Les heures, en voyage, coulent aussi lentement que celles qu’on passe dans l’antichambre des grands, ou dans leurs cercles pompeux. Toutes les fois que je demandais à quelle distance j’étais de tel endroit, on me répondait: Vous en avez encore pour une heure, pour deux. C’est ainsi que les Espagnols évaluent les distances. Mais les heures étaient de cent vingt minutes; les chemins, les auberges, tout était détestable. Sed levius fit patientiâ, quidquid corrigere est nefas.[59] D’ailleurs l’espérance m’aiguillonnait, et chaque lieue faite, chaque heure de ma vie consumée, me rapprochait de ma chère Séraphine. On dit: Le mieux, l’ennemi du bien; et moi je dis: Le mal, l’ami du bien. Parvenu dans la plaine de Tortose, j’en goûtais mieux l’aspect charmant. Que l’automne est beau dans ce pays! Il lève sa tête, comme le dit Horace, couronnée de pampres et de fruits.[60] Quelle sérénité dans l’air! Quelle douce température! Je croyais me promener dans un jardin entrecoupé de plants d’oliviers, de figuiers, de caroubiers et de vignes. Les vendanges étaient ouvertes; les chants d’allégresse retentissaient; hommes, femmes et enfants coupaient, en chantant, les longues grappes d’un raisin noir, en chargeaient les mulets. Les vendangeurs m’en offraient de bonne grâce, et j’acceptais de même. Je ne connais pas de fête de ville aussi agréable, aussi intéressante que cette fête champêtre, dont la nature fait tous les frais.

J’arrivai le samedi soir à Tortose; mon cheval était fatigué, et mon hôte me pressa beaucoup de le laisser reposer le dimanche. Il y a, me dit-il, dans cette ville cent choses à voir, entr’autres une belle relique que la sainte Vierge a donnée à la cathédrale. Sa digne moitié joignit ses instances aux siennes.

C’était une femme d’un puissant embonpoint, qui aimait bien trois choses, l’argent, la Madonne et les hommes. Elle m’apprit que les femmes de Tortose, dans les cérémonies du mariage, prenaient le pas sur les hommes, parce qu’elles avaient fait des prodiges de valeur en défendant la ville contre les Maures. L’on avait fondé pour elles un ordre militaire, dont la décoration était un scapulaire sur lequel était peinte une hache de couleur écarlate.

Pour me reposer de mes fatigues, je comptais donner au sommeil une partie de la matinée; mais à peine le soleil pointait sur l’horizon, que mon hôte frappa à ma porte, en criant: Senor capitano, la misa. Je le donnai au diable avec sa messe; mais, si j’avais refusé de l’entendre, j’aurais été réputé Judeo ou Moro, et l’on m’aurait peut-être lapidé comme saint Paul et saint Étienne le furent jadis; et, depuis la leçon reçue à Barcelone, je ne marchais plus que sous les ailes de la Prudence. J’allai donc à la misa, et, quand elle fut dite, mon hôte me conduisit à la sacristie, pour me faire voir la fameuse relique dont la Madonne avait gratifié cette église. La sacristie était pleine d’hommes et de femmes à genoux. Un prêtre, revêtu de son étole, debout au milieu d’eux, leur appliquait sur les tempes, sur le front et sur la bouche un ruban enchâssé clans une boîte enrichie de diamants. Mon posadero (hôte) s’agenouilla en entrant, et me tira par la manche pour m’engager à l’imiter; je fléchis le genou, et le prêtre, à mon tour, promena le saint ruban sur mon visage, cérémonie que j’essuyai avec de grands sentiments de componction. Mon dévot aubergiste, dont le nom n’a pu rester dans ma mémoire, m’assura que toutes les fois qu’il avait été frotté du saint ruban, il lui était arrivé quelque chose d’heureux dans la journée. Il était vêtu de l’habit du dimanche, et traînait une longue rapière, qui, sans doute, avait appartenu à quelque Visigoth. Je lui demandai si, en Espagne, il était permis aux hôteliers de porter l’épée. Si senor, a mi, répondit-il fièrement; sono nobile come el re (je suis noble comme le roi).[61] — On le voit à votre air. — Je suis Biscayen; et tout le monde sait que les Biscayens descendent de l’ancienne noblesse cantabre, qui s’est conservée pure et sans mélange avec le sang maure ou juif; de plus, Philippe II, notre grand roi, a anobli toute la Biscaye. — C’est un beau privilége, qu’avait ce monarque, d’anoblir dans un jour, et d’un seul mot, les cordonniers, les barbiers, les paysans de toute une province.[62] On raconte qu’un Biscayen vint à Madrid; il était grand, sec, costumé à l’antique, et traînant à son côté une longue épée; il rencontre sur l’escalier Charles III, bon prince, qui marchait sans pompe;

