Un simple réseau vert, nommé residilla, enveloppait ses beaux cheveux noirs. La négligence de sa parure semblait ajouter à ses charmes; sans la couleur de ses cheveux, j’aurais cru voir Vénus sortant du bain... A son aspect, j’oubliai bien vite les souffrances du père; je sentais que je n’étais pas fâché que la goutte eût retardé son départ. Je blâmai ce mouvement de joie; mais tel est le cœur humain; l’égoïsme le domine: il se préfère à tout. Cependant ce tort involontaire me rendit plus empressé, plus généreux. Comme l’excès de la douleur donnait la fièvre à don Pacheco, je courus chercher le chirurgien-major du régiment. Je l’amenai tout de suite. Il ordonna une tisane. Don Pacheco lui demanda d’où provenait la goutte. Ma foi, répondit-il, nous n’en savons rien; on dit que c’est la fille du plaisir. — Dites, monsieur le major, la fille des enfers: encore si j’étais à Cordoue, chez moi! non, dans une maudite auberge! Je lui offris mon logement, plus commode, plus agréable, d’où l’on découvrait la campagne; j’ajoutai qu’il y avait un grand cabinet pour sa fille, qui donnait dans la chambre; et, sur le même palier, un logement pour Antonio, son valet. Don Pacheco refusait avec de grands remercîments; mais je fis signe au docteur de m’appuyer, ce qu’il fit avec tant d’éloquence, que ses conseils et mes prières fléchirent la résistance du comte de Montijo. Mais, capitaine, me dit-il, où logerez-vous? — Chez un de mes camarades... Lorsque j’eus son consentement, j’allai chercher quatre grenadiers, qui l’emportèrent sur un brancard, et je suivis avec Séraphine, Antonio, et le bagage.

Si j’avais pu prévoir cet événement, j’aurais passé une meilleure nuit. Don Pacheco trouva mon logement fort joli, et la jeune Séraphine fut enchantée de son cabinet, qui était orné de vases de fleurs, et d’une volière remplie de serins, et d’où elle jouissait de la perspective riante des champs et de la verdure.

L’attaque de goutte de don Pacheco fut vive et de longue durée. Je passais auprès de lui tout le temps que me laissait mon service. La chambre d’un malade qui souffre et se plaint n’est pas l’asile du plaisir; mais je voyais Séraphine, et le bonheur auprès d’elle. Une chaumière et cette divinité, me disais-je, suffiraient à mes vœux. Il est vrai qu’avec le temps cette divinité devient une simple mortelle, et la chaumière une triste demeure; mais on ne fait pas ces réflexions dans le paroxisme de la passion. Cependant la douleur de la goutte se calma par degrés, et laissa des intervalles de repos. Alors nous reprîmes les échecs, et les fréquents triomphes de don Pacheco lui fesaient oublier quelquefois les nouvelles atteintes de son ennemie. Cependant de temps en temps il s’écriait: Diavolo! Jésus, Santiago, piedad! Il n’avait pas la philosophie de ce Grec[20] qui disait, déchiré par la goutte: O douleur! tu as beau faire, je n’avouerai jamais que tu es un mal!

L’après-dînée, lorsque don Pacheco s’assoupissait, j’apprenais à sa fille quelques mots français; je lui fesais dire: J’aime, j’aimerai toujours. A son tour, elle m’enseignait les mêmes termes en espagnol, que je lui répétais. La quero (je vous aime), la quere siempre (je vous aimerai toujours), todo es amor cerca de usted (tout est amour auprès de vous). Ce peu de mots suffisaient pour rendre nos entretiens délicieux. Les amants n’ont pas besoin d’une savante rhétorique pour converser entre eux; au milieu d’un grand cercle, ou devant des témoins importuns, leurs regards se parlent, et leurs ames s’entendent: cependant je trouvai quelquefois bien triste de ne pouvoir communiquer à cette belle et tendre Séraphine la foule de mes pensées, et cette abondance de sentiments qui m’oppressaient.

Don Pacheco me demanda un bénitier et de l’eau bénite; je fus tenté de lui donner de l’eau de puits; mais je réfléchis que, même dans une bagatelle, une tromperie est un tort. Il récitait tous les jours son rosaire, et priait Dieu soir et matin.

Enfin les accès de goutte cessèrent entièrement; mais il ne pouvait appuyer à terre ses pieds enflés et ramollis. Alors, après quelques parties d’échecs, je lui lisais la Vie des Saints, ou les Contes de La Fontaine, qui l’amusaient beaucoup. Lorsque la lecture cessait, il me contait les exploits de ses ancêtres.

