Ruisseau, nous paraissons avoir un même sort;
D’un pas précipité nous courons l’un et l’autre;
Vous à la mer, nous à la mort.
J’étais assis à l’ombre de quelques caroubiers; la mer était devant moi, le ruisseau coulait à ma gauche; non loin, et à ma droite, un troupeau de moutons dormait à l’ombre des rochers; le chien, le berger dormaient également, comme aussi sa musette. Enchanté de la beauté de ce paysage, ému, attendri du calme, du silence de la nature, et du souvenir de ma chère Séraphine, je me mis à traduire deux vers touchants d’une églogue de Virgile:
Là, des bosquets, une prairie;
Là, d’un ruisseau l’aimable cours;
Là, je voudrais, belle Délie,
Auprès de toi finir mes jours.[66]
Mais un souvenir douloureux versa la tristesse dans mon ame; je me rappelai la tendre et malheureuse Cécile. Chère amie, m’écriai-je, où es-tu? Dans le ciel. Vois-tu mes regrets, entends-tu ma voix? Pourquoi, si jeune, as-tu quitté la terre, dont tu étais l’ornement? Et des larmes abondantes coulaient de mes jeux. Le cœur soulagé par cette effusion, je continuai ma route. Le soleil était au bord de l’horizon, je gravissais les montagnes à pied, lorsque j’aperçus trois hommes sur la hauteur, qui paraissaient m’attendre. A mon approche, l’un d’eux passa de l’autre côté du chemin, sans doute pour m’envelopper; je ne pouvais ni reculer, ni courir; la montée était rude, escarpée. Je passai dans le bras la bride de mon cheval, et je tirai un pistolet de ma poche, tins mon épée nue à la main, et m’avançai d’un pas ferme, les jeux toujours attachés sur ces hommes, les détournant cependant parfois à droite et à gauche, pour voir si le ciel ne m’enverrait aucun secours; mais le silence, la solitude, l’ombre et la terreur régnaient autour de moi. Alors, comme Henri IV, je recommande mon ame à Dieu, et laisse mon cœur à Séraphine, après quoi je hâte mon pas, et marche vers l’homme qui était seul. Quand je fus près de lui, il tendit son chapeau, en me disant: dad (donne). Passe de l’autre côté, lui criai-je, ou je te tue; dad fut sa réponse. Soudain je fonds sur lui l’épée à la main. Effrayé, il s’enfuit vers ses complices, et, tous les trois réunis, ils viennent sur moi, je décharge mon pistolet sur le plus avancé; et sans doute je lui cassai la cuisse, car il tomba en criant: Jesus, santa Maria, piedad, son muerto. A cet aspect, ses deux compagnons restèrent immobiles, et je les attendis: mais voyant qu’ils ne bougeaient pas, et qu’ils étaient occupés auprès du blessé, je continuai mon chemin, non sans tourner la tête à chaque pas pour observer leurs mouvements; mais ils n’osèrent me suivre. Ils relevèrent leur camarade en m’adressant un torrent d’injures; les demonio, les diavolo sifflaient à mes oreilles. Lorsque je fus à cent pas d’eux, je remontai à cheval, car j’avoue que je me sentais affaibli. J’aurais payé bien cher un verre d’eau-de-vie. J’arrivai nuit close à Morviedro, accablé de fatigue; je demandai, en entrant à l’auberge, un verre de vin, ce qui rétablit mes forces. Je ne voulus point parler de mon aventure, pour ne point comparaître devant la justice, qui, en Espagne, a les mains agiles, et la démarche lente et tortueuse.
Mon hôte me promit à souper huevos estrellados (des œufs brouillés), et un plat délicieux d’escargots; je ne connaissais point ce ragoût, très-commun dans cette contrée. On les mit dans un poêlon hermétiquement fermé. Ces malheureux animaux, cuits vivants, produisirent, par leurs sifflements, le même bruit que l’eau bouillante. Je souffrais de leur supplice, et ne pus me résoudre à en manger; et je soupai légèrement avec des huevos estrellados.