Aura pris en pitié ses écarts malheureux;

Il n’aura pas formé ce chef-d’œuvre des cieux

Pour l’accabler un jour du poids de sa vengeance.

Nous sortîmes au plutôt de cette cellule, pour ne pas distraire l’hermite; mais, curieux de le connaître, et de savoir quels étaient les restes précieux renfermés dans l’urne, je priai don Pedro de m’éclaircir ce mystère. Descendons, me dit-il, dans une vallée où vous serez plus au frais et plus commodément, et je satisferai votre curiosité. Nous nous assîmes sous un bouquet de vieux sapins, et don Pedro me conta l’histoire de ce jeune anachorète.

Cet hermite, qui n’a pas trente ans, est fils d’un grand d’Espagne de la première classe.[52] Nous l’appelons ici don Juan. A l’âge de vingt ans il devint amoureux de la comédienne la plus célèbre qu’ait eue l’Espagne, nommée Françoise l’Advenant, femme dont les talents, la beauté, l’esprit, formaient un des êtres les plus séduisants qui aient embelli le monde. Don Juan allait l’épouser, quand son père, averti de son délire, obtint un ordre pour le faire enfermer. Il était depuis six mois en prison, respirant l’amour et la vengeance, lorsqu’il trouva le moyen de s’évader. Il courut à Valence, où était sa divinité, et la trouva dans les bras de la mort. Il appela tous les médecins, fit dire des messes dans toutes les églises; lui-même allait deux fois par jour aux pieds de la Vierge, prier, pleurer pour la conservation de celle qu’il adorait; il fit même le vœu solennel d’aller à pied à Notre-Dame de Lorette, d’y faire dire vingt messes, et de réciter le rosaire trois fois par jour. Mais Dieu avait fixé le terme de la vie de cette infortunée. Elle donna, en mourant, des preuves touchantes de son repentir: elle tenait un crucifix dans ses mains, le baisait à chaque instant, le baignait de ses larmes. Deux heures avant sa mort, elle prit un cierge allumé pour faire amende honorable de ses péchés; elle demanda pardon à Dieu et aux assistants du scandale de sa vie. Son confesseur, les médecins, tous les témoins fondaient en larmes. Don Juan n’en versait plus: il était muet, stupide de douleur; il regardait tout le monde avec des yeux égarés. Dès que son amante rendit le dernier soupir, il se précipita sur le cadavre en poussant des cris de rage; mais on l’emporta dans sa chambre, froid, inanimé, et mourant. Cette comédienne avait ordonné, par son testament, qu’on l’enterrât en habit de carmelite.[53] Elle a légué une somme considérable pour des messes, quoiqu’elle ne laissât que des dettes.[54] Dieu la retira de ce monde à la fleur de son âge: elle n’avait que vingt-deux ans. Comme les médecins n’avaient pas connu sa maladie, un bruit vague se répandit que le poison avait causé sa mort; mais le poison qui l’a tuée est un amour immodéré pour le plaisir, et pour son art, qu’elle cultivait par des études forcées pendant le jour; et ses nuits étaient toutes consacrées aux bals et aux festins. Don Juan, éperdu, et la tête aliénée, s’imagina que son père était l’auteur de cette mort, et, dans son désespoir, altéré de vengeance, il osa méditer le parricide. Avant son départ, il alla au tombeau de son amante, inhumée près de Valence, viola cet asile sacré, se jeta sur le cadavre, l’arrosa de ses pleurs, lui coupa les cheveux, lui arracha le cœur, et s’enfuit, emportant ces reliques si chères, qu’il a, depuis, déposées dans l’urne qui est dans sa cellule, et desquelles, malgré son retour à Dieu, il n’a jamais voulu se séparer. Il partit ensuite pour Madrid, en habit de franciscain, défiguré par une barbe épaisse, par l’impression d’une longue douleur, et armé d’un poignard caché sous sa robe. Arrivé à Madrid, il se présente à son père, qui, pénétré d’une grande vénération pour l’habit religieux, se lève à son aspect, l’accueille d’un air riant, et veut baiser la main parricide qui va le frapper; don Juan la retire brusquement, fixe sur son père des yeux égarés, et reste immobile. L’affreux parricide, le remords, la pitié, bouleversent et brisent son ame. Le duc, étonné de son immobilité, le regarde plus attentivement, et croit le reconnaître; il s’écrie: Ah! mon fils, est-ce vous? A cette voix si connue, jadis si chère, don Juan s’enfuit épouvanté, poursuivi par les remords et les furies. Il sort de Madrid, se défait de son habit monacal, vient à Tolède sans s’arrêter, passe une nuit terrible dans une auberge, en proie à la terreur du suicide qu’il méditait. L’eau et le pain, seuls aliments, soutenaient depuis plusieurs jours ses forces défaillantes; sa tête en était affectée. Il se lève aux premiers rayons du jour, va sur les bords du Tage, s’y arrête, le regarde, s’en éloigne, y revient, et, après quelques instants d’effroi et d’incertitude, il lève les yeux au ciel, et s’écrie: Grand Dieu, aie pitié de mon ame; si je m’ôte la vie, elle est criminelle, affreuse: retiens-moi dans le purgatoire; mais ne me prive pas à jamais de ta présence et de ton saint paradis. Après cette prière, il se précipite dans le fleuve. Des blanchisseuses, qui l’observaient, jettent aussitôt les hauts cris; soudain deux hommes vigoureux plongent dans la rivière, trouvent bientôt l’infortuné don Juan, et le ramènent sur le rivage, sans mouvement, sans respiration, le corps froid, le visage livide. Un père hyeronimite survint, et le fit transporter chez un chirurgien, qui, par un sage traitement, par des frictions, et le secours de l’alkali fluor, lui