a dit Pétrarque. On peut dire avec autant de justesse, qu’il faut attendre la fin d’un voyage pour savoir s’il a été heureux.

Les amants qui courent après leurs maîtresses ne sont ni des Anacharsis, ni des Strabon; ils veulent arriver; tout retard irrite leur impatience; ils aiment mieux faire du chemin que de s’arrêter pour voir des tableaux, ou des débris d’antiques monuments. Mais ils ont un avantage sur les doctes voyageurs: s’ils ne font pas comme eux des descriptions brillantes des sites pittoresques, des beautés de la nature, ils en jouissent beaucoup mieux. Un amant sera plus ému, plus attendri par les charmes de la campagne, par la vue d’un troupeau, le son d’une musette, le chant des oiseaux, que le savant qui voyage pour voir des décombres, des tableaux et examiner la qualité des terres. Je renvoie mes lecteurs avides de connoître ces objets scientifiques, aux nombreux voyages d’Espagne, qui seront, pour ainsi dire, les appendices du mien. Mais je m’attacherai spécialement à la description des usages et des mœurs générales et particulières; je parlerai de ce qui m’a frappé et de ce qui m’est arrivé.

Une médaille de l’empereur Adrien représente l’Espagne assise, appuyée sur une montagne (les Pyrénées) placée à sa gauche, tenant une branche d’olivier à sa main; à ses pieds est un lapin.[39]

A Gironne je notai sur mon album, que les miquelets ouvrirent mon porte-manteau, le tournèrent, le retournèrent, et quand ils l’eurent visité pièce à pièce, ils me demandèrent si je n’avais point d’effets prohibés. Comme l’Avare de Molière, ils auraient voulu voir l’autre main après avoir vu les deux. Je me flattais de sortir sain et sauf de leurs serres; mais ils s’étaient emparés de mes livres, et me dirent que, pour les retirer, il me fallait aller chez le seigneur Théologal, qui déciderait s’ils pouvaient entrer en Espagne. Je suivis donc mes livres chez le seigneur Théologal, non sans donner au diable les miquelets et lui. Il fesait la sieste quand j’arrivai. Sa servante n’aurait pas troublé son repos pour un roi de France. Je me rappelai, pour me consoler, que le prince de Condé, assassiné à Jarnac par Montesquiou, avait attendu à une porte, assis sur un banc de pierre, qu’un procureur eût dîné. Après quelques moments d’attente, je priai cette fille d’aller voir si son maître dormait encore; je la suivis, et, fatigué de ces délais, je donnai un grand coup de pied à la porte, qui s’ouvrit, et ce bruit éveilla le chanoine, qui s’écria effrayé: Kesus, Kesus (Jésus), que demonio e aquel! Je lui fis mille excuses, et tâchai de le rassurer, en lui disant le motif de ma visite. Alors il se leva, quitta son bonnet de coton, et se fit apporter les livres. Je lui dis en espagnol que c’étaient des ouvrages de littérature qui ne pouvaient être prohibés. Monsieur, répondit-il, vous pouvez vous servir de votre langue, je la parle fort mal, mais je l’entends très-bien; ce qui me surprit. Vous autres, Français, continua-t-il, vous êtes un peu ariens. — Qu’entendez-vous par-là? — Que vous avez du jansénisme dans la tête. — Le jansénisme est passé de mode, et nous ne connaissons pas plus Jansenius, que vous Arius.[40] — C’est fort bien; mais voyons vos livres. Horace! j’en ai ouï parler. La Fontaine n’a-t-il pas fait des contes fort gais? — Oui, et des fables bien supérieures. — Ici nous préférons ses contes: ils sont plaisants, un peu libertins; mais il n’y a rien contre la religion. Virgile! celui-là je le connais; procumbit humi bos... Vous n’avez sans doute rien de Voltaire? — Pardonnez-moi, j’ai la Henriade. — A coup sûr elle n’entrera pas. Vous voulez infecter notre pays du poison que distille cet auteur venimeux. — Mais, monsieur, c’est un poëme où la morale et la religion sont très-respectées. Écoutez ces beaux vers sur la transsubstantiation:

Le Christ, de nos péchés, victime renaissante,

De ces élus, nourriture vivante,

Descend sur ses autels à ses yeux éperdus,

Et lui découvre un Dieu, sous un pain qui n’est plus.

— Les vers seront beaux tant que vous voudrez, mais le sens n’est pas clair. — De plus, sachez, monsieur, que le général des capucins l’a affilié à l’ordre de Saint-François. — Dites, affilié au diable. J’en suis fâché, monsieur l’officier, mais pas un seul feuillet de Voltaire ne passera Gironne. Messieurs les Français, vous critiquez notre sévérité et notre inquisition, mais nous n’avons ni Saint-Barthélemi, ni guerres de religion. A l’égard de vos autres livres, je vais voir s’ils sont sur la liste des livres prohibés. Il prit alors son index, et, après l’avoir parcouru, Horace, Virgile, la Fontaine eurent la permission d’être mes compagnons de voyage, et Voltaire resta dans les plains de M. le Théologal.

De Canet à Mattaro la route est charmante; on traverse des villages entourés d’arbres, de jardins; on jouit de la vue de la mer, d’une infinité de barques de pêcheurs. La figure aimable des femmes répondait à l’aménité du pays. Elles sont la plupart occupées à faire des dentelles. Le travail des hommes est la pêche. Ce sont des hiboux au milieu des colombes. Mattaro est une ville très-agréable. Ses environs produisent d’excellent vin. De cette ville à Barcelone, on côtoie la mer par un chemin bordé de mûriers, qui vivifient le paysage. Je marchais souvent à pied, soit pour soulager mon cher Podagre, soit pour me délasser d’une même position. Je m’assis un matin, après une assez longue marche, auprès d’un vignoble, à l’ombre de plusieurs caroubiers. J’achetai la permission de manger du raisin; on m’apporta un morceau de pain un peu dur, mais très-blanc. Pendant ce repas délicieux, des tourterelles roucoulaient sur ma tête, et sans doute se parlaient d’amour: Un ruisseau roulait à mes pieds sur des petits cailloux, et mêlait son murmure au gémissement des tourterelles. J’étais si enchanté de cette situation, que je m’écriai: Ma chère Séraphine, où es-tu? Pourquoi n’es-tu pas avec moi dans cette riante solitude? Le souvenir de l’infortunée Cécile vint mêler aux songes riants de l’amour et de l’espérance, la mélancolie et les regrets. Chère Cécile, ton amitié eut fait le charme de ma vie! Hélas! et tu n’es plus! Il fallut quitter cet asile, car le soleil ne s’arrêtait pas pour moi, comme pour Amphytrion ou pour Josué. Après quelques heures de marche, j’aperçus les clochers, les tours, et bientôt les remparts de Barcelone. Je jouis alors d’un tableau magnifique. Je voyais cette ville élever sa tête au milieu d’une campagne riante; à sa gauche, une vaste mer, et l’horizon éclatant de lumière; la splendeur de cet astre, la richesse de la campagne, l’aspect de la ville, tout annonçait la puissance et la prodigalité du Créateur de l’univers.