Séraphine n’était sortie, depuis quinze jours, que pour aller à la messe; son père me pria de profiter de cette belle soirée pour la mener à la promenade, et lui faire respirer l’air pur de la campagne. Escortés du fidèle Antonio, je la conduisis sur les bords de la rivière. Qu’il est doux d’être tête à tête avec ce que l’on aime, vers le soir d’un beau jour, au milieu d’une campagne que le printemps commence d’embellir, où l’on respire l’esprit des fleurs et des végétaux, où l’air, une douce chaleur semblent renouveler la vie! Séraphine était coiffée d’un réseau auquel étaient attachés des rubans et des paillettes; un voile noir tombait négligemment sur ses épaules, et cachait à demi cette charmante figure. Quanto si monstra men, tanto è più bella.[24] Mais rien ne voilait l’élégance, la souplesse de sa taille. Souvent j’entendais dire aux passants: Ah! la belle Espagnole! Je le lui répétais, et elle souriait. Mais être seuls, s’aimer, et ne pouvoir laisser échapper de son ame la plénitude des sentiments qui la suffoquent, c’est un tourment égal à celui de Tantale. Des regards étaient presque notre seul entretien. J’avais pourtant appris quelques mots que je lui répétais; querida (ma chère), corazon (mon cœur), hermosa (belle); à son tour elle m’appelait mi cortejo (mon amant). Je pris sa main, je la mis sur mon cœur; elle la retira bien vite, et la plaça sur mon front, pour me faire entendre que le cœur des Français était dans la tête. Dans ce moment nous entendîmes les cris perçants d’une femme, les aboiements d’un chien; nous avançâmes vers le lieu d’où partaient ces clameurs, et j’aperçus un grenadier du régiment, le sabre à la main, contre deux paysans armés de bâtons; une jeune fille auprès d’eux, qui criait et se désolait, et un gros chien aboyant, hurlant contre le grenadier. Je courus vers le champ de bataille, laissant Séraphine avec Antonio. A mon aspect, le grenadier voulut s’évader; mais je l’atteignis, le désarmai, et lui ordonnai de se rendre en prison. La jeune fille, encore tremblante, me remercia de tout son cœur. Heureusement personne n’était blessé; je demandai la cause de cette rixe, et de la brutalité du soldat. Il est venu, y répond la jeune fille, déjà sans doute échauffé de vin, et m’a dit en m’abordant: Je boirais volontiers à la santé d’une jolie fille comme vous. Nous ne refusons jamais, lui ai-je répondu, un verre de vin à un brave homme. Je lui ai apporté aussitôt une bouteille de vin, et lui ai dit: Monsieur le grenadier, buvez à la santé de mon père, qui vous régale de bon cœur. — Et où est-il, ce père? — Il travaille dans les vignes. — J’en suis bien aise, car je m’embarrasse fort peu des pères. Il y en avait un autrefois dans ma famille, qui m’a donné plus de coups de pied que de pièces de six liards; mais il est mort, et je n’ai trouvé dans sa cave que des bouteilles vides et un sabre: j’ai pris le sabre, et ai donné les bouteilles à ses créanciers. Allons, à votre santé, mon cher cœur: ce vin est fort bon; il est digne de vos beaux yeux. A chaque verre qu’il versait, il se levait, et, me nommant d’un nom bizarre, il me disait: Je bois à Cipris. — Monsieur le grenadier, je vous remercie; mais mon nom est Suzette, et non pas Cipris. — Suzette ou Cipris, n’importe, c’est la même chose; vous êtes la reine de mon cœur, plus fraîche qu’une rose, plus dangereuse qu’une bombe. Alors il est venu vers moi pour m’embrasser; je l’ai repoussé: il a voulu prendre ce baiser de force. Charlot, qui était dans la maison, et qui le guettait de l’œil, est accouru, s’est opposé à ses brutalités; alors le grenadier a tiré son sabre, Charlot a saisi un gros bâton; j’ai jeté les hauts cris; mon père, qui n’était pas éloigné, m’a entendue; il a couru de toutes ses forces, armé d’un échalas; et si le Ciel ne vous eût envoyé à notre secours, il serait arrivé un grand malheur.

