Je ne lui parlais pas, mais j’étais auprès d’elle.

Les longues heures de ces cérémonies se changeaient en minutes. Je n’étais plus dans une église sombre et enfumée, mais au troisième ciel, comme saint Paul dans ses extases. Cette belle Adélaïde ne marchait que sous les ailes de sa mère. Au défaut de la parole, mes jeux lui révélaient les secrets de mon ame. Dans mes ravissements, je ne voyais plus rien sur la terre digne de mon affection. La gloire, la fortune, le bonheur, tout était auprès d’Adélaïde. Sans elle, tout était vanité et néant: un amant de seize ans est un grand philosophe. Enfin, la tête égarée, le cœur enflammé, j’écrivis à mon père pour lui demander la main de mademoiselle Adélaïde, lui protestant que ma félicité, mon existence étaient attachées à ce mariage; que d’ailleurs mademoiselle Adélaïde D..., fille d’un conseiller au parlement, joignait à la figure la plus séduisante, le caractère le plus heureux, l’esprit le plus aimable et toutes les vertus de son sexe. Je ne doutais pas que ce portrait si brillant et si vrai n’enchantât et ne décidât mon père. Grands Dieux, avec quelle impatience j’attendis sa réponse! La voici:

«Je viens, mon fils, de vous obtenir une lieutenance dans le régiment de ..., où j’ai servi trente-cinq ans. Allez épouser la Gloire: elle vous sera fidèle si vous la servez fidèlement, ce dont je ne doute pas. Faites vos adieux à mademoiselle Adélaïde, et promettez-lui de venir l’épouser dans dix ans, si elle consent à vous attendre. Partez, lettre reçue; venez me trouver. Je vous embrasse.»

Quelle lettre! quel coup de foudre! que de larmes je versai en accusant le sort et la tyrannie des parents! Je ne pouvais me résoudre à ce départ. M’éloigner d’Adélaïde, c’était me séparer de mon ame; mais mon professeur, qui avait reçu des ordres de mon père, m’arrêta une place dans une voiture, et m’annonça que je partirais le surlendemain pour le château ou la gentilhommière paternelle. Je lui demandai huit jours de délai; mais l’ame d’un géomètre est peut-être aussi insensible aux soupirs de l’amour qu’aux chants de Linus et d’Orphée. Celui-ci n’eut pitié ni de mes pleurs ni de la plus belle passion da monde. Pour comble d’infortune, ma chère Adélaïde était à la campagne, et je ne pouvais lui faire mes adieux; mais l’amour, comme les torrents, renverse tous les obstacles. Déguisé en paysan, je pars de grand matin; je fais cinq lieues d’un pas rapide, je rode autour du château, je trouve la porte du jardin ouverte, j’entre; malheureusement deux cerbères jettent, à mon aspect, des hurlements épouvantables; je voulais les assommer, mais ils ne se laissaient pas approcher. Enfin, lassé de leurs aboiements, craignant d’être surpris, j’adresse un dernier regard au plus beau, au plus fortuné des châteaux, et je m’enfuis sans avoir vu l’astre qui l’éclairait. J’arrivai à la ville accablé de fatigue, de faim et de douleur; triste dénouement d’une passion si tendre.

Je partis de Toulouse le cœur navré, les yeux remplis de larmes. Je cherchai quelque consolation dans le sein des muses; je composai une élégie touchante. Je l’ai oubliée, ainsi que mon amour: tout finit.

Arrivé chez mon père, il me dit, sans me parler de mon projet d’hymen: «Votre régent m’a mandé qu’il était content de vous; que vous étiez un petit cicéronien, c’est son expression; que vous avez fait des progrès considérables dans vos études. J’en suis bien aise, cela sert toujours; mais la plus belle science de l’homme est celle de ses devoirs; celle d’un gentilhomme est l’art de la guerre, et la valeur une de ses vertus. Heureusement pour vous la guerre s’allume; nous allons mettre le roi de Prusse à la raison. Dans trois jours vous aurez votre uniforme, un bon cheval, six chemises neuves, et vingt-cinq louis dans votre bourse. Vous partirez mardi prochain pour Strasbourg où se trouve le régiment; un sergent qui va rejoindre vous accompagnera.»

Ce mardi mémorable, à quatre heures du matin, toute la maison était sur pied; ma mère m’embrassa en versant un torrent de larmes, et me glissant deux louis d’or dans la main. Mon père me mena dans son cabinet où était un vieux portrait de Henri IV, sous lequel il y avait: né à Pau, le 15 décembre 1554, assassiné le 14 mai 1610. Et plus bas cette inscription:

Rex lugendus orbi, nullis flebilior quam nobis.[8]

«Vous voyez, me dit mon père, ce grand homme, le modèle des rois et des guerriers. Dans les combats, rappelez-vous sa vaillance et celle de vos ancêtres, dont l’un fut tué auprès de lui à la bataille de Coutras. Vous êtes environné de leur gloire; faites-vous tuer s’il le faut pour conserver l’honneur de la famille.» Ensuite, en m’embrassant, il ajouta: «Partez sous la garde de Dieu. — Et de mon épée, lui dis-je fièrement en mettant ma main sur la garde.» Ce beau mouvement fit briller sur son visage les rayons de la joie.

Bientôt la campagne s’ouvrit, et je fis toutes celles de la guerre de sept ans, sous Richelieu, Broglio, Soubise et le prince de Clermont. Je fus blessé d’un coup de sabre à la joue à la bataille de Crevelt, perdue en 1758 par le prince de Clermont. Le duc de Gisors était accouru à franc étrier de Paris, pour s’y faire tuer à la tête des carabiniers. Il fut regretté de toute l’armée et de tout Paris. Pour moi je combattis comme un Achille; mais je ne trouvai pas un Homère pour célébrer mes exploits et ma gloire. Pas un journal ne parla de ma blessure; mais mon père m’écrivit qu’il fesait beaucoup plus de cas de ma cicatrice que des stigmates de saint François d’Assise. La cour répara le silence des journaux et m’accorda une gratification de 200 livres. Le prince de Clermont fut moins heureux; car le lendemain de l’affaire, les officiers généraux le destituèrent, et envoyèrent à la cour le procès-verbal de cette destitution. La cour abandonna sa créature, et une épigramme contre ce prince consola la nation de la perte de cette bataille.[9]