L’autre anecdote regarde un capitaine du régiment de Clermont, cavalerie, et une dame d’Alp..., femme très-galante: elle avait reçu les hommages, et bientôt fait le bonheur de ce militaire. Le régiment eut un démêlé avec le directeur de la comédie; et les officiers assemblés donnèrent tous leur parole d’honneur de ne pas y mettre les pieds, et de plus condamnèrent à une amende de dix louis celui qui manquerait à sa parole. L’amant de madame d’Alp... se rendit chez elle l’après-dînée, et la trouva qui se préparait à aller au spectacle. Chevalier, lui dit-elle, vous me donnerez la main. Celui-ci allégua les motifs qui lui défendaient de l’accompagner. Plaisant motif, dit-elle, pour un amant! Eh bien! au pis aller, vous donnerez dix louis; songez que je le veux. Le chevalier obéit. Après la comédie, il se rendit au souper de ses camarades, et jeta en entrant dix louis sur la table, en avouant qu’il sortait de la comédie. Votre argent ne vous absout pas, s’écria un de ses camarades; il n’y a qu’un lâche qui manque à sa parole. Une affaire fut inévitable: ils allèrent se battre le lendemain à la pointe du jour; le malheureux amant reçut un coup d’épée dans la poitrine et expira sur le champ de bataille. Il fut vivement regretté de tout son régiment. Deux jours après, madame d’Alp... était fort tranquillement dans sa loge à la comédie. A sa vue, mon sang bouillonna dans mes veines; et sans un de mes camarades, je crois que j’allais l’insulter.
Je reçus à cette époque une lettre du vicomte de Beaupré, qui m’annonçait, avec des transports d’allégresse, qu’il aurait bientôt le bonheur d’être père. Il ajoutait que sa femme était dans l’ivresse de la joie, qu’elle s’écriait vingt fois par jour: Bientôt je serai mère! j’aurai un enfant. Ah! comme je vais l’aimer, le caresser, le soigner! Elle m’écrivait dans une apostille: Mon cher chevalier, ma grossesse me jette dans un terrible embarras: mon mari veut un garçon, et moi je désire une fille. A quoi me décider? Il y a beaucoup de raisons pour et contre. Que me conseillez-vous? Je lui conseillai de faire deux jumeaux d’un sexe différent.
Je me plaisais beaucoup à Bordeaux, où je voyais très-bonne compagnie, où je cultivais à la fois les plaisirs et les lettres. Mais les militaires, comme les moines, sont errants sur la terre: un ordre envoya le régiment à Perpignan. Il fallut quitter ses liaisons, ses maîtresses; il y eut des pleurs répandus, des promesses de revenir bientôt; promesses qui furent gravées sur le sable. Pour moi, je pense que le souvenir encore récent de la tendre Cécile, me sauva d’un attachement. La personne que je regrettai le plus à Bordeaux, fut M. de Secondat. J’allai prendre congé de lui; il me dit en m’embrassant: Mon jeune ami, vous allez passer votre vie dans les garnisons; elles sont tristes, leurs sociétés insipides: mais celui qui pense, qui sait s’occuper, est bien partout, dans un grand bal, dans la solitude: l’ennui, comme le vice, est enfant de l’oisiveté. Je lui promis de ne point oublier ses leçons, ni son exemple. Arrivé à Perpignan, je me rappelai le sage de Bordeaux; et, pour remplir le vide de mes journées, je repris ma tragédie. Tarquin-le-Superbe était encore vivant dans mon porte-feuille; je prononçai l’arrêt de sa mort sous la dictée de Melpomène. J’entassai vers sur vers; et de rime en rime, je parvins au dénouement, et Tarquin périt assassiné.
Ma pièce était dans toute sa perfection, lorsque le maréchal de ..., gouverneur du Roussillon, arriva à Perpignan. On lui parla de mon œuvre tragique, et il me témoigna le désir de l’entendre. Un simple capitaine n’oserait refuser un maréchal de France; peut-être mon amour-propre obéissait avec plaisir. Le maréchal composa l’aréopage qui devait me juger, des personnages de la ville les plus distingués et les plus éclairés, de l’état-major du régiment, du major et du commandant de la place; de deux récolets, lumière de l’ordre; de deux avocats; de six belles dames, engouées du bel esprit; de trois abbés, dont l’un fesait des couplets, le second les chantait, et le troisième les mettait en musique, de plus composait des romans et prêchait des panégyriques de saints dans les couvents de religieuses.
