Le jour au jour la révèle;

La nuit l’annonce à la nuit.

J’allais au pas pour jouir de l’enchantement de cette superbe perspective.

J’arrivai avec la nuit à Barcelone. Je comptais n’y séjourner qu’un jour, quoique ce soit une des plus belles villes de l’Europe. On dit qu’elle a été fondée deux cent cinquante ans avant notre ère, par Amilcar Barca, père d’Annibal le borgne. Je veux bien croire à l’époque de cette fondation; mais je pensais avec plus de plaisir au lord Peterborough, qui, ayant pris cette ville, la sauva du pillage, ne toucha point aux trésors immenses de sa cathédrale, et arracha une belle duchesse des mains des soldats. Barwick la reprit pour Philippe V, et la punit sévèrement de sa rébellion, ou de sa résistance. J’allai loger à la Fontaine-d’Or.

Le lendemain, les chanoines avaient déjà chanté matines, plus d’un poète trouvé trente rimes, les barbiers abattu bien des toisons, lorsque je m’éveillai. Je demandai aussitôt à mon hôte du chocolat et un barbier. Je voulais aller voir M. Aubert, consul de France, pour qui j’avais une lettre de recommandation.

Pendant que je déjeûnais, un moine, à la mine hypocrite, entra dans ma chambre, en me disant d’un ton mielleux: Ave maria purissima. Je lui répondis: Très humble serviteur. J’ai su depuis qu’il fallait repondre: Sine peccado concebida (conçue sans péché), ce qui résout une question qui a causé bien des disputes et de haines entre les cordeliers et les dominicains. Après son compliment, le moine me présenta une bourse, en me demandant quelque argent pour le luminaire de la Vierge. Mon Père, lui dis-je en riant, la Vierge n’a pas besoin de luminaire: elle n’a qu’à se coucher de bonne heure. Le révérend s’enfuit à ces mots, en fesant le signe de la croix, et marmottant: Kesus! Kesus! J’en riais encore, lorsque je vis entrer une jeune femme grande et bien faite. Je lui demandai ce qu’il y avait pour son service. Je viens, me répondit-elle dans son dialecte catalan,[41] pour vous faire la barbe. — Vous, senora? — Si, senor; n’avez-vous pas demandé un barbier? Mon père est à l’assemblée de la confrérie des pénitents, et je viens à sa place. — J’en suis enchanté, pourvu que vous ne laissiez pas sur mon visage des traces de votre rasoir, et de vos études. Je craignais en effet qu’elle ne voulût faire son apprentissage sur le visage d’un vil Français: mais elle m’assura que je n’avais rien à craindre; qu’elle fesait tous les jours dix à douze barbes de matelots. Je livrai donc ma tête avec confiance à cette jeune artiste. Je sentis avec plaisir sa main douce et légère se promener sur mon visage en le savonnant, et son rasoir semblait plutôt me caresser, qu’enlever une épaisse toison. L’opération finie, je lui demandai combien son père prenait pour une barbe. — Un réal (dix sous). Eh bien, en voilà quatre pour votre talent et le plaisir que vous m’avez fait. Elle me remercia par un doux sourire, en me disant: Viva usted mil anos (vivez mille ans). Cette formule de compliment est si usitée en Espagne, qu’un jeune homme, entendant lire le testament de son père décédé, touché des marques de tendresse qu’il lui donnait, répétait à chaque article: Cher père, viva usted mil anos. Au reste, j’appris bientôt qu’en Espagne nombre de femmes maniaient le rasoir avec la même dextérité que l’aiguille.[42]

