Fatigué de marcher, je m’assis au pied d’un sapin. Je m’y livrais à la plus sombre rêverie quand tout-à-coup le son d’une musette frappa mon oreille. Ces modulations douces et plaintives, que la mélancolie écoute avec tant d’intérêt, suspendirent ma douleur; j’écoutai avec attendrissement et je versai des larmes; elles me soulagèrent; et quand ces sons eurent cessé, je me levai et retournai chez moi plus mélancolique, mais moins malheureux.
Le lendemain, à peine avais-je quitté mon lit, que j’entendis frapper à ma porte. J’ouvre; quel étonnement! je vois le vicomte. Je viens, me dit-il, de la part de ces dames, m’informer de votre santé. — Je regrette la peine que vous vous êtes donnée; je me trouve un peu mieux. — Vous verra-t-on aujourd’hui? — Je ferai mon possible. — Votre absence nous afflige tous; moi-même j’ai le plus grand désir de faire voire connaissance; mais je vous tient debout, asseyons-nous.
Maintenant permettez, chevalier, que je vous parle avec franchise et cordialité, comme il convient entre camarades. Au premier coup d’œil vous m’avez inspiré de l’intérêt; votre trouble subit à mon aspect, votre maladie, que je crois supposée, m’ont fait soupçonner vos sentiments pour mon aimable cousine. Je lui ai fait part de mes doutes, et son ame noble et pure, que n’a jamais terni le souffle du mensonge, m’a tout avoué, votre amour, vos assiduités et son amitié pour vous. Je suis désolé de faire votre malheur; mais jugez-moi. Je suis attaché depuis près de deux ans à mademoiselle de Montheil; nos parens respectifs ont approuvé notre amour et notre mariage; et je viens la chercher pour la mener à l’autel: voyez ce que je dois faire, ce que vous feriez à ma place. — Peut-être je ne serais pas aussi généreux que vous; mais du moins je sais apprécier un procédé si beau: je renonce à l’amour, mais dédommagez-moi, par votre amitié, de la perte que je fais. — Je vous la promets en échange de la vôtre; de plus, vous aurez celle de ma cousine, qui m’a déclaré que, si vous souffriez, vos peines troubleraient son bonheur. Vous verra-t-on à dîner? Cécile et sa mère vous attendent. Nous partons dans trois jours: accordez ce temps à notre amitié. — Oui, je m’y rendrai; je veux m’accoutumer à votre bonheur. — Adieu, chevalier; je vais vous annoncer, et porter la joie dans le cœur de Cécile.
Cet entretien, l’aimable franchise du vicomte, firent tomber le voile qui couvrait mes yeux, obscurcissait ma raison; et mon ame, amollie par les délices de l’amour, reprit tout son ressort. Cependant, en entrant chez madame de Montheil, j’éprouvai un saisissement qui altéra mes traits; Cécile, qui s’en aperçut, vint à moi, et me dit: Craignez-vous vos amis? ils ont tant de plaisir à vous voir! — Hélas! non; mais je suis un convalescent encore bien faible. — Laissez agir le temps et la raison.
Madame de Montheil, qui n’avait aucun soupçon, me fit de tendres reproches sur mon absence et mon entêtement à fuir mes amis.
Cependant le vicomte eut la délicatesse de s’occuper plus de moi que de sa cousine, et paraissait la négliger. Cécile, de son côté, mettait tant de grâce, de sensibilité dans ses regards, dans ses expressions, que je commençai à leur pardonner leur amour; et je crois même que j’aurais pardonné à Cécile une infidélité réelle.
Les trois jours s’écoulèrent, et l’instant de la séparation arriva. Cécile, avant de monter en voiture, me dit: Mon cher chevalier, ne nous oubliez pas; songez que l’amitié doit être encore plus fidèle que l’amour. Je ne lui répondis rien; j’avais le cœur oppressé, et, ne pouvant retenir mes larmes, je m’évadai sans faire des adieux. Le vicomte me poursuivit, m’embrassa, et me fit promettre d’aller le voir au château de son père, où devait se célébrer le mariage.
Le séjour de Barrège me devint insupportable, et je partis le lendemain. J’étais entièrement rétabli, et je n’ai plus boité que parfois dans les variations du temps. J’allai dans la terre de mon père chercher au sein de ma famille des consolations contre les disgrâces de l’amour.