Après que l’on eut pris des glaces, mangé des biscuits et des confitures, on apporta une petite table et deux bougies. Je m’assis, armé de mon manuscrit. L’aspect de cette brillante et savante assemblée troubla un peu ma confiance; mais, après avoir balbutié une vingtaine de vers, mon amour-propre se rassura. L’enthousiasme me saisit, et je récitai chaque acte presque tout d’une haleine. Je fus d’autant plus rassuré et enhardi, qu’à la fin du premier acte les applaudissements retentirent, et éveillèrent le major de la place et le lieutenant-colonel du régiment, qui aussitôt s’empressèrent de mêler leurs louanges et leurs battements de mains, à ceux de l’assemblée.
Parmi les aréopagistes femelles qui me jugeaient, brillait la marquise de Saint-Hilaire. La maturité de son âge ayant donné la chasse aux amours, son ame flottait entre la dévotion et l’amour du bel esprit. Dans son indécision, tantôt elle lisait Bourdaloue, Massillon, et tantôt la nouvelle Héloïse, Voltaire et la Pucelle. Les rayons de la grâce n’avaient pas encore agi assez vivement sur son cœur, et elle était trop âgée pour suffoquer de l’amour divin. Un jour elle avait à sa table des philosophes, des déistes, des poètes; le lendemain son confesseur, son curé et des moines: et cette marquise qui passait ses hivers à Toulouse, au milieu des érudits et des poètes de cette belle contrée, qui se trouvait à toutes les séances académiques des jeux floraux, qui, dans un assez long séjour à Paris avait soupé avec Dorat, dîné avec l’abbé de Voisenon, déjeûné à l’anglaise chez l’abbé Raynal, et qui avait reçu plusieurs lettres et des vers de Voltaire, qui l’appelait Sapho, vers qu’elle montrait à tout le monde; qui de plus était abonnée au Mercure, était l’oracle de cette assemblée. La lecture finie, on attendit son jugement; personne n’osait parler avant elle: enfin elle s’expliqua. La protase était lumineuse, l’intrigue se développait avec art, l’intérêt était bien gradué, les caractères étaient soutenus, la péripétie lui avait arraché des larmes, elle qui n’avait pas pleuré depuis vingt ans. Elle me reprocha cependant des négligences de style, des longueurs au second acte, et surtout au quatrième, où l’action doit courir. Ce jugement fut adopté par le maréchal et l’état-major de la place, et par les belles dames. Les abbés trouvèrent que j’avais des vers raciniens; les récolets en avaient remarqué dignes de Corneille; mais ils ajoutèrent que c’était un dangereux exemple que de faire assassiner un roi par un républicain; que d’ailleurs j’avais quelques maximes insidieuses que la Sorbonne ne passerait pas. On se passera de la Sorbonne, s’écria le major de la place; enfin le résultat de toutes les opinions fut qu’après les corrections indiquées par madame la marquise, ma tragédie aurait à Paris le succès le plus brillant. Alors le maréchal m’invita à remettre l’ouvrage sur le métier. Oui, s’écria l’abbé romancier et prédicateur: Nocturnâ versate manu, versate diurnâ. Le maréchal ajouta: Je retourne bientôt à Paris; je me charge de présenter votre pièce aux Français, qui me remercieront d’un si beau présent. J’hésitai quelque temps; mon amour-propre disait oui et non; ce qui m’encourageait, c’est que toutes les femmes et les abbés avaient pleuré. L’état-major seul et les récolets m’avaient refusé des larmes. Mais les moines ne pleurent pas aisément; et les militaires, après une guerre de sept ans, ont l’ame endurcie, et les canaux des pleurs ossifiés. Enfin les instances, les éloges de la marquise fixèrent mon incertitude, et je me décidai de faire présent à la capitale d’un drame qui avait eu un si grand succès à Perpignan. Le maréchal devant partir dans trois semaines, je me hâtai d’élaguer mes deux actes, ce qui était aisé, et de remettre mes vers sous la lime, ce qui était plus pénible. Quand l’ouvrage eut passé sous le polissoir, je le portai à la marquise qui fut enchantée de mes corrections, et surtout de ma docilité et de ma déférence à ses avis. Elle fit partager son engouement au maréchal, qui emporta mon œuvre tragique pour la faire couronner dans le temple de la gloire.