rendit le mouvement et la vie. Quand le religieux charitable le vit en état de l’entendre, il chercha, par des paroles affectueuses et consolantes, à rassurer son ame, à pénétrer la cause de son désespoir; il lui parla avec tant d’onction et de douceur au nom du ciel et de la religion, que don Juan, vivement ému, lui fit le pénible aveu du désordre de sa vie, et de son projet épouvantable contre son père, disant que Dieu ne lui pardonnerait jamais ses crimes. Don Jeronimo, c’était le nom du religieux, persuadé de la miséricorde de Dieu, et animé de l’éloquence des saints, versa dans cette ame ulcérée l’espérance et les trésors de la grâce; lui fit voir la clémence et le pardon au pied du trône de l’Éternel; et, pour appaiser ses remords et ses terreurs, il écrivit au père de cet infortuné pour l’informer de son état, de son désespoir, et implorer en sa faveur quelque signe de tendresse et de bonté; mais sans lui révéler la cause de l’égarement de son fils. Le duc de ***, que la fuite soudaine de don Juan avait jeté dans le plus grand étonnement, accourut à Tolède, descendit au couvent des hyeronimites, vit le Père don Jeronimo et lui demanda le motif du désespoir de son fils. C’est l’implacable remords, lui répond le père, qui trouble sa raison et déchire son ame; mais, avant de vous en confier la cause, promettez-moi, monsieur le duc, un entier et généreux pardon de ses fautes. Le duc lui donna sa parole; alors don Jeronimo lui avoua que don Juan, le croyant l’auteur de la mort prématurée de Françoise l’Advenant, avait voulu, dans son égarement, la venger par un parricide; mais votre aspect, l’horreur de son crime, et Dieu, sans doute, ont retenu sa main: épouvanté, glacé d’effroi, accablé de son repentir, il s’est enfui, et il est venu se précipiter dans les eaux du Tage, d’où la bonté céleste a permis qu’on le retirât. Le duc, saisi, étonné d’un tel forfait, garde quelques instants le silence, et puis il s’écrie: Quoi, don Juan voulait assassiner son père! — Il n’était plus à lui, l’esprit infernal s’était emparé de son ame; mais il s’est puni d’un crime involontaire: lui pardonnerez-vous? J. C. mourant a pardonné à ses bourreaux. Si vous êtes inflexible, à votre tour vous assassinez votre fils; car le remords consumera sa vie. Le duc promit le pardon, et consentit même à voir le malheureux don Juan. Je vais le prévenir, lui dit le hyeronimite; une surprise trop vive, dans son état de débilité, pourrait lui causer une révolution trop dangereuse. Don Juan, préparé à la visite de son père, l’attendit avec terreur et attendrissement; dès qu’il l’aperçut, il tomba à ses pieds, sans prononcer, d’une voix étouffée, d’autres mots que, Pardon, pardon, je suis un misérable! Il était pâle, hideux, méconnaissable par sa longue barbe et le délabrement de ses habits. Le duc, touché, ému jusqu’aux larmes, lui tendit la main, le fit relever, le serra dans ses bras. Don Jeronimo dit alors au duc que son fils lui demandait la permission d’aller expier dans un couvent les égarements de sa vie. Le duc y consentit, et lui conseilla même de se retirer dans notre monastère. Il y est depuis sept ans; il a passé la première année dans une agitation violente. Un jour il vint me trouver: Mon Père, me dit-il en pleurant, secourez-moi, priez pour moi, engagez tous vos Pères à joindre leurs prières aux vôtres; presque toutes les nuits je vois en songe Françoise l’Advenant parée de fleurs, le visage riant, plus belle que jamais; c’est son regard, ses beaux yeux, sa taille céleste; j’entends sa voix enchanteresse; mon cœur palpite, mes sens se troublent, je brûle d’amour. Cette nuit elle m’a dit: Pourquoi m’as-tu abandonnée, moi qui t’aime si tendrement? Viens, mon ami, viens dans mes bras caressants. Alors j’ai cru la voir s’approcher, s’incliner sur mon lit. Je m’éveille en sursaut, couvert d’une sueur froide, et, troublé, éperdu, j’ai couru me jeter au pied du crucifix, où j’ai répandu un torrent de larmes. Je le tranquillisai, et lui promis mes secours spirituels et ceux de la communauté. Il ajouta ensuite: Pensez-vous que cette fille si généreuse, si sensible, le chef-d’œuvre de la nature, soit en paradis avec les anges, auxquels elle ressemblait, ou condamnée aux flammes éternelles de l’enfer? — Nous devons espérer que son repentir sincère, sa piété touchante à l’heure de sa mort, auront fléchi la miséricorde du Père des humains; et qu’aujourd’hui Françoise de l’Advenant jouit, comme Magdeleine, de la gloire et du bonheur des saints; et qu’en ce moment elle prie Dieu pour vous. Cet espoir a rétabli le calme dans cette ame sensible et souffrante. Depuis, il mène une vie sainte, édifiante et moins agitée. La cloche alors nous avertit que c’était l’heure du réfectoire. Je me mis à table avec la communauté, et, après le dîné, je pris congé de don Pedro et de ces bons pères, qui me firent présent d’une médaille bénite, et me demandèrent une inscription latine pour la porte de leur couvent. Je leur proposai ce passage que Pline applique aux Therapeutes:[55] Gens æterna, in quâ nemo nascitur.[56] Il me parut qu’elle ne leur plaisait pas. Je pris dans ce couvent une idée des moines espagnols; je vis qu’ils avaient adopté les principes de l’abbé de Rancé, supérieur de la Trappe, qui interdit à ses moines la science, et toute lecture, hors celle de la Bible, affirmant que la science ne convient pas aux religieux.[57]

