La seconde fois que je vis Cécile, je sentis que j’allais l’adorer. Bientôt je ne la quittai plus; sa mère m’accueillait avec bonté et amitié, et sa fille avec cette douceur, cette sensibilité qui entraînent l’ame la plus indifférente. On peint l’Éloquence avec des chaînes d’or sortant de sa bouche: c’est la Sensibilité qu’il faudrait présenter sous cet emblème.

Depuis mes amours de Toulouse, mon cœur, occupé de carnage et de gloire, n’avait plus senti ces mouvements si doux, qui raniment la vie, et en l’agitant nous la rendent plus chère. Mais enfin l’espérance et l’amour, avec tout leur prestige, entrèrent dans mon ame et l’enivrèrent de leurs délices. Un jour, me promenant avec la mère et la fille, madame de Montheil, qui marchait avec peine appuyée sur mon bras, me dit: «Je vais m’asseoir; promenez-vous là devant avec Cécile qui a besoin de faire de l’exercice.» Je fus ravi de cette occasion. Lorsque nous fûmes seuls, Cécile me dit: «Je passerais sans peine mon hiver dans ces montagnes, au milieu des glaces et des neiges, et des torrents dont le bruit m’attache en me fesant frissonner. — Vous comptez sans doute sur le charme de votre présence qui adoucirait l’âpreté de ce climat? — Non, je compterai sur mon penchant pour ces beautés sauvages et terribles. L’aspect d’une nature riante réjouit l’ame, mais ne la remue pas, ne lui fait pas une impression aussi profonde que la vue d’une belle horreur. — Il faudrait donc être bien malheureux pour intéresser la vôtre? — Je crois que la pitié s’en ouvrirait plus aisément l’accès que la gaîté et le contentement. — En ce cas, mademoiselle, il me sera bien difficile de vous plaire; car, lorsque je vous vois, je ne puis m’empêcher d’être heureux. Loin de vous je suis triste, mais vous ne me voyez pas, vous n’entendez pas mes soupirs. — Heureusement pour moi, dit-elle en souriant; il faudrait vous plaindre et m’intéresser à un malheur imaginaire?» Un montagnard qui passait auprès de nous rompit cet entretien, en me demandant une prise de tabac; je lui répondis que je n’en prenais pas. — «Tant pis, c’est une bonne chose.» Puis il ajouta en me regardant marcher: «Pour un boiteux (car je boitais encore un peu), vous avez là une femme que je troquerais volontiers contre la mienne.» Ce propos nous fit rire, mais nous étions auprès de madame de Montheil, et je ne pus renouer notre entretien. Deux jours s’écoulèrent sans que je pusse trouver l’occasion de parler en particulier à Cécile. Cependant mon ame flottait dans une incertitude accablante; son regard, sa douceur, ses prévenances, ses paroles flatteuses, tout paraissait me promettre son cœur, et cependant elle éludait toute déclaration, évitait même de se trouver tête à tête avec moi. Après beaucoup d’indécision, je résolus de hasarder une lettre, où je peignis ma passion avec les termes les plus expressifs. Je mis cette lettre sous ses yeux dans un sac à ouvrage; elle rougit, mais elle ne put la refuser. Je lui dis à l’oreille: de grâce, daignez la lire. Elle sortit quelques minutes après pour en faire la lecture. Elle rentra bientôt, le visage un peu coloré, et jeta sur moi un regard triste et touchant. Quand elle put me parler sans être entendue de sa mère, elle me dit: «Demain, je vais déjeûner seule, à dix heures, chez madame de Pernay; trouvez-vous dans la rue, je prendrai votre bras, et je répondrai à votre lettre de vive voix.» Ces mots, prononcés d’un ton moins affectueux qu’à l’ordinaire, me donnèrent quelque inquiétude et me firent attendre avec impatience l’heure du rendez-vous. Que la vie d’un amant serait courte, s’il pouvait hâter la marche du soleil comme celle d’une montre! Le lendemain, à neuf heures du matin, j’étais en faction dans la rue. Cécile parut à dix heures précises; elle prit mon bras, en me disant, vous êtes exact; et puis elle garda le silence, marchant les jeux baissés. J’aperçus sur sa physionomie je ne sais quel embarras, une hésitation qui m’alarma. Mademoiselle, lui dis-je, vous m’avez promis une réponse verbale. — J’en conviens. — Vous semblez hésiter? — Je voudrais la différer; mais vous l’exigez, je vais vous ouvrir mon ame avec toute la franchise de mon caractère et la sincérité que vous méritez: je vous trouve très-aimable, et votre cœur me plaît, m’attache autant que votre esprit; vous m’avez inspiré l’amitié la plus tendre, mais je ne puis vous aimer comme vous le désirez. — O ciel! je suis bien malheureux! — Écoutez-moi jusqu’à la fin, sans chercher à m’affliger; vous arrivez trop tard: mon cousin, le vicomte de Beaupré, m’aime depuis un an de l’aveu de mes parents. Notre mariage est arrêté, et doit se faire au retour des eaux. — Votre sincérité me donne la mort; je ne vous verrai plus, je pars demain. — Pourquoi ce départ, pourquoi vous désespérer et m’affliger? Mon amitié est-elle sans prix à vos yeux? Ne comptez-vous pour rien le plaisir que ma mère et moi avons à vous voir? Restez avec nous, je vous en conjure; ne me rendez pas le séjour de Barrège odieux. L’idée de vous savoir malheureux troublerait, contristerait ma vie. — Eh bien! je resterai pour vous voir, vous adorer et souffrir en silence. Nous étions alors devant la maison de madame de Pernay, et nous nous séparâmes. Navré de douleur, je rentrai chez moi; je voulus lire: mes yeux étaient sur le livre et ma pensée ailleurs. Je rejoignis mes camarades, et je n’entendis rien à leur conversation. J’allai me promener, et je m’en trouvai mieux, car je n’étais qu’avec Cécile. Je retournai l’après-dînée chez sa mère; elle me trouva triste, m’en demanda la cause. — J’ai reçu, ce matin, une nouvelle fâcheuse. A ces mots Cécile jeta sur moi un regard touchant. Un moment après; sa mère entra dans un cabinet. Cécile alors me tendit la main, en me disant: Je vous en prie, ne vous affligez pas; vous me faites beaucoup de mal. En réponse, je pris sa main, la baisai et la baignai d’une larme. — Soyez mon ami, ajouta-t-elle; reprenez votre gaîté. — Ah! vous ne m’aimez pas! — Je vous aime beaucoup... d’amitié; peut-être vous aurais-je aimé autrement si vous étiez venu le premier.

