Brave et fier aux combats; chez lui, doux et paisible;

O vous! ami passant, à la vertu sensible,

Venez baiser sa tombe et pleurer avec nous.

Mes affaires terminées, je retournai à Perpignan. Bien des lecteurs me diront ici que mon titre leur promet un voyage en Espagne, et que je suis toujours en France, parlant beaucoup de moi et de mes aventures qui leur sont indifférentes: leur plainte est juste. J’ai cru d’abord que deux ou trois pages suffiraient pour me faire connaître; insensiblement je me suis laissé entraîner au plaisir de parler de moi, des événements de ma jeunesse: pardonnez, messieurs, cette petite faiblesse; bientôt nous entrerons en Espagne.

L’hiver finissait; le printemps, gioventù del anno, si hâtif, si beau à Perpignan, s’avançait couronné de verdure et de fleurs; je renaissais avec lui; mon ame s’épanouissait, s’ouvrait aux rayons des beaux jours, à l’espoir des jouissances. Un dimanche, 10 avril, jour mémorable dans mes annales, j’allai à la messe du régiment. O destinée! si je n’avais pas entendu cette messe, je n’aurais pas voyagé en Espagne, et par conséquent je n’aurais jamais fait un livre; l’imprimeur n’eût pas fait gémir la presse, le marchand de papier reçu mon argent; les journalistes n’auraient pas exercé leur talent pour la critique; je n’aurais pas charmé les loisirs des habitants des châteaux et des dames de provinces; mon nom n’aurait pas franchi les frontières de ma terre. Ce que c’est qu’une messe entendue à propos! Si l’on n’eût pas enlevé à Virgile son petit héritage, il ne serait pas allé à Rome, et sans doute ses Églogues et l’Énéide n’existeraient pas. Si Villars n’eût pas rencontré un curé, il n’eût pas gagné la bataille de Denain, et sauvé la France. Ainsi tout se tient, tout est enchaîné.

Pendant cette messe, mes jeunes camarades, gens peu dévots, étaient moins occupés du prêtre officiant que des jeunes beautés qui paraient l’église. L’un d’eux me dit tout bas: Regarde cette jeune Espagnole couverte de sa mantille, c’est un ange ou une divinité. A ces mots je tournai mes regards sur elle, et je vis une figure céleste, les plus beaux yeux... Elle me regarda: leurs éclairs m’éblouirent. Non, Jean-Jacques, à l’aspect de sa chère pervenche, n’éprouva pas autant de joie et de surprise. Je n’ai jamais oublié ce premier coup d’œil. On dit que les Turcs craignent l’influence des regards; les Romains pensaient de même, témoin ce vers de Virgile:

Nescio quis teneros oculus mihi fascinat agnos.[13]

