Rentré dans ma geole, je cherchai dans ma conscience la cause d’un pareil traitement; j’étais loin de penser que je le devais à ma réponse au moine quêteur sur la Vierge et son luminaire. Cependant M. Aubert, toujours persuadé que l’inquisition seule avait pu m’enlever, veillait sur ses démarches, et l’entourait d’espions. L’un d’eux lui apprend que trois des grands colliers de l’ordre de Saint-Dominique allaient partir pour Rome, députés à l’assemblée conventuelle qui devait s’y tenir. Il écrivit aussitôt à M. de Cholet, commandant de Perpignan, pour l’informer de ma disparition, de ses soupçons sur les auteurs de cette violence, et du passage à Perpignan des trois jacobins, l’invitant à les faire arrêter, et à ne les relâcher que lorsque le saint-office m’aurait mis en liberté.

M. de Cholet saisit avec joie l’occasion de la vengeance; l’ordre est donné à la porte de la ville d’arrêter les trois révérends. Ils arrivent sur le midi, joyeux et avec un grand appétit; ils demandent à la sentinelle quelle est la meilleure auberge. L’officier de garde se présente, et leur annonce qu’on va les conduire chez le commandant de la place qui veut se charger de leur logement et de leur nourriture. Les révérends, ravis d’une si bonne aubaine, s’épuisent en remercîments, disent qu’ils ne veulent pas incommoder M. le commandant. — Allez, mes pères; M. de Cholet veut absolument vous faire les honneurs de la ville. En même temps il les fait escorter par quatre soldats et un sergent. Les pères marchaient tout joyeux, se félicitant entre eux et enchantés de la politesse française. Mes pères, leur dit M. de Cholet, je suis charmé de vous tenir dans cette ville; je vous attendais avec impatience. Je vous ai fait préparer votre logement. — Ah! M. le commandant, c’est trop de bonté; nous ne méritons pas... — Pardonnez-moi. N’avez-vous pas dans vos prisons, à Barcelone, un officier français, le chevalier de Saint-Gervais? — Non, M. le commandant; nous n’en avons jamais ouï parler. — J’en suis fâché pour vous; car je vais vous faire conduire en prison, où vous resterez au pain et à l’eau pour toute nourriture, jusqu’à ce que cet officier soit retrouvé. Les révérends, fort dépités, se récrient sur cette violation du droit des gens; ensuite disent qu’ils se résignaient à la volonté du Ciel, et que M. le commandant répondrait devant Dieu et devant le pape de la persécution qu’il fesait essuyer à des gens d’église. Oui, j’en fais mon affaire, leur dit le commandant; en attendant, vous allez vous rendre à la citadelle. Voilà mes trois papelards, à face rubiconde et fleurie, enfermés dans une étroite prison, condamnés au régime des Paul et des Hilaire, mais en pure perte pour leur salut; car ils se déchaînaient contre le jeûne et contre le commandant. Tous les jours le pourvoyeur, en leur apportant une cruche d’eau et leur ration de pain, leur demandait s’ils n’avaient rien à déclarer sur l’enlèvement de l’officier français. Pendant trois jours ils persistèrent dans leur dénégation; mais enfin le cri, non de leur conscience, mais de leur estomac, l’ennui de leur séjour fléchirent leur opiniâtreté. Ils demandèrent à parler à M. le commandant, qui se rendit aussitôt auprès d’eux. Ils avouèrent qu’un jeune officier français était dans les prisons du saint-office pour des propos impies qu’il avait tenus contre la Vierge. Sans doute, il a eu tort, leur dit M. de Cholet; mais laissez à la Vierge le soin de sa vengeance. Écrivez à Barcelone qu’on le remette en liberté. En attendant, je vous garde en ôtage; mais j’adoucirai votre pénitence, et votre table ne sera plus aussi frugale. Les jacobins se hâtèrent d’écrire qu’on relachât bien vite ce damné de Français.

