Les premiers jours de mon arrivée, appuyé sur ma canne, j’allai m’asseoir sur les hauteurs de la vallée. Les torrents frémissaient et roulaient autour de moi; des nuages de vapeurs m’enveloppaient, se dissipaient et allaient se perdre au fond des vallées. Mes yeux rencontraient de toute part des sites pittoresques. Je retrouvai sur ces montagnes les antiques traces de la vie pastorale, si célébrée par les poètes et si peu imitée. Là des bergers, depuis un temps immémorial, conservent les mêmes mœurs, les mêmes habitudes, se livrent aux mêmes travaux. Ils ont leur maison d’hiver au pied de la montagne, leur cabane d’été dans les vallées supérieures. Ils y passent cette saison avec leurs troupeaux, qu’ils envoient paître sur le sommet des montagnes. Un seul homme conduit tous ceux de la communauté. Des pierres entassées forment sa hutte. De cette hauteur il domine la terre; il voit, avec la même indifférence, les torrents s’écouler à ses pieds, les nuages se former, et les passions et les folies des hommes agiter, ensanglanter les quatre parties du globe.

Je demandai un jour à l’un de ces pasteurs s’il était heureux. — Pourquoi pas comme un autre! n’ai-je pas tout ce qu’il me faut? Ne suis-je pas comme vous l’enfant de Dieu?... Beau sujet de réflexion: combien de princes et d’hommes opulents n’ont pas tout ce qui leur faut!

Pendant que les troupeaux sont sur les hauteurs, les montagnards s’occupent de la fenaison. A l’automne, quand les travaux de l’été sont finis, chacun regagne sa maison d’hiver, où, seul avec sa famille, investi par la neige, assailli par les vents et les tempêtes, il consomme ses provisions. Si par malheur l’hiver se prolonge, alors la famine menace et troupeaux et pasteurs. Leur vie est très-active, leur sobriété très-grande: ils sont pauvres; mais, sous la livrée de la pauvreté, ils ont de la fierté et du courage.[10]

Un jour je rencontrai un vieillard, courbé sous deux bottes de foin, qui

Marchait à pas pesants,

Et tâchait de gagner sa chaumine enfumée.

Il quitta son fardeau pour se reposer. Je l’abordai: Eh quoi! lui dis-je, à votre âge vous travaillez encore? — Sans doute; il faut mourir à la peine; je suis pourtant bien vieux, il n’y a que deux étés que je ne vais plus à la montagne. Mon père m’y mena à l’âge de dix ans; j’y suis monté pendant quatre-vingts étés de suite; j’y ai conduit mon fils au même âge, et depuis cinquante ans il y mène notre troupeau. J’ai nourri mes enfants: aujourd’hui ils me nourrissent. — Vos enfans sont-ils riches? — Ils n’ont besoin de personne. Mais aidez-moi, je vous prie, à charger mon foin, et venez vous reposer dans notre cabane, si vous en avez le loisir. J’y consentis; je trouvai chez lui un sabre, un fusil. Que faites-vous, lui dis-je, de ces armes? — Avec elles nous combattons les hommes qui veulent ravager nos champs, et les loups qui cherchent à dévorer nos moutons. Nous sommes des républicains sous la protection de la France. Dans ma jeunesse, j’ai exterminé nombre de loups, et essuyé dix combats avec les Espagnols, que j’ai toujours battus. J’ai arraché ce sabre que vous voyez, à l’un de leurs soldats. J’étais seul contre deux; ils me crièrent, Rends-toi! Ma réponse fut un coup de crosse de mon fusil, qui en étendit un par terre. L’autre s’échappe: je le poursuis, l’atteins et le saisis par les cheveux; il m’offre de l’argent, et me demande la vie. «Je n’ai besoin, lui dis-je, ni de ton argent ni de la vie; mais donne-moi ton sabre; il me paraît bon, il me servira à te couper la tête si tu reviens nous attaquer.» C’est alors que j’eus le malheur de perdre Agathe, ma femme. — Vous vous êtes donc remarié? — Et comment aurais-je vécu sans femme? J’en ai eu trois, et dix-sept enfans; Dieu ne m’en a laissé que sept, qui travaillent et aident leur père. Mais, monsieur l’officier, est-il bien certain que nous avons la paix? — Oui, elle est signée définitivement. — Dieu soit loué! La guerre est un grand malheur: elle coûte au pauvre peuple et son sang et son pain. Mais permettez-moi d’achever ma besogne, j’ai encore bien des bottes à rentrer avant la nuit.

Voilà un homme, dis-je en le quittant, qui n’a point à se repentir du temps perdu ni du mal qu’il a fait aux hommes.

Deux jours de pluie et d’orages interrompirent mes promenades champêtres, et le désœuvrement, ou plutôt la contagion de l’exemple, me jetèrent dans des parties de jeu. La fortune me fut favorable; un jeune homme nommé Saint-Pons, officier au régiment de Navarre, perdit beaucoup; je gagnai les trois quarts de cet argent. Nous avions joué au quinze; le lendemain, Saint-Pons piqué me demanda sa revanche au trictrac; je n’osai le refuser. Il me proposa un très-gros jeu; je lui dis que je ne m’étais jamais permis ce jeu immodéré, mais que je risquerais volontiers tout l’argent que je lui avais gagné. Nous jouâmes deux jours de suite; le malheur le poursuivit: souvent je voulus me retirer; mais il se plaignait, s’emportait même, et je continuais.

Le soir du deuxième jour, à minuit, quand nous nous quittâmes, il me devait soixante louis; il me dit d’un air froid: Monsieur le chevalier, vous aurez votre argent demain à votre lever. — Rien ne presse, lui dis-je; mais il s’éloigna sans me répondre.