Je ne peux pas dire, en effet, que ma foi chrétienne fût réellement diminuée. Ma foi a été détruite par la critique historique, non par la scolastique ni par la philosophie. L'histoire de la philosophie et l'espèce de scepticisme dont j'étais atteint me retenaient dans le christianisme plutôt qu'elles ne m'en chassaient. Je me répétais souvent ces vers que j'avais lus dans le vieux Brucker[17]:

Discussi fateor, sectas attentius omnes,
Plurima quæsivi, per singula quæque cucurri,
Nec quidquam inveni melius quam credere Christo.

Une certaine modestie me retenait. Jamais la question capitale de la vérité des dogmes chrétiens, de la Bible, ne se posait pour moi. J'admettais la révélation en un sens général, comme Leibniz, comme Malebranche. Certes ma philosophie du fieri était l'hétérodoxie même; mais je ne tirais pas les conséquences. Après tout, mes maîtres étaient contents de moi. M. Pinault ne me troublait guère. Plus mystique que fanatique, il s'occupait peu de ceux qui n'étaient point dans sa voie. Le coup de pointe me fut porté par M. Gottofrey, avec une audace et une justesse qui ne me sont apparues que plus tard. Un moment, cet homme vraiment supérieur arracha les voiles que le prudent M. Gosselin et l'honnête M. Manier avaient disposés autour de ma conscience pour la calmer et l'endormir.

M. Gottofrey me parlait très rarement, mais il m'observait attentivement avec une très grande curiosité. Mes argumentations latines, faites d'un ton ferme et accentué, l'étonnaient, l'inquiétaient. Tantôt j'avais trop raison; tantôt je laissais voir ce que je trouvais de faible dans les raisons données comme valables. Un jour que mes objections avaient été poussées avec vigueur, et que, devant la faiblesse des réponses, quelques sourires s'étaient produits dans la conférence, il interrompit l'argumentation. Le soir, il me prit à part. Il me parla avec éloquence de ce qu'a d'antichrétien la confiance en la raison, de l'injure que le rationalisme fait à la foi. Il s'anima singulièrement, me reprocha mon goût pour l'étude. La recherche!… à quoi bon? Tout ce qu'il y a d'essentiel est trouvé. Ce n'est point la science qui sauve les âmes. Et, s'exaltant peu à peu, il me dit avec un accent passionné: «Vous n'êtes pas chrétien!»

Je n'ai jamais ressenti d'effroi comme celui que j'éprouvai à ce mot prononcé d'une voix vibrante. En sortant de chez M. Gottofrey, je chancelais; ces mots: «Vous n'êtes pas chrétien!» retentirent toute la nuit à mon oreille comme un coup de tonnerre. Le lendemain, je confiai mon angoisse à M. Gosselin. L'excellent homme me rassura: il ne vit rien, ne voulut rien voir. Il ne me dissimula même pas tout à fait combien il était surpris et mécontent de cette entreprise d'un zèle intempestif sur une conscience dont il était plus que personne responsable. Il tint, j'en suis sûr, l'acte illuminé de M. Gottofrey pour une imprudence, qui ne pouvait être bonne qu'à troubler une vocation naissante. Comme beaucoup de directeurs, M. Gosselin croyait que les doutes sur la foi n'ont de gravité pour les jeunes gens que si l'on s'y arrête, qu'ils disparaissent quand les engagements sont pris et que la vie est arrêtée. Il me défendit de penser à ce qui venait d'arriver; je le trouvai même ensuite plus affectueux que jamais. Il ne comprit rien à la nature de mon esprit, ne devina pas ses futures évolutions logiques. Seul, M. Gottofrey vit clair. Il avait raison, pleinement raison; je le reconnais maintenant. Il fallait ses lumières transcendantes de martyr et d'ascète pour découvrir ce qui échappait si complètement à ceux qui dirigeaient ma conscience avec tant de droiture, du reste, et de bonté.

Je causai aussi avec M. Manier, qui m'engagea vivement à ne pas faire dépendre ma foi chrétienne d'objections de détail. Sur la question de l'état ecclésiastique, il mettait toujours beaucoup de discrétion. Il ne me disait jamais rien qui fût de nature à m'engager ou à me dissuader. C'était là pour lui en quelque sorte une chose secondaire. Pour lui, l'essentiel était le véritable esprit chrétien, inséparable de la vraie philosophie. Prêtre ou professeur de philosophie écossaise dans l'Université lui paraissait la même chose. Il me faisait souvent envisager ce qu'une telle carrière a d'honorable, et plus d'une fois il prononça le nom de l'École normale. Je ne parlai pas de cette ouverture à M. Gosselin; car certainement la seule pensée de quitter le séminaire pour l'École normale lui eût paru une idée de perdition.

Il fut donc décidé qu'après mes deux ans de philosophie, je passerais au séminaire Saint-Sulpice pour faire ma théologie. L'éclair qui avait traversé un moment l'esprit de M. Gottofrey n'eut pas de conséquence. Mais, aujourd'hui, à trente-huit ans de distance, je reconnais la haute pénétration dont il fit preuve. Lui seul fut clairvoyant, car c'était tout à fait un saint. Certes, je regrette maintenant que je n'aie point suivi son impulsion. Je serais sorti du séminaire sans avoir fait d'hébreu ni de théologie. La physiologie et les sciences naturelles m'auraient entraîné; or, je peux bien le dire, l'ardeur extrême que ces sciences vitales excitaient dans mon esprit me fait croire que, si je les avais cultivées d'une façon suivie, je fusse arrivé à plusieurs des résultats de Darwin, que j'entrevoyais. J'allai à Saint-Sulpice, j'appris l'allemand et l'hébreu; cela changea tout. Je fus entraîné vers les sciences historiques, petites sciences conjecturales qui se défont sans cesse après s'être faites, et qu'on négligera dans cent ans. On voit poindre, en effet, un âge où l'homme n'attachera plus beaucoup d'intérêt à son passé. Je crains fort que nos écrits de précision de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, destinés à donner quelque exactitude à l'histoire, ne pourrissent avant d'avoir été lus. C'est par la chimie à un bout, par l'astronomie à un autre, c'est surtout par la physiologie générale que nous tenons vraiment le secret de l'être, du monde, de Dieu, comme on voudra l'appeler. Le regret de ma vie est d'avoir choisi pour mes études un genre de recherches qui ne s'imposera jamais et restera toujours à l'état d'intéressantes considérations sur une réalité à jamais disparue. Mais, pour l'exercice et le plaisir de ma pensée, je pris certainement la meilleure part. À Saint-Sulpice, en effet, je fus mis en face de la Bible et des sources du christianisme; je dirai, dans le prochain récit, l'ardeur avec laquelle je me mis à cette étude, et comment, par une série de déductions critiques qui s'imposèrent à mon esprit, les bases de ma vie, telle que je l'avais comprise jusque-là, furent totalement renversées.

V

LE SÉMINAIRE SAINT-SULPICE

I