Je partis pour Tarragone. Ce qui me frappa dans cette route, ce fut de voir des femmes travailler la terre, le hoyau ou la bêche à la main. La nature, sans doute, s’indignait de leurs travaux; leur visage noir et flétri repoussait le regard du voyageur.

Tarragone est située sur une éminence hérissée de rochers. Cette ville, peu populeuse aujourd’hui, fut jadis une colonie de Scipion, et le siège du gouvernement romain. Ses pauvres et tristes habitants foulent la cendre des maîtres du monde. Les vainqueurs, les vaincus, sont confondus dans la même poussière.

Les anciens Tarragonois furent les premiers qui élevèrent un temple à Auguste, et brûlèrent de l’encens devant sa statue. Est-ce la reconnaissance ou la vile adulation qui fit un dieu de l’auteur des proscriptions? Mais ce dieu prétendu paya leur flatterie d’une ironie piquante. Les députés de cette ville lui disaient qu’un palmier avait germé sur son autel; cela prouve, répond Auguste, que vous y sacrifiez souvent. C’est à Tarragone, au milieu du dix-septième siècle, qu’un concile indigné de l’usage immodéré du tabac, défendit, sous peine d’excommunication, aux ecclésiastiques d’en prendre en poudre lorsqu’ils officiaient au chœur; et en pipe, avant la communion, et même une heure après.

Je quittai Tarragone, après un fort mauvais repas, car je n’avais trouvé à la venta que la cama è el fuego (la chambre et le feu). Ce sont souvent les seules ressources des auberges d’Espagne.

On arrive à Tortose par un chemin pénible, à travers des dunes et des terres incultes. Mon cheval suait, fatiguait. Macte animo (courage), lui disais-je, mon cher Podagre; ce soir nous serons à Tortose, tu te reposeras dans une belle écurie, et je te donnerai l’avoine de ma main; et si tu meurs avant moi, je te ferai bâtir, comme l’empereur Adrien fit pour son cheval, un beau sépulcre orné de ta statue. On ne doit pas être surpris de cette petite harangue que j’adresse à mon cher Podagre; Mézence, dans l’Énéide, tient à son cheval Rhæbé un discours fort touchant. Dans Homère, Achille et Hector parlent aussi à leurs chevaux; ceux d’Achille pleurèrent sa mort. Virgile dit la même chose du cheval de Pallas.[58] J’avais une grande tante qui s’entretenait avec son épagneul, comme elle aurait fait avec un savant. Et pourquoi non? Malgré Descartes et Buffon, les bêtes diffèrent des automates; elles ne sont point bornées à une seule impulsion mécanique, qu’on appelle instinct; elles ont de la mémoire, et même de l’imagination, car il en faut pour construire un nid, inventer des ruses pour surprendre sa proie, ou éviter des piéges; et quand la philosophie aura connu et défini l’ame des hommes, elle pourra définir celle des bêtes.