Je fus encore grièvement blessé à la cuisse au combat de Joursberg, où le jeune prince de Condé se signala, et repoussa le prince héréditaire de Brunswick. Je restai trois mois à l’hôpital; un seul sans doute aurait suffi pour ma guérison, si les chirurgiens n’avaient pas eu une si grande quantité de jambes, de bras, de cuisses à amputer ou à raccommoder. Mon père, à la nouvelle de cette seconde blessure, m’écrivit: «Mon cher Louis, je le dirai ce qu’une femme de Sparte disait à son fils, tu ne pourras faire un pas sans te rappeler la gloire.»
Enfin la Paix, fille du Ciel, précipita aux enfers la Discorde et le Démon de la gloire, et les enfants de Mars vinrent se reposer à l’ombre de leurs lauriers. Notre régiment, réduit au tiers, et ce tiers couvert de blessures et d’habits sales et déchirés, fut envoyé en garnison à Metz, ensuite à Bordeaux. J’obtins un congé d’un an pour aller aux eaux de Barrège achever la cure de ma claudication.
Je me rendis d’abord chez mon père, qui baisa ma cicatrice du visage, en m’appelant son cher balafré, malgré son aversion pour le fameux Guise honoré de cette épithète. Boiteux et balafré, ces deux grands titres de gloire m’attirèrent les regards et l’admiration de tous les habitans de mon village; ajoutez à cela que j’étais capitaine à l’âge de vingt-trois ans.
Après quelque séjour dans ma famille, je partis pour Barrège. A Toulouse je demandai des nouvelles de ma chère Adélaïde; j’appris qu’elle était la femme d’un magistrat et mère de trois enfants, qu’elle avait nourris d’après le commandement de Jean-Jacques. Je ne fus pas tenté de faire le petit Pâris, et de ravir Hélène à son époux le conseiller, auquel je pardonnai volontiers son bonheur et ma disgrâce.
De Toulouse je me rendis à Pau. Heureuse ville, tu seras immortelle, car le nom immortel de Henri IV est attaché au tien! Pénétré comme mon père et mes aïeux de la plus vive tendresse pour ce grand homme,
Le seul roi dont le peuple ait gardé la mémoire,
je visitai avec un respect religieux, comme si j’entrais dans un temple, le château, la chambre dans laquelle ce bon roi était né. Les vieux meubles, les portraits de famille, tout était dans le même ordre comme s’il devait revenir. Je croyais voir ce bon prince et respirer le même air qu’il avait respiré. «C’est dans cette chambre, me disais-je, où sa mère, en accouchant de lui, chanta une chanson béarnaise, où Henri d’Albret s’empara de l’enfant, son petit-fils, lui fit sucer du vin, et l’emporta dans sa robe. Ah! dis-je à son portrait, si tu avais marché à notre tête, nous n’aurions pas été battus à Crevelt et à Rosback!» Au sortir du château, j’allai me promener sur les montagnes que gravissait ce héros naissant avec de jeunes paysans de son âge, vêtu comme eux, souvent comme eux nu-pieds et tête nue, et mangeant du pain et du fromage. «Hélas! ces montagnes sont encore debout, et lui n’est plus!...»
Les environs de Pau sont charmants, et couverts de vignobles qui produisent le jurançon.
Tarbes est au milieu d’une plaine riante, fertile et belle par la majesté de ses formes. En quittant cette ville et côtoyant l’Adour, j’arrivai à Bagnière, le rendez-vous des infirmes et des voluptueux. Ses rochers, ses cavernes, ses cascades contrastent fortement avec ses sites agréables et champêtres. Il semble que la nature ait voulu y déployer sa puissance, son énergie et sa fécondité. Chaque maison de la ville a son jardin, sa prairie et son bosquet. Il n’est point d’ame sensible qui n’ait soupiré en se promenant dans la vallée romantique de Campan, qui n’y ait appelé l’amour, et désiré d’y vivre avec le doux objet de sa tendresse. De charmantes habitations éparses, et le cours sinueux de l’Adour embellissent cette vallée.
Barrège est enfoncé dans une gorge de montagnes. La ville est tout entière dans une rue longue et étroite. J’y trouvai nombre de militaires, victimes de la guerre, qui venaient y chercher la restauration de leurs membres.