Pendant ce laps de temps, le dépit, l’impatitence, l’ennui, agitaient mon ame et l’accablaient du poids de la vie. Enfin, les inquisiteurs, sur la lettre de leurs confrères, se virent obligés de relâcher leur proie. L’un d’eux vint me dire que par égard pour ma jeunesse et ma qualité de Français, le saint-office avait délibéré de m’ouvrir les portes de ma prison, et que j’étais libre, mais qu’ils m’engageaient à avoir désormais plus de respect pour la Madonne, la mère de J. C. — Mon révérend père, lui dis-je, les Français ont toujours eu beaucoup de respect pour les dames. En prononçant ces mots, je m’élançai vers la porte, et quand je fus dans la rue, je crus sortir du tombeau pour renaître à la vie. Je courus aussitôt chez M. Aubert, qui m’embrassa avec transport, et m’apprit par quels moyens on m’avait arraché aux serres du saint-office. Il écrivit sur-le-champ à M. de Cholet, pour faire ouvrir leur cage aux trois corbeaux voyageurs qui étaient venus se prendre dans les filets. Je dînai chez cet estimable consul. Sa femme me combla de bontés, m’invitant à rester un où deux jours à Barcelone. Madame, lui dis-je, j’en serais bien tenté, mais je suis un pigeon trop effrayé du voisinage des éperviers pour séjourner plus long-temps dans cette ville; je compte partir demain. Je passai le reste de la journée avec ces aimables époux: l’après-dînée des négociants français, instruits de cette aventure, vinrent me féliciter de ma délivrance, et l’on rit beaucoup du tour joué aux dominicains. L’un de ces négociants, nommé M. Duprat, homme d’esprit, me dit: Je vous conseille pourtant de payer à l’avenir le luminaire de la Vierge, plutôt que de vous brouiller avec l’inquisition, qui est le génie malfesant et tout-puissant de l’Espagne. Il a autant d’oreilles que d’yeux, et il est muni de serres très-fortes. Sachez que la mère de Saint-Dominique étant grosse de lui, rêva qu’elle accouchait d’un chien, qui tenait dans sa gueule un flambeau allumé. Ce présage s’est vérifié. — Comme celui d’Hécube, lui dis-je, qui rêva, enceinte de Pâris, qu’elle accouchait d’un tison ardent. — Je vais vous donner une idée, reprit M. Duprat, de la puissance et des manœuvres de ce terrible tribunal. Naguère à Cordoue, un nègre, esclave du trésorier de l’inquisition, pénétra, pendant la nuit, dans une maison voisine pour aller trouver une esclave dont il était fort épris. La maîtresse de cette femme, avertie par le bruit, s’avance vers la chambre; le nègre la rencontre et la poignarde. Le mari et quelques personnes accourent aux cris de cette infortunée. L’assassin est saisi, livré à la justice, jugé et condamné à mort. Il allait subir son jugement, lorsque le saint-office intervint et réclama le criminel. Le magistral répond qu’il a été jugé selon la loi. L’inquisition le menace de ses foudres, et le juge effrayé lui remet le nègre. Le conseil de Castille, alarmé de cet abus de pouvoir, porta ses plaintes au pied du trône. Le roi fit donner l’ordre, par le grand-inquisiteur, de rendre le coupable. Cet ordre fut réitéré jusqu’à trois fois; enfin les inquisiteurs de Cordoue, forcés d’obéir, aimèrent mieux faire évader l’esclave que de fléchir sous l’autorité civile. Vous voyez, monsieur le chevalier, jusqu’où s’étend le crédit et le despotisme de cette puissance religieuse. — Oui, lui dis-je, et j’ajoutai, crimine ab uno disce omnes.