La seconde chose, qui est requise en traduction, c'est, que le traducteur ait parfaicte congnoissance de la langue de l'autheur, qu'il traduict: & soit pareillement excellent en la langue, en laquelle il se mect a traduire. Par ainsi il ne uiolera, & n'amoindrira la maiesté de l'une, & l'aultre langue. Cuydes tu, que si ung homme n'est parfaict en la langue Latine, & Francoyse, il puisse bien traduire en Francoys quelcque Chascune langue a ses proprietés. oraison de Ciceron? Entends, que chascune langue a ses proprietés, translations en diction, locutions, subtilités, & uehemences à elle particulieres. Lesquelles si le traducteur ignore, il faict tort à l'autheur, qu'il traduict: & aussi à la langue, en laquelle il le tourne: car il ne represente, & n'exprime la dignité, & richesse de ces deux langues, desquelles il prend le manîment.
La tierce reigle.
Le tiers poinct est, qu'en traduisant il ne se fault pas asseruir iusques à la, que lon rende mot pour mot. Et si aulcun le faict, cela luy procede de pauureté, & deffault d'esprit. Car s'il a les qualités dessusdictes (lesquelles il est besoing estre en ung bon traducteur) sans auoir esgard à l'ordre des mots il s'arrestera aux sentences, & faira en sorte, que l'intention de l'autheur sera exprimée, gardant curieusement la proprieté de l'une, & l'aultre langue. Et par ainsi c'est superstition trop grande (diray ie besterie, ou ignorance?) de commencer sa traduction au commencement de la clausule: Mais si l'ordre des mots peruerti tu exprimes l'intention de celuy, que tu traduis, aulcun ne t'en peult reprendre. C'est follie de uouloir rendre ligne pour ligne, ou uers pour uers. Ie ne ueulx taire icy la follie d'aulcuns traducteurs: lesquelz au lieu de liberté se submettent à seruitude. C'est asscauoir, qu'ilz sont si sots, qu'ilz s'efforcent de rendre ligne pour ligne, ou uers pour uers. Par laquelle erreur ilz deprauent souuent le sens de l'autheur, qu'ilz traduisent, & n'expriment la grace, & parfection de l'une, & l'aultre langue. Tu te garderas diligem^ment de ce uice: qui ne demonstre aultre chose, que l'ignorance du traducteur.
La quarte rigle.
La quatriesme reigle, que ie ueulx bailler en cest endroict, est plus à obseruer en langues non reduictes en art, qu'en aultres. I'appelle langues non reduictes encores en art certain, & repceu: comme est la Francoyse, l'Italienne, l'Hespaignole, celle d'Allemaigne, d'Angleterre, & aultres uulgaires. S'il aduient doncques, que tu traduises quelcque Liure Latin en ycelles (mesmement en la Francoyse) il te Il se fault garder d'usurper mots trop approchants du Latin. fault garder d'usurper mots trop approchants du Latin, & peu usités par le passé: mais contente toy du commun, sans innouer aulcunes dictions follement, & par curiosité reprehensible. Ce que si aulcuns font, ne les ensuy en cela: car leur arrogance ne uault rien, & n'est tolerable entre les gens scauants. Pour cela n'entends pas, que ie die, que le traducteur s'abstienne totallement de mots, qui sont hors de l'usage commun: La langue Grecque, ou Latine est plus riche en dictions, que la Francoyse. car on scait bien, que la langue Grecque, ou Latine est trop plus riche en dictions, que la Francoyse. Qui nous contrainct souuent d'user de mots peu frequentés. Mais cela se doibt faire a l'extreme necessité. Ie scay bien en oultre, qu'aulcuns pourroient dire, que la plus part des dictions de la langue Francoyse est deriuée de la Latine, & que si noz Predecesseurs ont heu l'autorité de les mettre en usage, les modernes, & posterieurs en peuuent aultant faire. Tout cela se peult debattre entre babillarts: mais le meilleur est de suiure le commun langage. En mon Orateur Francoys ie traicteray ce poinct plus amplement, & auec plus grand' demonstration.
La cinquiesme reigle.
Venons maintenant à la cinquiesme reigle, que doibt obseruer ung bon traducteur. Laquelle est de si grand' uertu, que sans elle toute composition est lourde, & mal plaisante. Mais qu'est ce, qu'elle contient? Rien aultre chose, que l'obseruation des nombres Nombres oratoires. oratoires: c'est asscauoir une liaison, & assemblement des dictions auec telle doulceur, que non seulement l'ame s'en contente, mais aussi les oreilles en sont toutes rauies, & ne se faschent iamais d'une telle harmonie de langage. D'yceulx nombres oratoires ie parle plus copieusement en mon Orateur: parquoy n'en feray icy plus long discours. Et de rechef aduertiray le traducteur d'y prendre garde: car sans l'obseruation des nombres on ne peult estre esmerueillable en quelcque composition que ce soit: & sans yceulx les sentences ne peuuent estre graues, & auoir leur poix requis, & legitime. Car pense tu, que ce soict asses d'auoir la diction propre, & elegante, sans une bonne copulation des mots? Ie t'aduise, que c'est aultant que d'ung monceau de diuerses pierres precieuses mal ordonnées: lesquelles ne peuuent auoir leur lustre, à cause d'une collocation impertinente. Ou c'est aultant, que de diuers instruments musicaulx mal conduicts par les ioueurs ignorantz de l'art, & peu congnoissantz les tons, & mesures de la musique. En somme, c'est peu de la splendeur des mots, si l'ordre, & collocation d'yceulx n'est telle, qu'il appartient. En cela sur touts fut iadis estimè Isocrate Orateur grec: & pareillement Demosthene. Entre les Latins Marc Tulle Ciceron à este grand obseruateur des nombres. Mais ne pense pas, que cela se doibue plus obseruer par les Orateurs, que par les Historiographes. Et qu'ainsi soit, tu ne trouueras Cæsar, & Salluste moins nombreux, que Ciceron. Conclusion quant à ce propos, sans grande obseruation des nombres ung Autheur n'est rien: & auec yceulx il ne peult faillir a auoir bruict en eloquence, si pareillement il est propre en diction, & graue en sentences, & en arguments subtil. Qui sont les poincts d'ung Orateur parfaict, & uray^ment comblé de toute gloire d'eloquence.
LA PVNCTVATION
DE LA LANGVE
FRANCOYSE.
Si toutes langues generalement ont leurs differences en parler, & escripture, toutesfoys non obstant cela elles Toutes langues n'ont qu'une punctuation. n'ont qu'une punctuation seulement: & ne trouueras, qu'en ycelle les Grecs, Latins, Francoys, Italiens, ou Hespaignolz soient differents. Doncques ie t'instruiray briefuement en cecy. Et pour t'y bien endoctriner il est besoing de deux choses. L'une est, que tu congnoisses les noms, & figures des poincts. L'aultre, que tu entendes les lieux, ou il les fault mettre.