosophe et ministre du saint Évangile. Reid fut de la sorte longtemps mon idéal; mon rêve eût été la vie paisible d'un ecclésiastique laborieux, attaché à ses devoirs, dispensé du ministère ordinaire pour ses recherches. La contradiction des travaux philosophiques ainsi entendus avec la foi chrétienne ne m'apparaissait point encore avec le degré de clarté qui bientôt ne devait laisser à mon esprit aucun choix entre l'abandon du christianisme et l'inconséquence la plus inavouable.
Les écrits de la philosophie moderne, en particulier ceux de MM. Cousin et Jouffroy, n'entraient guère au séminaire. On ne parlait pourtant pas d'autre chose, par suite des vives polémiques que ces écrits provoquaient alors de la part du clergé. C'était l'année de la mort de M. Jouffroy. Les belles pages de ce désespéré de la philosophie nous enivraient; je les savais par cœur. Nous nous passionnions pour les débats que souleva la publication de ses œuvres posthumes. En réalité, nous connaissions Cousin, Jouffroy, Pierre Leroux, comme on connaît Valentin et Basilide, je veux dire par ceux qui les ont combattus. Le formalisme rigide de la scolastique ne permet pas de clore la démonstration d'une proposition sans l'avoir fait suivre de la rubrique: Solvuntur objecta. Là sont exposées avec honnêteté les objections contre la proposition qu'il s'agit d'établir; ces objections sont ensuite résolues, souvent d'une manière qui laisse toute leur force aux idées hétérodoxes qu'on prétend réduire à néant. Ainsi, sous le couvert de réfutations faibles, tout l'ensemble des idées modernes venait à nous. Nous vivions d'ailleurs beaucoup les uns des autres. L'un de nous, qui avait fait sa philosophie dans l'Université, nous récitait M. Cousin; un autre, qui avait des études historiques assez étendues, nous disait Augustin Thierry; un troisième venait de l'école de MM. de Montalembert et Lacordaire. Il nous plaisait par son imagination; mais la Philosophie de Lyon l'irritait; il ne put s'accoutumer au pain bis de la scolastique; il partit.
M. Cousin nous enchantait; cependant Pierre Leroux, par son accent de conviction et le sentiment profond qu'il avait des grands problèmes, nous frappait plus vivement encore; nous ne voyions pas bien l'insuffisance de ses études et la fausseté de son esprit. Mes lectures habituelles étaient Pascal, Malebranche, Euler, Locke, Leibnitz, Descartes, Reid, Dugald Stewart. Comme livres de piété, je lisais surtout les Sermons de Bossuet et les Élévations sur les mystères. Je connaissais aussi très bien François de Sales, par la continuelle lecture qu'on faisait au séminaire de ses œuvres et surtout du charmant livre que Pierre Camus a écrit sur son compte. Quant aux écrits d'une mysticité plus raffinée, tels que sainte Thérèse, Marie d'Agreda, Ignace de Loyola, M. Olier, je ne les lisais pas. M. Gosselin, comme je l'ai déjà dit, m'en dissuadait. Les Vies de saints écrites d'une façon trop exaltée lui déplaisaient également. Fénelon était sa règle et sa limite. Tel saint d'autrefois eût excité chez lui des préventions invincibles, à cause de son peu de souci de la propreté, de sa faible éducation, de son médiocre bon sens.
Le vif entraînement que j'avais pour la philosophie ne m'aveuglait pas sur la certitude de ses résultats. Je perdis de bonne heure toute confiance en cette métaphysique abstraite qui a la prétention d'être une science en dehors des autres sciences et de résoudre à elle seule les plus hauts problèmes de l'humanité. La science positive resta pour moi la seule source de vérité. Plus tard, j'éprouvai une sorte d'agacement à voir la réputation exagérée d'Auguste Comte, érigé en grand homme de premier ordre pour avoir dit, en mauvais français, ce que tous les esprits scientifiques, depuis deux cents ans, ont vu aussi clairement que lui. L'esprit scientifique était le fond de ma nature. M. Pinault eût été mon véritable maître, si, par le plus étrange des travers, il n'eût mis une sorte de rage à dissimuler et à fausser les plus belles parties de son génie. Je le comprenais malgré lui et mieux qu'il n'eût voulu. J'avais reçu de mes premiers maîtres, en Bretagne, une éducation mathématique assez forte. Les mathématiques et l'induction physique ont toujours été les éléments fondamentaux de mon esprit, les seules pierres de ma bâtisse qui n'aient jamais changé d'assise et qui servent toujours. Ce que M. Pinault m'apprit d'histoire naturelle générale et de physiologie m'initia aux lois de la vie. J'aperçus l'insuffisance de ce qu'on appelle le spiritualisme; les preuves cartésiennes de l'existence d'une âme distincte du corps me parurent toujours très faibles; dès lors, j'étais idéaliste, et non spiritualiste, dans le sens qu'on donne à ce mot. Un éternel fieri, une métamorphose sans fin, me semblait la loi du monde. La nature m'apparaissait comme un ensemble où la création particulière n'a point de place, et où, par conséquent, tout se transforme[15]. Comment cette conception, déjà assez claire, d'une philosophie positive, ne chassait-elle pas de mon esprit la scolastique et le christianisme? Parce que j'étais jeune, inconséquent, et que la critique me manquait. L'exemple de tant de grands esprits, qui avaient vu si profond dans la nature et qui pourtant étaient restés chrétiens, me retenait. Je pensais surtout à Malebranche, qui dit sa messe toute sa vie, en professant sur la providence générale de l'univers des idées peu différentes de celles auxquelles j'arrivais. Les Entretiens sur la Métaphysique et les Méditations chrétiennes étaient l'objet perpétuel de mes réflexions.