Ma vie coulait assez tranquillement dans cette garnison; c’est tout ce que l’on peut désirer sur la terre, surtout avec l’espérance du mieux. Mon titre de bel esprit m’avait attiré les regards et la bienveillance des femmes; elles aiment la gloire. La marquise de Saint-Hilaire s’était emparée de moi, et j’aurais pu, je crois, contrarier la grâce et la réconcilier avec les amours; mais je ne voulus pas lui fermer les portes du Ciel. Mes camarades me chérissaient; quelques-uns étaient travaillés d’un levain de jalousie, mais si ma gloire les affligeait, mes attentions, mon caractère les désarmaient. Ce qui acheva d’adoucir l’envie, c’est l’affront que reçut ma muse au tribunal de la comédie française; on lui refusa l’entrée du temple à l’unanimité. Le maréchal, étonné de cette disgrâce; m’en donna la nouvelle, et ajouta, sans doute pour consoler mon amour-propre, qu’un militaire n’avait pas besoin d’un vain laurier du Parnasse; que ceux de Mars étaient les véritables lauriers de la gloire. La marquise de Saint-Hilaire, outrée d’un refus qui contrariait son jugement, traita les comédiens français d’ignorants, d’allobroges et de béotiens; mais, me dit-elle, je pars dans une semaine pour Toulouse, nous y avons de bons acteurs; je vous ferai jouer; j’ai des amis, une grande influence, et je vous promets un triomphe éclatant. Je la remerciai et ne jugeai pas à propos de faire poignarder mon Tarquin par les Brutus de Toulouse. Je me consolai de mon infortune en me rappelant qu’Auguste avait aussi composé une mauvaise tragédie d’Ajax, qu’il avait étouffée courageusement.[12] Avec la même intrépidité, je condamnai la mienne aux flammes dévorantes; j’allumai un fagot dans ma cheminée, je saisis mon manuscrit d’une main assurée, et, nouveau Jephté, j’offris mon enfant chéri en holocauste au génie malfesant de la poésie. Une femme, à qui l’on racontait le sacrifice d’Isaac, commandé par Dieu même à son père, répondit: Dieu ne l’aurait pas ordonné à une mère; et moi j’ajoute que Dieu n’aurait pas commandé à un véritable auteur le sacrifice de son ouvrage.
Mais je devais payer un tribut de douleur plus vrai et plus cruel. Une lettre de ma mère m’apporta la nouvelle de la mort de mon père, frappé d’apoplexie au sortir de table, au milieu de ses amis et de la joie d’un festin qu’il leur donnait pour célébrer l’anniversaire de sa naissance.
La plus courte mort est la meilleure, a dit Montaigne; oui, pour celui qui meurt subitement: mais les parents, les amis sont plus attristés, plus effrayés d’une mort si imprévue. Mourir dans un festin, entouré de ses amis, le jour de sa naissance! Cette réunion de circonstances rendait l’événement plus terrible: j’en fus accablé. Ma mère, en m’annonçant cette perte cruelle, me mandait que mon héritage, les dettes et la légitime de ma sœur payées, n’excéderait pas deux mille livres de revenu, que pourrait rapporter la terre que mon père me laissait avec la gloire de sa vie. Je la priai, en réponse, de garder pour elle la moitié de ce revenu, l’assurant que mille livres et ma compagnie me donnaient une aisance très-honnête. J’obtins une permission de deux mois pour aller mettre ordre à mes affaires, et verser quelques consolations dans le cœur de ma mère. En arrivant, je courus au tombeau de mon père, situé au milieu d’un petit bois; je lui dis en versant des larmes: Adieu, adieu, le meilleur des pères; que l’Être-Suprême couronne tes vertus, et nous réunisse un jour dans la demeure céleste! Quel homme sensible, auprès de l’urne de l’objet aimé, pourrait douter de l’immortalité de l’ame? Je fis planter des rosiers et des lauriers autour de la tombe, et j’y gravai cette épitaphe:
Ici gît un guerrier, bon père et bon époux;