Par l’amour de son peuple, il se croyait gardé.

Le Biscayen s’arrête devant lui sans mot dire; le roi le regarde, comprenant qu’il voulait lui parler. Le Biscayen alors lui dit: «Sois Carlo tercero, mi amo è mi senor? (Êtes-vous Charles III, mon maître et mon seigneur?) — Soi. (Je le suis.) Alors, le Biscayen lui présentant un placet, ajoute: Leed e hazed justicia. (Lisez et faites justice.) Le roi prit le placet, et répondit: lo hare. (Je le ferai.) Et en effet une justice prompte lui fut rendue.

La noblesse et la dévotion de mon hôte le Biscayen n’altéraient point son penchant à la friponnerie. Il avait devant moi donné la celada (l’orge) à mon cheval;[63] et comme mon attachement pour ce camarade de voyage m’inspirait pour lui une attention fraternelle, je revins bientôt après à l’écurie pour voir s’il mangeait avec appétit; je trouvai mon gentilhomme qui remportait la ration du pauvre Podagre. «Senor Hidalgo, lui dis-je, ce n’est pas aujourd’hui jour de jeûne pour mon cheval.» Il me répondit froidement que, par erreur, il lui avait donné double mesure; et pour mieux me prouver sa méprise, il me la porta en compte. Il me fit assez bonne chère en poisson, que l’Èbre, qui baigne les remparts de la ville, fournit en abondance. Mais son pescado (poisson) était assaisonné avec une huile détestable, qu’il soutenait être délicieuse: en Espagne, la force et le piquant de l’huile en constituent la bonté. Mon cher posadero s’était établi à table avec moi; il daigna boire à la santé du roi de France, le premier roi de l’Europe après Sa Majesté catholique, qui est, disait-il, notre seigneur. — Dites votre roi. — Non, il n’est que notre seigneur; les Biscayens sont libres et nobles: voilà pourquoi nous sommes riches et gais; au lieu que les Castillans sont froids, silencieux, pauvres et paresseux. Allons, monsieur le Français, de la joie, et buvons libéralement. Il remplissait mon verre et le sien du vin qu’il me fesait payer. Il me fit ensuite l’éloge de chaque plat apprêté par sa femme. A propos d’elle, s’écria-t-il, l’avez-vous remarquée? c’est un beau morceau de femme; et de plus, sa vertu égale sa beauté. Elle ne voit personne que le père don Ambrosio, qui nous fait l’amitié de venir tous les jours, et qui l’entretient dans les bons principes: cependant malgré les vertus de cette moderne Lucrèce, et les bons principes que lui inspirait le révérend père Ambrosio, il n’a tenu qu’a moi de terminer, cette journée par une fête d’amour. A l’heure où toute l’Espagne fait la méridienne, dame Catalina pénétra dans ma chambre, tacito pede, rouge comme du corail, et parée de tous les attraits d’une Vénus de quarante ans. En me voyant un livre à la main, elle s’écria: que santo! Elle s’imaginait qu’on n’ouvrait un livre que pour dire ses prières. Elle s’assit à mes côtés, en me déclarant qu’elle aimait beaucoup les Français, qu’ils avaient un air, une tournure bien agréable et bien piquante, et que son mari dormait en attendant l’heure d’aller à l’église. C’est un très-galant homme, lui dis-je, que votre mari. — Senor, si e un hombre di Dios (c’est un homme de Dieu). — Il est bien heureux d’avoir une femme aussi honnête, aussi vertueuse que vous; vous devez bien l’aimer.— Senor si, muchissino (infiniment). — Continuez, las almas christianas le ayudaran en todas sus empressas.[64] Ces mots et mon air grave glacèrent son imagination, et éteignirent son goût pour les Français; elle se retira plus rouge que la pleine lune à l’horizon, en me disant qu’elle allait à l’église, et qu’elle était venue pour voir si je n’avais besoin de rien. — Non, senora, que de vos prières. Je ne fus pas obligé de faire de grands efforts pour faire le petit Joseph devant cette grosse Putiphar.