En 1340, me dit-il un jour, deux frères, don Gonzale et don Garcie Lasso, mes aïeux, servaient dans l’armée d’Alphonse, roi d’Espagne, qui combattait les Maures du Portugal. Ces deux frères passèrent, seuls, à la nage, le fleuve Salado qui séparait les deux armées, en présence de deux mille chevaux ennemis. Le reste de l’armée, enhardi par l’exemple de ces deux chevaliers, les suivit, traversa le fleuve. La bataille se donna; les Maures perdirent 250 mille hommes, et les Espagnols vingt-cinq seulement. J’admirai ce haut fait d’arme, auquel la critique trouvera quelque exagération.[21] Je lui citai à mon tour le chevalier Bayard, qui avait défendu le passage d’un pont contre deux cents ennemis, je n’osai pas dire, espagnols. Je lui parlai aussi de notre Henri IV, qui se battit, lui cinquième dans la ville d’Euse, contre deux cents soldats et une bourgeoisie armée, qu’il força à lui demander grâce.[22] A ce récit, piqué d’honneur, don Pacheco, pour soutenir la gloire de sa nation et de ses ancêtres, me dit: Un des aïeux de ma grand-mère, nommé don Garcie Perès de Vega, rencontra, lui second, sept Maures; son compagnon l’abandonna lâchement: don Garcie resté seul, brave ses ennemis. Il avait une telle réputation de vaillance, que les Maures n’osèrent l’attaquer. Ce vaillant chevalier, après les avoir attendus quelque temps, reprit le chemin du camp à petits pas; mais, s’apercevant qu’il avait laissé tomber l’agrafe de son casque, il revient, la ramasse, et s’en retourne avec la même tranquillité. De retour au camp, il ne voulut jamais nommer le chevalier qui l’avait traîtreusement délaissé. — Cette générosité est plus rare que la bravoure.

Don Pacheco aimait beaucoup à me parler de sa galanterie et de ses amours. Il avait donné 100 pesos duros (500 liv.) pour avoir du sang d’une femme qu’il aimait, au chirurgien qui devait la saigner. Un jour, me disait-il encore, un rival m’enleva ma maîtresse et la mena à Séville. A cette nouvelle, je fais une neuvaine aux ames du purgatoire pour le succès de ma vengeance;[23] je monte à cheval, cours à Séville; je cherche mon rival, je me bats avec lui, je lui donne deux coups d’épée, et je repars pour Cordoue, sans voir la perfide qui m’avait trahi.

Je m’enivrais insensiblement du filtre de l’amour. Ma première passion pour Adélaïde n’avait été que la chaleur de tête d’un jeune écolier; j’avais aimé éperdument Cécile, mais je n’étais payé que par l’amitié, et l’amour veut de l’amour. Aussi je croyais, en aimant Séraphine, brûler d’un feu nouveau, et goûter un bonheur jusqu’alors inconnu. Mais, me disais-je, à quoi me conduira cette passion? Comment aspirer à sa main, moi qui sais que les Espagnols regardent les enfants de Calvin comme les enfants du Diable, et Calvin comme l’Ante-Christ? Dirais-je, comme Henri IV disait de son royaume, Séraphine vaut bien une messe? Ces réflexions m’attristaient, me jetaient dans l’incertitude; mais la beauté de Séraphine, ses regards, dissipaient ces brouillards qui troublaient la sérénité du jour. Le philosophe Horace nous conseille de jouir du présent, d’abandonner notre destinée aux Dieux: Permitte divis cœtera. Je suivis ce conseil, et me laissai aller au courant du fleuve.

Je m’aperçus bientôt de la force des préjugés de mon hôte, qui, m’ayant demandé quels livres contenait ma bibliothèque, je nommai, Virgile, Horace, La Fontaine, Montaigne et Voltaire. Valgame dios! s’écria-t-il, Voltaire! un pagano (un païen), un mahometano, un demonio! Je lui répondis que je lisais ses belles tragédies, ses épîtres, où souvent les plus sages maximes, la morale la plus pure sont exprimées en vers harmonieux. Est-ce qu’en Espagne on ne permet pas cette lecture? — Non, par saint Jacques! le saint office la défend sous peine d’excommunication; non seulement de tout ce qu’il a écrit jusqu’à présent, mais de tout ce qu’il écrira encore. — D’après cela, je ne lui conseille pas de voyager dans votre pays. — Non; car il serait brûlé tout vif, dans un auto-da-fé, comme un juif, ou comme un renégat.