[44] — Ce qui est peut-être aussi étonnant qu’impie, nous dit M. Aubert, c’est que le souverain pontife accorde des indulgences à tous ceux qui assistent à des auto-da-fé. J’ai lu une relation très-curieuse de l’un de ces auto-da-fé célébré en 1680. L’écrivain commence ainsi sa narration: «Votre Majesté ne sera pas dégoûtée de voir décrire ce qu’elle a vu exécuter. Lorsque Jupiter fulmina les Titans, l’antiquité le nomma le roi des Dieux et le plaça dans les astres. Que sera-ce d’un protecteur de l’église? Les éléments et les astres ne seront-ils pas touchés de l’éclat de ce Jupiter chrétien?» Ensuite, après avoir célébré la Croix-Verte qui sert de blason et d’étendard au saint-office, le narrateur ajoute: «Comme les païens ne dédièrent à leurs dieux que des arbres verts, le myrte à Vénus, l’olivier à Pallas et le laurier à Apollon, ainsi nous dédions à votre Majesté les triomphes de la Croix-Verte.» — Un trait qui fait honneur à la mémoire de Cromwel, reprit M. Duprat, c’est d’avoir offert à l’Espagne toutes les forces de l’Angleterre contre la France, à condition que l’on supprimerait le tribunal du saint-office. Il est vrai qu’il demandait aussi la liberté du commerce de l’Amérique pour la nation anglaise. Une partie de reversi avec madame Aubert, termina cette conversation. Je passai ainsi une journée très-agréable. Cet aimable consul, au moment de nous séparer, me dit: «Monsieur le chevalier, respectez l’inquisition comme les Romains respectaient leur mauvais génie. On peut, en Espagne, jouir d’une grande liberté, être fripon, voleur, athée même, pourvu que l’on fléchisse le genou devant l’idole. Je lui promis de la respecter désormais, comme le voyageur dans la Lybie respecte le sommeil du lion. J’ai renoncé, ajoutais-je, à la décoration du san Benito, comme à celle de la Toison-d’Or. Il me conseilla d’aller voir le mont Serrat, qui n’est qu’à huit lieues de Barcelone; il m’offrit une lettre pour un des pères avec lequel il avait quelque liaison; je l’acceptai, en le remerciant vivement de toutes ses bontés et de ses bons avis. J’eus le plaisir d’embrasser madame Aubert, qui me dit en souriant: Si vous étiez resté plus long-temps avec nous, vous auriez été le chevalier de la Vierge et le mien. — Et beaucoup plus fidèle à l’une qu’a l’autre, lui répondis-je en riant.

Je partis pour le mont Serrat au jour naissant, monté sur le fidèle Podagre, pressant son allure, car il me semblait que j’avais encore à ma poursuite tous les familiers de l’inquisition. Le chemin fut praticable jusqu’à Molinos del Reys, où je dînai; je traversai ensuite un pont de cinq cents pieds de long sur la rivière de Lobregat; de là je gravis une montagne escarpée. Je trouvai sur ma route une jeune femme chargée d’un petit enfant; elle se traînait avec peine et versait un torrent de larmes. Je lui demandai le sujet de ses pleurs et le but de son voyage. Je viens, dit-elle, de Gironne: je vais au mont Serrat, prier la Madonne de me rendre mon mari, esclave à Alger. Je suis à jeûn depuis douze heures, et je ne puis donner du lait à mon enfant. J’ai perdu une piastre forte (cinq livres) qui me restait, ou plutôt je crois qu’on me l’a volée: je ne puis plus me soutenir. Je descendis de cheval. Je lui fis manger un morceau de chocolat, et boire d’un vin de la Selva que j’avais dans un flacon d’osier. Ce vin balsamique et le chocolat restaurèrent ses forces. Je la fis monter sur mon cheval, malgré sa résistance, et je la suivis à pied, chargé de son enfant. Cette bonne femme ne doutait pas que la Madonne ne brisât les fers de son mari. Je lui laissai cette douce illusion: l’espérance est la divinité des malheureux. Nous arrivâmes au mont Serrat au déclin du jour. Je rendis à cette femme la piastre qu’on lui avait volée: elle en pleura de reconnaissance, et me promit de dire quatre rosaires pour moi. Je demandai don Pedro, l’ami de M. Aubert, et, sur sa recommandation, je fus très-bien accueilli. Il me dit que je pouvais rester trois jours dans le monastère, qui accordait l’hospitalité pendant ce temps à tout étranger, riche ou pauvre.[45] Je lui répondis que je me proposais de repartir le lendemain, après que j’aurais vu la maison. Je fus très-bien traité à soupé, et les révérends me firent boire d’un excellent vin de Malvoisie des coteaux de Sitgis;[46] et je vis que si ces bons pères étaient fort attachés au culte de la Madonne, ils ne négligeaient pas celui de Bacchus. Ces cénobites étaient au nombre de soixante-seize, de l’ordre de Saint-Benoît.[47] A mon lever, don Pedro me proposa de commencer notre tournée par l’église. J’y comptai quatre-vingts lampes d’argent, et quantité de chandeliers du même métal. La chapelle de la Vierge est derrière l’autel, séparée du chœur par une superbe grille. La Vierge est très-brune: elle tient l’enfant Jésus entre ses bras. Quatre cierges, dans de grands chandeliers donnés par un duc de Medina Cœli, brûlent devant elle. Un amas d’ex-voto, de jambes, de cuisses, de bras, et d’autres membres tapissent les murailles. Je me croyais en Grèce, au temple d’Esculape. Don Pedro me raconta que cette Madonne avait été trouvée par des bergers, en 880. La nouvelle s’en étant aussitôt répandue, l’évêque de Barcelone, suivi de son clergé, vint la prendre pour la transporter ailleurs. La procession se mit en marche; mais, après une centaine de pas, la Vierge s’arrêta d’elle-même, sans qu’on pût la faire avancer: et c’est au lieu de sa station que, depuis, on a bâti le couvent. Je trouvai, comme de raison, le miracle fort beau. Don Pedro m’ouvrit l’armoire des reliques. Vous avez là, lui dis-je, une précieuse et abondante collection. — Elle n’est pas si riche que celle de la cathédrale de Burgos, où l’on possède une cassette qui contient un morceau de la verge de Moïse, un os du prophête Zacharie, un soulier de la Vierge, une pierre du Calvaire, un peu de sable du Jourdain, et une boite de plomb remplie du sang des innocents. Ce sont là, lui dis-je, des richesses inappréciables. Il me montra deux couronnes chargées de pierreries, l’une pour la Vierge, l’autre four l’enfant Jésus. J’aperçus, au fond d’une armoire, une longue épée couverte de rouille. C’est, me dit don Pedro, l’épée dont s’arma Ignace de Loyola, pour aller combattre le Maure qui niait la virginité de Marie. Pour se préparer au combat, il fit la veille des armes, et se déclara chevalier de la Vierge. Le Maure avant refusé de se battre, Ignace vint ici déposer son épée aux pieds de la Madonne. On a publié que c’est dans ce couvent qu’il avait conçu le plan de sa société; mais il est impossible, à moins d’un miracle, qu’un homme aussi ignorant ait imaginé un ouvrage si admirable; voici la vérité. Nous avons, dans notre bibliothèque, un livre intitulé, Exercices de la Vie spirituelle, composé par le vénérable Père Cisneros, notre abbé, cousin du cardinal Ximenès; le successeur de don Cisneros le prêta à Loyola; Ignace le copia mot à mot, et lui et ses disciples répandirent le bruit qu’il le tenait de la Vierge.[48] Les Loyolistes ont fait peindre à Rome, sur le plafond de l’église de Saint-Louis de Gonzague, saint Ignace, dans le ciel, aux pieds de Jésus, et entouré d’une foule de disciples conduits par les anges. Ils ont pratiqué, dans cette même église, une ouverture devant l’autel, où leurs pénitents, leurs affidés viennent jeter les lettres adressées à ce saint; et ces pères leur font accroire qu’elles parviennent à leur adresse. C’est par ces moyens frauduleux qu’ils pénètrent les secrets des familles. Ils prétendent encore que la Vierge apparut à saint Ignace, lui recommanda son fils, et lui dit que sa société devait s’appeler la compagnie de Jésus. Je compris à ce récit que ce bon Père n’aimait pas les jésuites. L’inscription de cette pierre, ajouta don Pedro, a été gravée en son honneur.[49] J’en pris une copie. Il me conduisit ensuite aux quinze hermitages disséminés sur la montagne, dans un espace de deux lieues. A quelques pas de l’église, j’aperçus un immense rocher incliné, qui menaçait d’écraser le couvent. Je demandai au Père si la chute de cette lourde masse ne les effrayait pas. — Non; tous les matins nous disons une messe pour prier la Vierge de la tenir enchaînée. Mais dernièrement, pour nous punir de nos fautes, et réchauffer notre tiédeur, elle permit à une partie de cette roche de se détacher; et dans sa chute elle écrasa l’infirmerie et plusieurs malades. — Ce n’étaient cependant pas les malades qui avaient péché? — Non, mais c’est le secret du couvent. Nous montâmes environ six cents marches presque perpendiculaires, et nous nous reposions de temps en temps sur des sièges placés exprès pour la commodité des voyageurs. Au milieu de ces déserts et de leur aspect sauvage, j’apercevais, dans les intervalles, des tapis de verdure dont le contraste souriait à l’imagination. C’est dans ces petites vallées qu’on a bâti quinze hermitages, ou cellules, qu’habitent quinze hermites, la plupart gentilshommes, occupés de leur salut, oublieux des vanités et des folies du monde. Chaque hermitage a une chapelle, un puits creusé dans le roc, et un petit jardin; leur vêtement est brun, et leur menton couvert d’une longue barbe. Dans la première cellule, nous trouvâmes un sexagénaire.

Jam senior, sed nuda Deo viridisque senectus.[50]

Je lui fis compliment sur sa santé, et le bonheur dont il paraissait jouir. — Oui, grâce à Dieu, je ne troquerais pas ma cellule, que j’habite depuis ma première jeunesse, pour le trône d’Espagne. J’y vis depuis quarante ans sans infirmités et sans regrets. Lorsqu’on est bien avec Dieu, le calme et la confiance régnent dans notre ame. — Permettez-moi de vous demander quel motif vous a décidé, à la fleur de votre âge, à vous ensevelir dans cette solitude? — C’est un sermon sur le jugement dernier. J’aimais le monde et ses délices; l’amour et le plaisir filaient toutes mes journées: je vivais dans le bourbier du péché, et dans l’oubli de Dieu et de mon ame. Un jour, à Valence, un grand prédicateur annonça un sermon sur le jugement dernier, honoré de la présence d’un cardinal. La curiosité, bien plus que la dévotion, m’y entraîna avec la foule. L’éloquent prédicateur commença à répandre la terreur par le tableau effrayant des supplices de l’enfer; et tout-à-coup il s’écria d’une voix tonnante: La trompette qui doit réveiller les morts, et les citer au tribunal de la justice divine, peut sonner dans huit jours, peut-être demain. Que dis-je? tremblez, misérables pécheurs! peut-être aujourd’hui, tout-à-l’heure, dans ce moment même. A ces mots, l’église retentit du son éclatant de plusieurs trompettes; l’effroi s’empare de l’assemblée; on se lève, on se précipite les uns sur les autres pour sortir; les femmes jettent les hauts cris; et moi, froissé, moulu, échappé avec peine à travers la foule, je fuis, la frayeur, le trouble et le remords dans l’ame, croyant toujours entendre la trompette du jugement dernier. Rentré dans ma chambre, je me jette au pied du crucifix, et je promets à Dieu de sortir de l’abîme du péché, et de me retirer dans son temple avec ses saints et ses lévites. Le lendemain, je quittai la maison paternelle sans voir ni prévenir ma mère. Mon père n’existait plus; et je me réfugiai dans le monastère où l’on voulut bien me recevoir.