Pendant ce récit, Séraphine, rouge, tout essoufflée, inquiète, arriva avec Antonio. Notre tranquillité la rassura. La jeune Suzette alla chercher de vieilles chaises de paille, nous fit asseoir devant la maison, située sur une hauteur. La soirée était superbe: à l’occident, le ciel étincelait des feux du soleil couchant; à l’opposite, la lune se levait majestueusement et sans nuage. Nous étions environnés de poulets, de poules, de canards, de deux chèvres et d’un gros chien qui avait sonné l’alarme pendant le combat. Le père de Suzette nous offrit une petite collation: nous refusâmes d’abord; mais Suzette nous pria avec tant de grâce et d’intérêt, que nous acceptâmes. Elle courut soudain, nous apporta du lait chaud, des fraises, et une bouteille de vin de Grenache.

La table où l’on servit ce champêtre repas,

Fut d’ais non façonnés à l’aide du compas.

Mais c’était l’agile Hébé, non la vieille Baucis, qui nous servait. Le père nous demanda la permission de retourner à sa vigne, en nous disant que sa fille ferait mieux que lui les honneurs de sa maison. C’était un vigneron aisé. Nous voulûmes engager le jeune Charlot à partager notre goûté; mais il n’osa jamais. Charlot est timide devant le monde, nous dit Suzette; mais c’est un lion quand il s’agit de me défendre. Je lui demandai si c’était son frère. — Non, c’est mon amoureux; nous devons nous marier après la moisson. Il a un an de plus que moi, qui aurai dix-sept ans dans huit jours. Depuis deux ans nous fesons l’amour. — Et sans doute vous aimez Charlot bien tendrement? — Oui, parce que je suis certaine qu’il m’aime de tout son cœur, et il y a du plaisir à être aimée. — Et pourquoi avez-vous tant différé voire mariage? — Oh! dame, il faut se connaître avant d’en venir là; c’est pour toujours que l’on se marie. Dans les villes on n’y regarde pas de si près; on se connaît toujours assez après le mariage. Oh! vraiment, vous autres vous vous mariez pour être riches, et nous pour nous aider et nous aimer. — Et pour être heureux, ajoutai-je. La naïveté de ce récit m’intéressait beaucoup; j’étais fâché que Séraphine ne le comprît pas; mais sa physionomie riante exprimait le plaisir que lui fesait cette scène champêtre. La sensible Suzette me demanda la grâce du grenadier. Il faut qu’il soit puni, lui dis-je; mais, à votre considération, au lieu de rester six mois dans un cachot, il n’y restera que six semaines.

J’oubliais auprès de Séraphine et de ces bonnes gens l’heure qui s’écoulait; mais le vigilant Antonio me tira plusieurs fois par la manche, en me disant: Senor, la noche viene (Monsieur, la nuit vient). Il fallut se rendre à cet avis. Nous fîmes nos adieux et nos remercîments à l’aimable Suzette; je lui souhaitai tout le bonheur qu’elle méritait. Et moi, dit-elle, je vous souhaite pour femme cette belle Espagnole: Séraphine l’embrassa. Je sollicitai la même faveur. Volontiers, dit-elle; les messieurs sont sans conséquence.

Nous retournâmes à grands pas à la ville. Je tenais la main de Séraphine dans la mienne, parfois je la pressais légèrement; Séraphine ne me répondait pas, mais elle ne retirait pas sa main. J’étais désolé de ne pouvoir épancher mon ame dans la sienne, et je pardonnais aux Romains leur ambition et leurs conquêtes, puisqu’ils avaient propagé leur idiome dans une grande partie du globe, et facilité le moyen de s’entendre et faire l’amour dans tous les climats. Je trouvai don Pacheco qui, après avoir récité son rosaire, chantait une romance en s’accompagnant de la guitare; je l’en félicitai: preuve, lui dis-je, que la goutte déloge? — Oui, j’espère que dans huit jours je serai en état de partir. — Quoi! sitôt? Je vais prier le chirurgien-major de rappeler la goutte. Diavolo, non; j’ai fait une assez rude pénitence de mes vieux péchés. Quand je sortis, Séraphine m’accompagna jusqu’à la porte, et me dit tout bas: Adios, corazon mio. Ces douces paroles, prononcées d’une voix tendre et mélodieuse, firent le complément du bonheur de cette journée.

Pendant la nuit je pensai à l’aimable Suzette, à cette union de deux époux, qui, satisfaits d’un toit rustique, de quelques arpents de terre, bornent leurs désirs, leur ambition à s’aimer, à partager leurs travaux, à cultiver leur modeste héritage. Mais il y a des hivers, des orages, de mauvaises récoltes, des querelles domestiques, des maladies;

Point de pain quelquefois, et jamais de repos.

Les femmes, les enfants, les soldats, les impôts,