Je résolus de sacrifier quelques heures de la matinée pour parcourir Morviedro, jadis la fameuse Sagonte, que Tite-Live nous peint si riche, si puissante, si fidèle aux Romains. Lorsque je vis ses habitants tranquilles occupés de leurs affaires et de leurs plaisirs, je songeai au terrible Annibal, qui la prit, après huit mois de siège, l’an de Rome 526. Les malheureux Sagontins, après s’être nourris de la chair de leurs enfants, formèrent l’affreuse résolution de mourir tous ensemble, et de laisser leur cendre confondue avec celle de la ville. Ils dressent un vaste bûcher au milieu de son enceinte, y portent leurs meubles, leurs trésors, y mettent le feu, et s’y précipitent, hommes, femmes, enfants et les esclaves même. Annibal, au lieu de richesses, n’y trouva que cendres et débris. C’est par cette scène sanglante que commença la seconde guerre punique.[67] O malheurs de la guerre! «Si l’on vous contait, dit la Bruyère, que tous les chats d’un grand pays se sont assemblés dans une plaine, et qu’après avoir miaulé tout leur saoul, ils se sont jetés les uns sur les autres, et ont joué ensemble de la dent et de la griffe, et qu’il est demeuré, de part et d’autre, dix mille chats sur la place, qui ont infecté l’air à dix lieues à la ronde, ne diriez-vous pas: Voilà le plus abominable sabat dont on ait jamais ouï parler?» Ce sabat dure en Espagne depuis trente siècles. Phéniciens, Carthaginois, Romains, Vandales, Goths, Maures, Espagnols, Français, Allemands, se sont disputé cette riche proie, ont inondé de leur sang cette terre riante et fertile, pour en jouir pendant quelques jours, et la transmettre ensuite de main en main à la postérité leur héritière. Aujourd’hui je marche sur leurs cadavres, je foule leur poussière sous mes pieds; les tombeaux, les monuments même de leur orgueil n’existent plus.

Quando quidem data sunt ipsis quoque fata sepulchris.[68]

En réfléchissant ainsi, j’arrivai près d’un couvent de trinitaires, bâti sur les ruines du temple de Diane, et avec ses matériaux.

Des prêtres fortunés foulent d’un pied tranquille

Le tombeau de Caton et la cendre d’Émile.

Ici ont passé, me disais-je, les Émile, les Fabius, les Acilius, ce Caton, qui gouvernait l’Espagne, et ce grand Scipion, qui, n’ayant pu lui enlever son gouvernement, renonça aux affaires publiques. J’aperçus des inscriptions latines gravées sur des pierres tombales; pendant que je cherchais à les déchiffrer, je vis auprès de moi l’un de ces trinitaires: je l’abordai pour lui demander quelques éclaircissements sur ces inscriptions. Le révérend me répondit qu’il n’entendait pas l’arabe, et qu’il ne s’occupait pas de ces bagatelles écrites par les Maures, qui étaient des chiens, et dont Mahomet était le dieu. Emerveillé de cette réponse, je lui demandai ce qu’il pensait des anciens Romains. Ils adoraient, me dit-il, des statues de pierre et de bois, des serpents et des crocodiles. J’admirai la vaste érudition du révérend, et, pour m’égayer, je lui demandai si Luther était mahométan? — Non, c’était un apostat né du commerce de sa mère avec un incube; il avait renoncé à sa part de paradis pour vivre cent ans dans le bourbier du libertinage: à sa mort, le diable, qui se tenait auprès de son lit, a emporté son ame.

Auprès du lit se tapit le mâtin

Ouvrant la griffe; et lorsque l’ame échappe

Du corps chétif, au passage il la happe.

Cependant ce bon moine avait certain savoir: il m’apprit que les vignes de Morviedro produisaient un vino generoso; que l’on n’en buvait pas d’autre dans le couvent; que le pays était couvert de caroubiers, arbres très-agréables, toujours verts, dont les fleurs sont rouges; que la carrouge est un fruit long et plat, dont la pulpe est fade et douceâtre; et qu’on en nourrissait les chevaux et les bestiaux.[69]