Cependant peu à peu je m’accoutumai à cette situation. Je passais avec la mère et la fille une partie de la journée. La douceur de Cécile, ses amitiés, ses regards, ses discours trompaient mon imagination et me fesaient oublier mon rival. Je lui disais un jour: Vous comptez bien sur vos appas, car vous négligez votre parure. — C’est que si je vous plais, je me trouve assez parée. D’ailleurs le cadre d’un tableau ou la reliure d’un livre n’en font pas la beauté. Lorsqu’elle apercevait sur mon front quelque nuage de tristesse: Quoi! me disait-elle, vous n’avez donc plus de plaisir à me voir, à m’aimer? — Je sens à vous aimer un charme inexprimable; vous ne faites pas un geste, ne dites pas un mot, ne jetez pas un regard que je n’y attache un vif intérêt de plaisir ou de peine. Hier un jeune officier vous baisa la main, j’en souffris; bientôt après vous m’honorâtes d’un regard, et je fus consolé.»

Cependant le dénouement approchait. J’étais prié à dîner chez madame de Montheil; nous avions arrangé pour l’après-dînée une promenade charmante pour aller goûter sur l’herbe: la mère prenait une monture, et Cécile et moi devions suivre à pied. Ma cuisse se fortifiait, je ne boitais presque plus. La perspective d’une promenade si agréable me rendit la matinée délicieuse.

A l’heure du dîner, transporté de plaisir, j’arrive chez madame de Montheil. J’y trouvé un jeune homme en bottes, portant l’uniforme du régiment du roi. Je restai comme frappé de la foudre: je pâlis; mon sang glacé s’arrêta dans mes veines; un cruel pressentiment m’annonçait l’arrivée de mon rival. Je regarde Cécile, et je la vois dans le fond de là chambre, immobile, les yeux baissés. Sa mère, loin de tout soupçon, s’avance d’un air riant, et me dit: Chevalier, je vous présente le vicomte de Beaupré, notre ami, et bientôt mon gendre.

Troublé et interdit, je balbutiai je ne sais quelle réponse. Madame de Montheil, étonnée de mon trouble, m’en demanda la cause. Je répondis que j’avais eu la fièvre toute la nuit, et un mal de tête violent qui durait encore; que je m’étais traîné avec peine chez elle pour venir m’excuser, et la prier de ne point m’attendre à dîner.

Cette aimable dame, touchée de mon état, me pressa beaucoup de rester, me promettant ses soins et ses secours. Cécile alors se lève, vient à moi, et me dit de l’air le plus affectueux: Restez, vous nous ferez grand plaisir; nous tâcherons de vous distraire. — Je vous serais à charge; j’ai besoin de repos, permettez que je rentre chez moi: je reviendrai dès que je me sentirai mieux. — Mais, retourner seul! me dit sa mère; à peine vous pouvez vous soutenir.

Alors le vicomte offrit de me donner le bras; j’eus beau refuser: sur ses instances et celles de madame de Montheil, il fallut accepter. Cécile me dit: Revenez le plus tôt que vous pourrez; votre maladie nous fait bien de la peine...

Voilà donc mon heureux rival qui me donne le bras, m’accable de soins, de prévenances, me parle de mon indisposition, m’offre ses services; mon embarras, ma confusion croissaient avec ses marques de bonté et d’amitié; j’hésitais, mes réponses étaient succinctes et insignifiantes. A cette aménité de mœurs, le vicomte joignait une figure charmante, et mon ame flottait entre la jalousie et la reconnaissance: tantôt je lui pardonnais son bonheur, tantôt j’en étais désespéré.

Lorsqu’il m’eut quitté, loin de rentrer chez moi, j’allai m’égarer dans les montagnes. L’aspérité des lieux, l’aspect triste et sauvage de ces rochers arides et menaçants, le silence profond de ce désert, la chute, le bruit des torrents, tout ce deuil de la nature si analogue à la situation de mon ame, nourrissait sa tristesse, semblait l’y attacher plus fortement. Vingt fois je m’écriai: Ah! Cécile, Cécile! et l’écho me répondait: Cécile.