Au coucher du soleil, mon Biscayen, l’épée au côté, la tête haute, fier comme un Romain montant au Capitole, me conduisit à la promenade. Les environs de Tortose sont charmants. Nous nous promenâmes en bateau sur l’Èbre, au milieu d’une foule de petits bâtiments qui animent cette scène, et annoncent l’activité du commerce. Mon cher posadero me demanda si Paris était beaucoup plus grand que Tortose? — Oui, un peu plus. — Si le roi de France se confessait souvent? — Plus souvent que Frédéric II, roi de Prusse. — Si les Françaises étaient fidèles à leurs maris? — Oui, tout autant que la vôtre. — Si elles aimaient et respectaient les moines? — Oui, comme à Rome on respecte les imans et les derviches. — Je ne le croyais pas; je n’avais pas si bonne opinion des Français. Il me parla ensuite de la cérémonie religieuse du matin, du ruban de la Madonne, qui portait bonheur à ceux qui le touchaient. Il était en ce moment si content de sa situation et de lui-même, qu’il s’écria tout joyeux: Espagna es el mejor pays del mundo.[65] Mais au retour de notre promenade, son hilarité se changea en tribulation. Sa femme accourut au-devant de lui tout éplorée, et lui annonça que leur valet d’écurie avait enfoncé l’armoire, et emporté leur argent et leur vaisselle. A cette nouvelle foudroyante, le dévot Biscayen s’écrie, écumant de rage: A los diablos san francesco, san Joseph. Il s’arrache son scapulaire, le déchire, le foule aux pieds en criant: All inferno nuestra senora d’astocha, di Tortosa, del carmen e su cinta (son ruban). A ces imprécations, je m’échappe en riant, et en songeant à quoi tenait la dévotion d’un Espagnol. Le lendemain je me levai avec l’aurore pour aller coucher a Morviedro. Mon Biscayen, qui n’avait pas dormi, et n’avait pas encore pardonné à la Madonne le vol de son cher trésor, me présenta, dans sa mauvaise humeur, un compte fort exagéré. J’osai me permettre quelqu’objection; mais il me répondit qu’un hidalgo n’avait qu’une parole; d’après cela, il me fallut payer. Cependant il me recommanda d’entendre la messe avant mon départ, et de prendre une escorte parce que la route de Morviedro était infestée de brigands. Mon cher hôte, lui dis-je, je n’en prendrai point, j’ai, pour moi, Dieu et mon épée. Vaya usted con Dios, fut sa réponse.

Le chemin de cette ville était au milieu des montagnes élevées, couvertes de pins, de caroubiers, de divers arbustes et de nombreux troupeaux. A l’opposite, mes regards se promenaient sur une mer vaste et tranquille. Cet ensemble m’offrait souvent des tableaux intéressants, et je m’arrêtais pour les contempler et en jouir. Que le tableau le plus parfait est faible, mesquin, auprès de ces magnifiques paysages de la nature!

Le midi brûlait la terre; Podagre et moi étions haletants. J’entendis le murmure d’un ruisseau qui descendait de la montagne; j’y courus, je mis pied à terre. J’enviai le bonheur de mon cheval, qui se désaltérait en buvant cette eau limpide, tandis que je n’avais pas même, comme Diogène, une tasse de bois; je m’en passai comme lui, et je bus dans le creux de ma main: ce qui, n’en déplaise à ce fameux cinique, me fesait regretter le superflu, chose si nécessaire. Je m’assis au bord de ce ruisseau qui courait d’un pas si rapide, et je lui adressai ces vers de madame Deshoulières: