Le créancier, la corvée,
sont des fléaux qui désolent les habitants des campagnes; où donc est le bonheur? Rousseau a dit que l’homme le plus ennuyé d’un royaume était son roi. L’orgueil a dicté ce paradoxe; il y a des jouissances pour les rois comme pour les simples laboureurs: il est vrai que celles du laboureur tiennent plus à la nature.
Le chirurgien-major entra dans ma chambre à mon réveil, et me dit que don Pacheco l’avait prié de lui faire avoir du bon chocolat. J’en fais mon affaire, lui dis-je; mais il songe à son départ, ne pouvez-vous pas le retarder? — Je ne puis lui rendre la goutte; mais, si vous le désirez, je lui donnerai la fièvre? — Non, je ne suis pas assez barbare ni assez égoïste: je vais lui chercher du chocolat. Je courus aussitôt chez un négociant qui en fesait venir de Barcelone; il m’en céda douze livres, que je fis porter chez don Pacheco. Il voulut me le payer; mais je l’assurai que je l’avais reçu en présent, et qu’il n’était pas honnête de vendre ce que l’on nous avait donné. Il fut si sensible à ce procédé, à mes attentions pour lui, qu’il s’écria: J’accepte votre chocolat, à condition que vous viendrez boire du mien à Cordoue: voilà ma fille qui en sera bien aise. Séraphine rougit, jeta un regard charmant sur moi, et sembla me confirmer cet aveu. Don Pacheco ajouta: Les Espagnols ne sont point ingrats; vous êtes gentilhomme, capitaine d’infanterie; vous avez fait six campagnes, reçu deux blessures glorieuses; vous êtes jeune, sage, généreux, plein de probité; vous jouez aux échecs; votre fortune est médiocre, la mienne est assez considérable; venez me voir à Cordoue: je n’en dis pas davantage; mais si ce que je pense est écrit là haut, ma reconnaissance sera acquittée. Je le remerciai vivement, et lui promis qu’en septembre, à l’arrivée des semestres, je me ferais un vrai bonheur d’aller lui rendre mes devoirs. Ah! comme l’espérance soutient et réchauffe l’amour! A ce discours, je fus embrasé d’un nouveau feu. J’aimai cette belle Séraphine: je l’idolâtrai de ce moment. Je vis enfin que j’allais avoir une amante, une épouse, unique besoin de mon cœur.
La surveille de leur départ, Séraphine me fit demander par son père si mon confesseur entendait l’espagnol. Je lui dis que j’avais eu le malheur de le perdre depuis quelque temps, mais que je trouverais facilement dans la ville un religieux qui saurait cette langue. Je m’adressai, pour déterrer cet homme, à une vieille dévote, qui m’indiqua un capucin. J’allai soudain lui proposer cette confession; il accepta sans peine le doux plaisir d’entendre les péchés d’une jeune et charmante senorita. Séraphine me proposa de l’accompagner au tribunal de la pénitence; j’en fus étonné: mais depuis j’ai su qu’en Espagne les cortejos suivaient leurs maîtresses à la comédie et à l’église.
Nous partîmes à huit heures du matin, escortés du fidèle Antonio. Le couvent des capucins est au-delà du faubourg de la ville. La belle Séraphine avait un air de componction et de recueillement qui respirait la dévotion et l’amour; ce sont deux sœurs qui se tiennent par la main: cependant, en chemin, elle me jetait les regards les plus tendres, m’appelait mi corazon, mi querido, mi amado. En me quittant, pour entrer dans le confessionnal où l’attendait le moine à longue barbe, elle me serra tendrement la main. La séance fut longue; le capucin, sans doute, y prenait plaisir. Cependant je réfléchissais, et me disais: Comment cette jeune colombe peut-elle avoir offensé la divinité? Que peut-elle confier à ce vieux derviche? ses pensées, ses désirs naissants, ses tendres inquiétudes, quelques légères omissions? Quel confident pour une fille si jeune, si intéressante![25] Pour m’occuper, je lus dans ses Heures, qu’elle m’avait données à garder, le miserere de David. Qu’avec raison il pleurait ses péchés! Bayle l’a traité un peu durement, ce qui lui a valu bien des injures; mais Bayle parlait en sage. David était criminel; et les rois sont justiciables de leur conduite au tribunal de la postérité. Pendant cette confession, Antonio, à genoux, récitait son rosaire, fesait cent signes de croix; entendait deux ou trois messes, se prosternait, se frappait la poitrine, poussait des soupirs, et donnait la comédie à tous les assistants.
Enfin Séraphine sortit du confessionnal, le teint coloré, les yeux baissés, l’air humble et contrit; mais elle me sourit, et se mit à genoux auprès de moi, pour faire sa pénitence. A merveille! dis-je: son confesseur ne l’a pas brouillée avec l’amour! On croirait qu’une Espagnole lutte continuellement entre la crainte de Dieu et son ardeur pour le plaisir. La lutte n’est pas pénible; la nature triomphe toujours; et une messe, un rosaire, ou une prière à la Madonne, appaisent bientôt les reproches de la conscience.
La pénitence de Séraphine consistait à dire trois rosaires dans vingt-quatre heures, à jeûner quatre vendredis de suite, et à baiser, pendant huit jours, trois fois la terre, en fesant ses prières du soir, et à mettre un écu d’aumône dans le tronc de l’église. Cette pénitence me rappela celle qui fut imposée à Henri IV, pour avoir son absolution. Il fut condamné, par le pape Clément VIII, de turbulente mémoire, à réciter le chapelet tous les jours, les litanies le mercredi; le rosaire le samedi; à entendre tous les jours la messe; à se confesser et communier en public quatre fois l’an, et à faire bâtir un couvent dans chaque province. Je doute que ce grand homme, ce vieux guerrier, se soit soumis à une pénitence aussi puérile. Séraphine entendit la messe très-dévotement, récita son rosaire; après quoi, il ne fut plus question de cet acte de piété, et notre amour alla son train, et n’en fut que plus animé.
Je pressentis que don Pacheco pouvait avoir besoin d’argent; je lui en offris. Je l’accepte, dit-il, quoique je pense en avoir suffisamment; mais, en voyage, on se trompe souvent dans ses calculs, car on ne compte pas souvent sans son hôte, mais très-souvent avec son hôte. Cependant je n’emprunte qu’à condition que vous viendrez chercher votre argent dans la superbe ville de Cordoue. Je promis de nouveau d’aller lui faire cette visite.
Hélas! le jour du départ arriva. Debout avec l’aurore, je courus chez mes aimables hôtes. La voiture était déjà à la porte. Pendant que don Pacheco s’occupait de ses paquets, dona Séraphina, les yeux en larmes, me dit d’une voix touchante: A Dio, querido esposo; et moitié français et espagnol: Je vous aimerai siempre (toujours), si caro chevalier! siempre. En me parlant ainsi, elle me glissa dans la main un petite boîte en écaille qui contenait une relique: elle me fit entendre qu’elle me porterait bonheur, et me garantirait de tout danger. Oui, lui dis-je, un gage de l’amour est un talisman sacré qui doit écarter les soucis et les dangers. Son père, en me serrant dans ses bras, me dit: Je vous aime comme mon enfant; mais, si vous me manquez de parole, je reviens à Perpignan pour vous rendre votre argent, et me battre avec vous. — Si vous veniez, je mettrais mon épée à vos pieds; mais Cordoue est aujourd’hui la ville où tendent tous mes vœux. Je lui demandai la permission d’agir à la française, et d’embrasser sa fille: ce qui me fut accordé. Ce doux baiser est resté long-temps imprimé dans ma mémoire, ou plutôt dans mon cœur. Ce qui me le rendit encore plus précieux, c’est que ma bouche recueillit une des larmes que versaient ses beaux yeux. Ce fut le dernier moment de ma félicité; mes regards suivirent long-temps la voiture qui enlevait Séraphine; et, triste, accablé, je lui disais, du cœur: Adieu, belle Séraphine, idole de mon ame, doux charme de ma vie; adieu, pour six mois.
Son absence sembla couvrir la terre d’un crêpe lugubre; la campagne n’avait plus d’attraits; le printemps, plus de beaux jours: mon ame semblait retomber dans le néant, et ne tenir à l’existence par aucun lien. Ah! quels honneurs, quelles richesses, quels plaisirs peuvent remplacer le doux sentiment de l’amour, ses tendres anxiétés, et les heures délicieuses dont il nous fait jouir?