Le goût de l'érudition est inné en moi. M. Gosselin contribua beaucoup à le développer. Il eut la bonté de me prendre pour son lecteur. Tous les jours, à sept heures du matin, j'allais dans sa chambre, et je lui lisais, pendant qu'il se promenait de long en large, toujours vif, animé, tantôt s'arrêtant, tantôt précipitant le pas, m'interrompant fréquemment par des réflexions judicieuses ou piquantes. Je lui lus de la sorte les longues histoires du Père Maimbourg, écrivain maintenant oublié, mais qui fut en son temps estimé de Voltaire; diverses publications de M. Benjamin Guérard, dont la science le frappait beaucoup; quelques ouvrages de M. de Maistre, en particulier sa Lettre sur l'inquisition espagnole. Ce dernier opuscule ne lui plut guère. À chaque instant, il me disait en se frottant les mains: «Oh! comme on voit bien, mon cher, que M. de Maistre n'est pas théologien!» Il n'estimait que la théologie, et avait un profond mépris pour la littérature. Il perdait peu d'occasions de traiter de fadaises et de futilités les études si estimées des nicolaïtes. M. Dupanloup, dont le premier dogme était que sans une bonne éducation littéraire on ne peut être sauvé, lui était peu sympathique. Il évitait en générai de prononcer son nom.
Pour moi, qui croîs que la meilleure manière de former des jeunes gens de talent est de ne jamais leur parler de talent ni de style, mais de les instruire et d'exciter fortement leur esprit sur les questions philosophiques, religieuses, politiques, sociales, scientifiques, historiques; en un mot, de procéder par l'enseignement du fond des choses, et non par l'enseignement d'une creuse rhétorique, je me trouvais entièrement satisfait de cette nouvelle direction. J'oubliai qu'il existait une littérature moderne. Le bruit qu'il y avait des écrivains dans le siècle arrivait quelquefois jusqu'à nous; mais nous étions si habitués à croire qu'il ne pouvait plus y en avoir de bons, que nous dédaignions a priori toutes les productions contemporaines. Le Télémaque était le seul livre léger qui fût entre mes mains, et encore dans une édition où ne se trouvait pas l'épisode d'Eucharis, si bien que je n'ai connu que plus tard ces deux ou trois adorables pages. Je ne voyais l'antiquité que par Télémaque et Aristonoüs. Je m'en réjouis. C'est là que j'ai appris l'art de peindre la nature par des traits moraux. Jusqu'en 1865, je ne me suis figuré l'île de Chio que par ces trois mots de Fénelon, «l'île de Chio, fortunée patrie d'Homère.» Ces trois mots, harmonieux et rythmés, me semblaient une peinture accomplie, et, bien qu'Homère ne soit pas né à Chio, que peut-être il ne soit né nulle part, ils me représentaient mieux la belle (et maintenant si malheureuse) île grecque que tous les entassements de petits traits matériels.
J'allais oublier un autre livre qui, avec le Télémaque, constitua longtemps pour moi le dernier mot de la littérature. Un jour, M. Gosselin me prit à part et, après un long préambule, me dit qu'il avait pensé, pour mes lectures, à un livre que certaines personnes trouvaient dangereux, qui l'était peut-être en effet pour quelques-uns, à cause de la vivacité avec laquelle la passion y est exprimée; toutefois il me croyait capable de porter cette lecture. Il s'agissait du Comte de Valmont. Beaucoup de personnes demanderont sûrement ce qu'était cet ouvrage, pour lequel mon respectable directeur croyait qu'il fallait une préparation spéciale de jugement et de maturité. Le Comte de Valmont, ou les Égarements de la raison, est un roman de l'abbé Gérard, où, sous le couvert d'une intrigue des plus innocentes, l'auteur réfute les doctrines du XVIIIe siècle et inculque les principes d'une religion éclairée. Sainte-Beuve, qui connaissait le Comte de Valmont, comme il connaissait toute chose, éclatait de rire quand je lui contais cette histoire. Eh bien, oui! le Comte de Valmont est un livre assez dangereux[16]. Le christianisme dont on y fait l'apologie n'est que le déisme; la religion du Télémaque, un culte qui est la piété in abstracto, sans être aucune religion en particulier. Tout me confirmait ainsi dans une paix trompeuse. Je m'imaginais qu'en étant poli comme M. Gosselin et modéré comme M. Manier, j'étais chrétien.