Je demandai à mon hôte ce qu’il y avait à voir dans la ville? — Quatre-vingt deux églises, vingt-sept couvents d’hommes et dix-huit de femmes. — Grand Dieu! quelle pépinière d’élus et de saints! Avant de commencer ma tournée, j’allai chez notre consul qui me reçut avec toute l’urbanité et la grâce françaises; il me présenta à sa femme, qui me parut aussi aimable que jolie; elle me pria à dîner pour le lendemain, désolée d’être invitée ce jour-là chez don Velasco, gouverneur de la place. Je refusai d’abord l’invitation, m’excusant sur mon départ fixé au jour suivant; mais lui et sa femme me pressèrent avec tant de bonté et de chaleur, et madame Aubert surtout y mit tant de grâce, que je n’osai refuser. Il était écrit dans le grand livre des destinées que je ne partirais pas de sitôt. En quittant M. Aubert, j’allai parcourir la ville: ce que j’y admirai le plus, c’est la propreté des rues pavées de superbes dalles. L’affluence des habitants, des voitures, des ânes, annoncent l’activité des Catalans et de leur commerce. Je me promenai dans la place Saint-Michel, qui est fort belle, et à laquelle toutes les grandes rues viennent aboutir; j’y achetai des ciseaux et des rasoirs, qui sont fort estimés en Espagne et en France. Mon dîné fini, après avoir lu quelques fables de La Fontaine pour laisser tomber la chaleur, j’allai me promener sur la belle terrasse qui règne le long du port, dans le quartier nommé Barcelonette; les bords de cette promenade, qu’on appelle la Lonja, sont embellis par de beaux édifices. Je jouissais tranquillement de ce lieu agréable et du soir d’un beau jour, rêvant à mes projets, à mon avenir, à la belle Séraphine. La lumière douce et mélancolique du crépuscule commençait à se répandre, quand tout-à-coup six hommes m’entourent et m’ordonnent de les suivre. Je leur réponds que je n’en ferai rien: l’un d’eux alors me saisit au collet; je lui ripostai par un vigoureux coup de poing sur la face; il crie, il beugle; et soudain les autres me serrent de si près, que je ne pus tirer mon épée. Je me débattis entre leurs bras; mais je n’avais pas la force d’Anthée ou d’Hercule. Ces coquins cherchèrent à m’imposer le respect et la crainte en disant qu’ils étaient los familiares du saint-office, et ils m’invitèrent à la soumission pour éviter le scandale et le mauvais traitement. Je cédai à la force, et je fus mené dans les prisons de l’inquisition. Quand je me vis dans les serres de ces oiseaux de proie, moi officier français, simple voyageur, je me demandai quel était mon crime, ce que j’avais à démêler avec ce tribunal odieux.[43] Ces prêtres jacobins, disais-je, ont-ils succédé à ces druides qui se disaient les agents de la Divinité, et qui s’étaient arrogé le droit d’excommunier et de condamner à mort leurs concitoyens? Mais mes plaintes, mes imprécations se perdirent dans les airs.

Le lendemain, un Dominicain voilé d’hypocrisie, au langage fallacieux, vint me conjurer, par les entrailles de J. C., de confesser mes fautes pour obtenir ma liberté. Confessez les vôtres, lui dis-je; demandez pardon à Dieu de votre hypocrisie et de vos injustices. De quel droit arrêtez-vous un gentilhomme français, qui n’est point soumis à votre infernale juridiction, et qui d’ailleurs n’a point manqué aux lois du pays? — Vierge sainte, vous me faites frémir! Je vais prier Dieu pour vous; j’espère qu’il vous ouvrira les yeux, et vous touchera le cœur. Vas prier le diable, dis-je tout bas; c’est ta divinité.

Cependant ce jour-là M. Aubert m’ayant attendu vainement pour dîner, envoya à mon auberge. On lui répondit que j’avais disparu depuis la veille, que j’avais laissé mes hardes, et que l’on ignorait ce que j’étais devenu. Cet obligeant consul, très-inquiet de mon sort, fit des perquisitions dans toute la ville; mais rien ne transpirait, et ne découvrait la trace de mes pas. Étonné de ce silence, il soupçonna qu’une indiscrétion de ma part avait pu m’attirer la vengeance du saint-office, dont il connaissait parfaitement l’esprit et les manœuvres. Il pria le capitaine-général de me réclamer. Les inquisiteurs nièrent ma détention avec le sang-froid de la fausseté et de la scélératesse; mais M. Aubert ne pouvant attribuer ma disparition à une autre cause raisonnable, persista à me croire dans les repaires du saint-office.

Le jour suivant, des familiers vinrent me chercher pour me conduire devant les trois inquisiteurs: on me présenta une casaque jaune pour l’endosser; je repoussai avec dédain cette livrée de satan. Mais on me fit entendre que je n’obtiendrais ma liberté que par ma soumission. Je comparus donc vêtu de jaune, un cierge vert à la main, devant les trois prêtres de Pluton. Dans la salle était déployé le drapeau du saint-office y où étaient peints un gril, des tenailles et un bûcher, avec ces mots: justice, charité, miséricorde. Quelle atroce ironie! Je fus tenté plus d’une fois de brûler avec mon cierge la face hideuse de l’un de ces jacobins; mon bon génie m’arrêta. L’un d’eux m’exhorta, avec l’air de la douceur, à faire l’aveu de ma faute. Ma grande faute, lui dis-je, est d’être venu dans un pays où des prêtres foulent aux pieds l’humanité, et se couvrent du manteau de la religion pour persécuter la vertu et l’innocence. — Est-ce tout ce que vous avez à nous dire? — Oui; ma conscience est sans crainte et sans remords. Tremblez; si le régiment où je sers apprend mon emprisonnement, il passera sur le ventre à dix régiments espagnols pour venir m’arracher à votre barbarie. — Dieu est le maître; notre devoir est de veiller sur son troupeau en fidèles pasteurs: notre cœur en est affligé; mais vous retournerez en prison, jusqu’à ce que vous ayez reconnu votre faute. Je sortis en jetant sur eux un regard de mépris et d’indignation.