Étonné, ému, je me rapprochai de cette beauté. Je la vis fort à mon aise; son voile, ouvert avec art, ne me dérobait aucun trait de son visage, et son rosaire, qu’elle récitait, ne l’empêchait pas de promener de temps en temps ses regards sur les personnes qui l’entouraient; mais, à l’élévation, elle se prosterna, son front touchait la terre, et elle se donnait de grands coups de poing sur la poitrine. Ce profond recueillement me ravit. Est-ce un ange, me disais-je, envoyé sur la terre pour faire aimer la religion et la vertu? Mes yeux ne la quittaient plus, et j’eus le bonheur de rencontrer quelquefois les siens. La messe finie, elle se leva et déploya une taille de déesse. Ce n’était plus un ange, c’était Vénus ou Junon. Elle sortit accompagnée d’un homme d’un certain âge. Je la suivis. Quand elle fut près du bénitier, elle prit de l’eau bénite, fit le signe de la croix, en me jetant un dernier regard, comme pour me faire ses adieux, car sans doute elle avait lu dans mes yeux l’impression que me fesait sa beauté. Je marchai sur ses pas d’un peu loin, et je la vis entrer dans l’auberge de Notre-Dame. J’allai aussitôt demander à l’aubergiste quels étaient ces étrangers. Des Espagnols, me dit-il, qui reviennent de Montpellier, et retournent dans leur patrie. La fille s’appelle dona Séraphina, et le père, don Pacheco y Nunes y Garcie de Lasso. C’est un homme de qualité: ils partent demain. Si vous êtes curieux de les voir, vous n’avez qu’à venir dîner avec eux: ils mangent à table d’hôte. — Oui, je reviendrai; mettez un couvert pour moi. Je fus exact. Je ne sais quel pressentiment m’entraînait. Nous n’étions que quatre à table, le père, la fille, un Anglais et moi. La belle Séraphine sourit à mon aspect. Elle reconnaissait celui qui l’avait beaucoup regardée à l’église. Je me plaçai vis-à-vis d’elle; mais elle n’entendait pas le français, du moins fort peu; son père possédait assez cet idiome pour soutenir une conversation; et l’Anglais, qui venait de Cadix, s’était formé un jargon mêlé de français, d’espagnol et d’anglais. Il s’occupa très-peu de Séraphine, encore moins de son père, parla de son pays, se plaignit du vin de l’auberge, des chemins, et des exécrables posada (auberge) de l’Espagne, où il n’avait trouvé de bon, de raisonnable, que les chevaux, les mules et le vin. Vous aviez sans doute, en voyageant, le spleen, lui dit don Pacheco? — God dem, ce pays est bien fait pour le donner. Ne me parlez pas de l’Espagne: je l’ai traversée de Cadix ici; je n’ai vu que des moines, des reliques et des haillons. — Valga me dios, s’écria don Pacheco enflammé de colère, que voit-on à Londres? des marchands, des Juifs, des corsaires, des filles publiques, des hérétiques et des ivrognes: sachez, monsieur God dem, que je suis Espagnol. — Tant mieux pour vous; je vous croyais Italien. Êtes-vous négociant, bachelier de Salamanque, homme de loi? — Non, dit-il fièrement, je suis don Pacheco y Nunes y Garcie de Lasso, conde de Montijo, cavallero della orden de San-Jago (chevalier de l’ordre de Saint-Jacques), et gentilhomme de la chambre du roi mon maître, où j’entre quand je veux.[14] — Et moi, senor don Pacheco, conde de Montijo, je suis Charles Smith, capitaine de frégate, et très-humble serviteur du roi George, qui n’est pas mon maître, et je n’entre jamais dans sa chambre, parce que je n’y ai rien à faire. Eh, messieurs, leur dis-je, il y a de braves gens partout. Pour la bravoure, répliqua l’Espagnol, ma nation ne le cède à aucune autre, et je vous le prouverai, monsieur Charles Smith, l’épée à la main, à présent si vous voulez. Dînons d’abord, répartit l’Anglais, nous nous battrons après tant qu’il vous plaira. Messieurs, dis-je à mon tour, laissons pour un moment ces débats qui effraient mademoiselle; dînons gaîment: le vin de l’auberge est mauvais, permettez-moi de vous offrir quelques bouteilles de vin de Grenache que j’ai chez moi. Volontiers, répond l’Anglais; il est bon de se battre pour l’honneur, et bien meilleur de boire pour le plaisir. J’envoyai chercher aussitôt quatre bouteilles de ce vin et des liqueurs. Pour changer la conversation, je demandai à don Pacheco s’il était allé à Montpellier pour cause de santé. — Oui, monsieur l’officier. Vous y possédez le plus grand médecin de l’Europe, M. Fize. Oh, l’habile homme! J’étais malade à Cordoue, je dépérissais comme un poisson hors de l’eau, l’appétit m’avait quitté, je ne mangeais plus, on m’accablait de remèdes, qui achevaient de me tuer. Enfin on me conseilla le voyage à Montpellier; je profitai de l’avis; je m’adressai, en arrivant, au docteur Fize, qui me dit que ma maladie s’appelait inappétence. Soit, lui dis-je; peu m’importe le nom, pourvu que vous me guérissiez, car je m’ennuie de vivre de l’air. — Tranquillisez-vous; nous essayerons de ranimer vos sucs gastriques. Il m’ordonne aussitôt des tisanes, des bols, le diable; mais l’appétit ne revenait pas. Le docteur voyant l’inefficacité de ses remèdes, me demanda à dîner pour huit personnes. J’y consentis; je commandai un bon repas pour le jour suivant. Le docteur arriva tout seul. Où sont les convives, lui dis-je? — Ils m’ont manqué de parole; nous nous en passerons. Faites servir; j’ai de l’appétit pour huit. Il disait vrai; car cet Esculape, avec le génie d’Hippocrate, a l’estomac d’une autruche. Nous nous mettons à table, lui, ma fille et moi; il attaque tous les plats du premier service: tout disparaissait sur son assiette. Triste et dolent, je le regardais avec des yeux d’envie; et lui m’observait du coin de l’œil. — Eh quoi! me disait-il, rien ne vous tente? — Non; mon estomac est sans vie. — Tant pis. Au rôti, l’on sert un levraut d’une odeur irritante: le docteur s’en empare; il commençait à le disséquer, lorsque, par un mouvement rapide, je me jette sur le levraut, l’enlève, en m’écriant: «Non, vous ne le mangerez pas tout seul!» En même temps, je le porte à ma bouche; je le déchire avec les dents, et j’en dévore les deux rables. Le docteur, enchanté, riait de tout son cœur: Courage! me criait-il; nous y voilà. Vous êtes sauvé, et l’inappétence est finie. Il m’avoua alors qu’il ne m’avait demandé ce repas que pour tâcher de réveiller mon appétit par la vue du sien, l’odeur active des mets, et pour deviner les caprices de mon estomac. Voilà ce qu’on appelle un trait de génie! Ah! le grand homme! Depuis, mes sucs gastriques, comme dit le docteur, ont repris leur activité. Pendant ce récit, mes yeux cherchaient souvent la belle Séraphine, qui alternativement baissait et relevait les siens. Enfin, le grenache arriva, et sa vue dérida le front de Charles Smith, qui mangeait sans rien dire. Je lui en versai un plein verre; il l’avala d’un trait, en s’écriant: Veri Good! que les Dieux sont heureux, s’ils ont toujours d’un pareil vin dans leur cave! Don Pacheco but d’abord très-modérément; mais, pour l’exciter, je lui proposai la santé du roi don Carlos, ensuite celle de l’auguste princesse sa femme, puis celle du prince des Asturies; après quoi, celle de toute la nation espagnole; ensuite, la santé de celle qu’il aimait. Charles Smith, qui trouvait le vin bon, et dont la tête s’échauffait, choquait le verre avec nous, tostait aux mêmes santés. Je proposai ensuite de boire au roi George, à la brave nation anglaise; ce qui fut accepté avec joie. Charles Smith, à son tour, voulut boire au vaillant peuple français. Et moi, leur dis-je, je bois à mes aimables convives; ce que je prononçai en regardant la belle Séraphine, qui me remercia d’un doux sourire. Ces tostes et le vin ramenèrent la gaîté; et, à sa suite, la confiance et l’amitié. C’était un chef-d’œuvre de politique d’avoir ainsi établi la concorde entre les deux nations. La querelle de commencement du repas fut totalement oubliée: le vin avait la vertu des eaux du Léthé. Après le café, on vint avertir l’Anglais que les chevaux étaient mis. Il se leva, embrassa tendrement don Pacheco et moi, en nous appelant ses chers amis et ses chers camarades. Sans-doute, en arrivant à Londres, il aura voté, s’il est membre du parlement, la guerre contre la France et l’Espagne. Étrange effet de l’orgueil et du préjugé qui sème la haine parmi des hommes tous également faibles et malheureux!

