Tandis que Séraphine occupait toutes les facultés de mon ame, celle de son père était toute au jeu. L’espoir de la victoire l’excitait, l’enflammait; enfin il triompha, et s’écria avec transport: Échec et mat! Et en même temps je le vis tomber à genoux, faire le signe de la croix, et murmurer des paroles. Je le regardais avec étonnement: Eh! quoi, me disais-je, il remercie le ciel de son triomphe! Y a-t-il un Dieu des échecs, comme un Dieu des armées, auquel on rend des grâces solennelles après une victoire? J’appris bientôt la cause de cet acte de piété. Vous autres Français, me dit don Pacheco, vous êtes les troupes légères de la religion; tous ne priez jamais à l’Angelus. — Il est vrai; cette prière, ordonnée par notre roi Louis XI, est tombée en désuétude; mais les Français n’en sont pas moins attachés à leur culte. — Possibile! possibile! dit-il en secouant la tête. J’éternuai dans ce moment, et lui et sa fille s’écrièrent: Kesus (Jésus)! Ils m’apprirent qu’on prononçait, en Espagne, ce mot sacré à chaque éternuement d’un homme. Depuis je l’ai employé bien souvent, et l’ai entendu répéter en chœur par vingt personnes.

Le soleil descendait à l’horizon; une belle soirée nous invitait à la promenade. Don Pacheco prit son épée, la baisa, et fit le signe de la croix, cérémonie qui me parut bizarre, et à laquelle je me suis accoutumé dans mon voyage. Nous commençâmes nos courses par la citadelle. Je donnais le bras à Séraphine; je ne pouvais lui parler que des yeux, langage quelle paraissait entendre. Je fis voir à don Pacheco les souterrains, la citerne, et un puits très-profond. Lorsque nous fûmes sur le donjon, je lui racontai qu’un jour Charles-Quint, en y fesant sa ronde, avait trouvé la sentinelle endormie. Qu’auriez-vous fait, senor, à sa place? — Je crois que je l’aurais tuée. — Eh bien, cet empereur la jeta dans le fossé et se mit en faction, y resta jusqu’à l’heure où l’on relevait les sentinelles. — Je n’en suis pas surpris; c’était un grand homme, et le plus grand roi de l’Europe; lorsque le soleil se levait dans une partie de ses États, il se couchait dans l’autre. Il avait plus de quarante titres, et il ne les oubliait pas. Les anciens rois de Perse, lui dis-je, outre le titre de roi des rois, prenaient celui de frère du soleil et de la lune, et d’habitants des astres. On prétend que Charles-Quint ayant écrit à notre roi, François Ier, une lettre où tous ses titres étaient étalés, François, dans sa réponse, ne prit que celui de roi de France, seigneur de Vanne et de Gonesse.[15] Don Pacheco sourit à ce propos, mais d’un rire sardonique. Il me demanda si la ville de Perpignan avait été bâtie par les Espagnols. — Non; c’est un comte de Roussillon qui la fonda en 1068, et qui la nomma Perpignan, du nom de Bernard Perpignan, qui vendit les deux maisons sur l’emplacement desquelles la ville fut bâtie. Au sortir de la citadelle, nous allâmes nous promener dans la campagne. J’avais toujours la belle Séraphine sous mon bras, et sa main qui touchait mon cœur, le fesait palpiter; cependant il fallait soutenir la conversation avec son père. Il me demanda mon grade dans le service. — Capitaine. — Si jeune! bravo; avez-vous fait quelque campagne? — Oui; toute la guerre de sept ans. — Guapo, valiente (courageux, vaillant); et avez-vous été blessé? — Deux fois: une au visage et l’autre à la cuisse. — C’est superbe, je vous en félicite; vous êtes un valeureux chevalier; j’aime les braves gens: et moi aussi j’ai fait deux campagnes en Italie, sous l’Infant don Philippe; je fus pareillement blessé dans une affaire des plus brillantes. Quatre mille cinq cents Espagnols, sous les ordres du duc de la Vieuville, nous escaladâmes et prîmes Plaisance en plein jour: je ne l’oublierai jamais, c’était le 9 septembre 1746. Je fus blessé dans cette affaire; on m’envoya à Milan, où les beaux yeux d’une comtesse firent à mon cœur une blessure plus difficile à guérir. Nous parlâmes ensuite d’une maîtresse que Louis XV avait renvoyée; il me demanda ce qu’elle allait devenir. — Ce qu’elle voudra; elle ira faire l’amour à Paris ou dans ses terres. — Valgame dios,[16] s’écria-t-il, un roi d’Espagne ne le souffrirait pas; la maîtresse qu’il congédie doit se retirer dans un couvent;[17] de même lorsqu’il a monté un cheval, personne ne le peut monter après lui. L’étiquette de notre cour est plus grave, plus respectueuse que celle de la cour de France. Nous servons notre roi à genoux; si la reine fesait une chute, ou si son carrosse versait, le roi seul ou les femmes pourraient la secourir. Notre dernière reine, Marie-Louise d’Orléans, tombée de cheval et ayant son pied engagé dans l’étrier, était traînée; personne n’allait à son secours. Enfin deux gentilshommes de sa suite s’enhardirent, arrêtèrent le cheval, dégagèrent le pied de sa majesté, et coururent aussitôt chez eux pour faire leur paquet et quitter l’Espagne; mais la reine obtint leur grâce. — Cette étiquette me paraît plus fière, plus dure que raisonnable. — Je vais vous raconter une anecdote encore plus étonnante. Asseyons-nous sur ce banc de pierre qui fait face à la rivière (le Tel), la lune se lève et y réfléchit ses rayons; j’ai toujours beaucoup aimé cet astre, surtout quand j’étais amoureux; c’est la planète des amants.