[51] — Sans doute, votre vie est austère et pénible? — Non, rien ne coûte, quand c’est pour Dieu et pour son salut que l’on se mortifie. Nous nous levons à deux heures du matin pour prier dans nos cellules; au point du jour, une cloche nous appelle à la messe de la paroisse, qui est au centre de nos hermitages. — Quelle est votre nourriture? — Le couvent nous fournit du pain, du vin, de l’huile, du sel; et, tous les trois ans, il nous donne un habit, des bas, une paire de souliers, et une somme de 90 francs pour subvenir à nos autres besoins. — Et cela peut vous suffire? — Oui, Saint Pacôme et Saint Antoine n’en avaient pas autant. J’ai pourtant encore une petite ressource: je cultive des fleurs que j’envoie aux habitants des environs, et l’on me donne en échange des légumes, du chocolat, des nippes et de la Malvoisie. Vous voyez que la manne du Ciel tombe parfois dans mon hermitage. Le temps le plus pénible est celui du noviciat. Nous servons un an comme frères lais: nous en remplissons toutes les fonctions; nous passons six autres années dans les différents emplois de la maison; ensuite, on nous donne l’hermitage le plus élevé; et, par succession de temps et à la mort de nos frères, nous descendons à la cellule la plus voisine. Je lui aurais cité volontiers ce beau vers de Corneille, s’il avait pu me comprendre:

Et monté sur le faîte, il aspire à descendre.

Il ajouta: nous fesons les mêmes vœux que les pères bénédictins; nous ne mangeons jamais de viande, toute conversation entre nous nous est défendue; et de plus, nous ne pouvons jamais quitter le monastère. Je trouvai ce dernier vœu bien cruel et bien peu raisonnable.

Nous prîmes congé de cet heureux anachorète, et nous continuâmes notre ascension. Don Pedro me montra la cellule nommée Maureza, où avait vécu, ou plutôt déliré Ignace de Loyola, et où il s’était fait armer chevalier. Nous entrâmes pour déjeuner dans un petit hermitage nommé la Trinidad; il est proprement arrangé: Horace y aurait volontiers chanté sa Lalagen, et Tibulle sa Délie. Dans la belle saison, c’est le rendez-vous des moines; les jours de spaciment, ils y viennent indulgere genio, et savourer la Malvoisie de Sitgis. Après le déjeuner, nous continuâmes notre route, et nous parvînmes, après trois quarts-d’heure de marche, à l’hermitage de Saint-Jérôme, le plus élevé de tous. De cette hauteur, la vue embrasse un horizon de soixante lieues. Je voyais des villes, des rivières, dont l’œil suit le cours, les îles Baléares, les flots azurés de la mer, et, dans le lointain, des vaisseaux dont le balancement animait ce vaste et magnifique tableau. Je demandai à don Pedro, qui paraissait froid et indifférent, s’il n’était pas ému de cette belle perspective. — J’y fais peu d’attention: je ne regarde que le ciel. Nous entrâmes dans cette cellule de saint Jérôme, dont la porte était ouverte. Nous y trouvâmes un jeune hermite à genoux devant l’image de la Vierge. Il nous entendit, et tourna la tête; nous le saluâmes d’un ave Maria purissima, il nous répondit: Sine peccado concebida, et il continua sa prière. Cet hermitage contenait pour tout meuble, une table, une chaise de bois, une paillasse étendue sur des planches, un grand crucifix, l’image de la Vierge, et une urne cinéraire, au bas de laquelle je lus cette inscription en vers espagnols, que j’ai traduits en vers français:

Oui j’espère que Dieu, ce Dieu de la clémence,