La vie de la campagne paraît triste, insipide, monotone aux ames arides et agitées par les passions, et infectées des vices de la société. L’ennui file leurs heures éternelles. Sans doute à la campagne il y a des moments de langueur; mais quoi! l’ennui craint-il le séjour des villes? ne se trouve-t-il pas au milieu des grandes sociétés, des fêtes bruyantes, dans les salons des grands, à leurs spectacles? C’est là qu’est son séjour habituel. L’ennui est une maladie de l’esprit humain. Si l’on peut s’en défaire, c’est au sein d’un air pur, élastique, et des beautés riantes et vraies de la nature. Mon père me disait: Je vois avec plaisir que tu as un bon esprit et un bon cœur; que tu aimes la campagne; mais ce n’est pas encore pour toi le temps de la retraite; il faut payer ta dette à la société: un gentilhomme ne doit se retirer dans sa terre qu’avec la croix de Saint-Louis, s’il est catholique, ou avec des titres de gloire, s’il est protestant. Dans le calme heureux des champs, dans le sein de ma famille, je n’oubliai pas l’aimable Cécile; mais il se mêlait à ce souvenir un charme, une douceur qui tempéraient l’amertume de mes regrets.
Mais tout-à-coup Melpomène vint s’emparer de mon imagination et fixer mes pensées. Après souper, me promenant dans le jardin, par un beau clair de lune, dans une inspiration soudaine, je conçus le projet d’une tragédie. Tourmenté de cette idée malgré moi, car, qui connaît la cause de nos idées et de notre volonté? j’aiguisai le poignard de la muse tragique pour assassiner Tarquin-le-Superbe, le héros de mon drame. Dans la chaleur de la composition, j’aurais passé la nuit dans un délire poétique, et dans le jardin, si mon père ne m’avait fait appeler. Mais, éveillé des l’aurore, je courus dans le bois où, le charme des vers entraînant mon imagination, je commençai à dialoguer une scène du quatrième acte, avant d’avoir fait mon plan. Le dîner sonné, je vins me mettre à table, le visage enflammé, les cheveux hérissés; j’avais l’air d’un conspirateur. En effet, je conspirais contre Tarquin. Mon père me demanda, en riant, si je voulais renouveler les guerres de la religion, et me faire chef de parti, comme les Coligny, les Rohan. Non, lui dis-je, je n’en veux qu’aux tyrans de Rome. Il me remit alors une lettre qui venait d’arriver; elle était du vicomte de Beaupré, qui me fesait part de son mariage, et me rappelait ma promesse de venir passer quelque temps avec eux. Cécile avait mis, par apostille: «J’ai prononcé hier le oui éternel; venez, mon digne ami, partager et augmenter mon bonheur». Je me rendis à ces tendres invitations: mon congé expirait dans deux mois, et je résolus de les donner à l’amitié. Mon père approuva cette visite; et deux jours après je partis pour Alby. Le château du vicomte était auprès de cette ville. Je fus reçu par ces jeunes époux comme un frère; et par le père du vicomte, comme l’enfant de la maison. L’hymen et le bonheur semblaient avoir embelli la vicomtesse; mais son ame était le plus doux de ses charmes. Née avec le besoin d’aimer, sa sensibilité se répandait autour d’elle, comme dans un beau jour d’été la chaleur se propage dans la nature. Cette sensibilité s’étendait sur tous les animaux, qu’il fallait bien se garder de maltraiter en sa présence. Quand son mari, grand amateur, revenait de la chasse, elle lui demandait: Combien avez-vous massacré de pauvres bêtes? Elle portait elle-même des secours sous les toits de l’indigence. Ces secours, disait-elle, administrés par nous, sont plus efficaces, consolent mieux l’homme souffrant. Bien des femmes exercent la charité pour Dieu, par l’espoir de ses récompensés. Cécile, entraînée par son cœur, ne songeait qu’au plaisir de faire du bien. Nous allions nous promener tête à tête dans les bois; elle était alors vêtue d’un habit d’amazone; un chapeau de paille couvrait ses beaux cheveux blonds. Nous fesions des courses très-longues, et parfois nous nous reposions au bord des ruisseaux, dans des sites agréables. Que sa gaîté, son ingénuité étaient aimables dans ces moments! Mais loin que tant d’attraits réunis rallumassent un amour mal éteint, l’hymen et l’amitié la couvraient à mes yeux d’un voile sacré. Quel trésor que l’amitié d’une femme douée d’esprit, d’appas, et d’une ame pure et tendre! Un jour, assis tous deux à l’ombre d’un bois où gazouillaient un essaim d’oiseaux, elle s’écria, dans une plénitude de bonheur: Que Dieu est bienfesant! que je dois l’aimer! que ma vie est douce à la campagne, au sein de la nature, avec un époux et un ami! Puisse cette félicité durer long-temps!