Philippe III fesait ses dépêches dans son cabinet; comme le temps était froid, on avait mis un grand brasier à côté de lui. La réverbération, la chaleur de ce feu échauffaient tellement le visage du roi, que la sueur en découlait à grosses gouttes. Il était si bon, si débonnaire, qu’il ne se plaignait pas. Le marquis de Pobar s’aperçut de sa situation, mais il n’osait toucher au brasier de peur d’excéder le pouvoir de sa charge. Il avertit le duc d’Albe, qui répondit qu’il n’en avait pas le droit, et qu’il fallait le faire dire au duc d’Useda. Ce seigneur malheureusement était allé à un sitio (maison de campagne) qu’il fesait bâtir auprès de Madrid. Alors le marquis de Pobar proposa de nouveau au duc d’Albe l’enlèvement du brasier. Le duc, toujours inflexible, préféra d’envoyer chercher le duc d’Useda. Il accourut, mais le roi était presque consumé; il eut une fièvre violente et un érysipèle dont l’inflammation dégénéra en pourpre, et la mort s’ensuivit. — Si j’avais été le successeur de Philippe III, lui dis-je, j’aurais chassé de mon palais ces trois fanatiques de l’étiquette. — Je conviens qu’ils l’observèrent avec trop de sévérité; mais à cette époque elle régnait à la cour avec un sceptre de fer; son pouvoir s’étendait jusque sur leurs majestés. La reine était obligée de se coucher à neuf heures en hiver, à dix en été. Lorsque le roi allait la trouver pendant la nuit, il devait avoir ses souliers en pantoufles, un manteau noir sur les épaules, une bouteille de cuir passée dans le bras gauche, pour servir de vase de nuit, une lanterne sourde d’une main et son épée de l’autre. — Ce n’est pas dans cet équipage que François Ier et Henri IV allaient en bonne fortune. — Mais la nuit s’avance, dit don Pacheco en se levant, nous devons partir au point du jour, il est temps de nous retirer. Hélas! nous regagnâmes la ville; je marchais tristement sans mot dire, accablé de l’idée d’être séparé à jamais de la plus belle personne des deux royaumes, pour qui je me sentais déjà la plus vive inclination et qui paraissait trouver du plaisir à me voir. Arrivés à la porte de l’auberge, don Pacheco m’embrassa en me disant: M. le capitaine, je vous estime autant que le plus brave gentilhomme espagnol; si je puis vous être de quelqu’utilité, si vous venez jamais en Espagne, souvenez-vous de don Pacheco y Nunes, y Garcie de Lasso, conde de Montijo, domicilié à Cordoue. Je le remerciai et lui offris aussi mes bons offices en France. En quittant Séraphine, je pris sa main, je la serrai un peu, puis un peu plus, et je sentis que la sienne me répondait par une pression légère, ce qu’elle fesait en me disant, senor capitano, viva usted mill’ anos.[18] Je me retirai la tristesse dans l’ame, en répétant, c’en est fait, je ne la verrai plus!

Je ne voulus point souper avec mes camarades: entraîné par la mélancolie et invité par les rayons de la lune, j’allai rêver à cette brillante Séraphine. Non, me disais-je, la Grèce n’a jamais rien produit de si beau; les vieillards qui furent ravis de la beauté d’Hélène, tomberaient à ses pieds. Appelle n’aurait besoin que de ce modèle pour peindre sa Vénus: déjà je l’aimais; déjà ses beaux yeux m’assuraient d’un tendre retour, et je la perds; oui, le bonheur n’est pas fait pour moi, c’est une ombre que je poursuis. Ainsi je promenais mes tristes pensées, les confiant à la lune, dont le jour faible et douteux nourrissait ma mélancolie. Rentré chez moi, je crus que le sommeil calmerait les agitations de mon ame, mais il me refusa ses pavots. J’avais beau vouloir oublier cette belle Séraphine, hélas!

Une si douce fantaisie

Toujours revient;

En songeant qu’il faut qu’on l’oublie,

On s’en souvient.

A mon lever, un peu plus tranquille, j’allai visiter ma compagnie, faire ma cour à mes supérieurs, et de là, à onze heures, à la parade. J’étais au milieu de mes camarades, qui me plaisantaient sur ma belle nymphe des bords du Tage ou de l’Èbre, que j’avais si galamment promenée la veille, lorsqu’à deux pas de distance, j’aperçus un homme en cape, coiffé d’une montère, qui me fesait de grandes salutations. Sa figure grotesque provoquait le rire de tous ces jeunes officiers; mais lui, imperturbable, s’approcha de moi avec gravité, et me dit tout bas: Senor capitano, venid à la venta.[19] Je n’entendais point son langage; mais, après avoir bien considéré cet original, je compris par ses gestes qu’il m’invitait à le suivre. Je lui fis signe, à mon tour, d’attendre la fin de la parade.

Dès que la garde fut montée, je marchai sur ses pas, ne sachant qu’imaginer d’un pareil message. Il me conduisit à l’auberge de Notre-Dame. Quelle fut ma surprise et l’excès de ma joie, lorsque l’aubergiste m’apprit que don Pacheco n’était point parti, et que c’était lui qui m’avait envoyé chercher. Je montai précipitamment à sa chambre. Je le trouvai étendu sur une chaise longue; dès qu’il m’aperçut, il s’écria d’une voix lamentable: Senor capitano, je souffre comme un demonio, j’ai la goutte; c’est le vin, la liqueur, c’est le diable qui l’a réveillée. Je le plaignis, je l’exhortai à la patience. Per Christo, s’écria-t-il, j’en ai beaucoup; diavolo que dolor! Jesus piedad! Dans ce moment entra Séraphine, que je cherchais des yeux.