Dès que Charles Smith fut parti, don Pacheco me dit qu’il allait faire la sieste, et qu’après il irait à la promenade avec sa fille. J’offris de les accompagner et de leur faire voir la ville; ce qu’il accepta avec plaisir. Je sortis déjà très-occupé de la belle Séraphine. Ah! quel dommage, disais-je, que cet astre, ne brille qu’un instant à mes yeux! Mais je ne suis pas heureux dans mes amours.

Quand je revins à l’auberge, don Pacheco était éveillé, et les fumées du vin étaient dissipées; il me demanda des nouvelles de l’Anglais, me dit qu’il voulait le voir l’épée à la main, pour lui apprendre à respecter sa nation. Je lui répondis qu’il était déjà bien loin, que d’ailleurs ils avaient choqué le verre ensemble, bu l’un et l’autre à la santé de leur nation, et qu’ils s’étaient embrassés en se séparant, qu’ainsi la paix était faite. — Par saint Jacques! je ne me souviens pas de l’avoir embrassé. Au reste, je ne crois pas qu’il soit gentilhomme, et je me serais compromis en me battant avec lui. Il me proposa une partie d’échecs; j’acceptai. Il était passionné pour ce jeu. Je m’aperçus bientôt de ma supériorité; mais je me gardai bien de l’en accabler, d’autant qu’il avait une haute opinion de son savoir. Je lui abandonnai toujours l’attaque; et, me tenant sur la défensive, je le laissai pénétrer dans mon camp et détruire mon armée. Ah! le fourbe! s’écrierait Jean-Jacques, s’il m’entendait. D’accord, monsieur Rousseau; mais vous auriez été tout aussi politique, tout aussi fourbe que moi, si vous aviez joué avec le père de Séraphine, et que vous l’eussiez aimée. Rien n’est si séduisant qu’une belle Espagnole; une Française est plus aimable, plus enjouée, mais elle n’a pas ces grands yeux noirs, expressifs, voluptueux; cette physionomie animée, piquante, où respirent en même temps l’amour, la volupté et la mélancolie. En France, l’autel de la coquetterie et de la vanité est à coté de celui de l’amour. Une amante française ne renonce jamais à sa parure, à ses plaisirs, à ses conquêtes. Une Espagnole n’a d’autre culte que l’amour, d’autre parure que sa tendresse, d’autre plaisir que celui d’aimer, et, pour ainsi dire, d’autre Dieu que son amant.