Je voulus aller visiter les ruines d’un amphithéâtre, monument des Romains. Le trinitaire offrit de m’y accompagner. Il me fit remarquer, à la porte de la ville, la tête d’Annibal gravée sur une pierre. A l’aspect de cet auguste visage, je me rappelai Trébie, Trasimène, Cannes, et Rome, cette fière Rome, vaincue, humiliée, tremblant au seul nom d’Annibal, selon moi, le plus grand, le plus habile, le plus intrépide des capitaines, parce qu’il fit de grandes choses avec de faibles moyens. Lorsqu’il descendit en Italie il n’avait plus que vingt mille hommes d’infanterie, et six mille chevaux; et c’était Rome qu’il allait attaquer. Pendant treize ans il a lutté contre cette puissance formidable, loin de sa patrie, abandonné par elle, avec une armée composée d’un ramas de toutes les nations, qu’il sut enflammer par l’enthousiasme de la gloire, et enchaîner par la sévérité de la discipline. Ce héros était hardi dans ses plans, intrépide et calme au milieu des plus grands dangers, et doué d’une présence d’esprit admirable; presque impassible, comme Charles XII, il bravait l’inclémence de l’air; il dormait sur la terre, lorsqu’il en avait le temps; l’aliment le plus grossier était sa nourriture; il marchait le premier au combat, et se retirait le dernier. Les Romains l’ont accusé de perfidie, de cruauté, d’irréligion; mais c’est la haine et la vengeance qui ont colorié ce portrait: j’aurais volontiers gravé, sur l’effigie de ce grand capitaine, ce vers qu’Horace fit pour Auguste:

Nil oriturum alias, nil ortum tale fatentes.[70]

Mais après celui-là j’aurais voulu y inscrire ce vers philosophique de Juvénal:

Expende Annibalem, quot libras in duce summo invenies.[71]

Je vis dans notre promenade la vénération que l’on avait pour mon trinitaire; tous ceux que nous rencontrions lui cédaient le haut du pavé. Deux jeunes villageoises charmantes, vinrent appliquer leurs lèvres de rose sur sa main crasseuse et tannée.[72] Je ne trouvai à cet amphithéâtre que des décombres qui attestent son antique magnificence, des arcades presque entières, d’autres dégradées, et une citerne bien conservée; il pouvait contenir neuf mille spectateurs. Mon imagination me représentait sur ces sièges déserts, silencieux, ces fiers Romains assistant aux jeux scéniques. Le trinitaire me reprocha mon admiration pour ces vieux monuments, disant que c’était l’ouvrage des païens, que la religion devait anéantir.[73]

Nous retournâmes à son église, sur laquelle je lus cette inscription: oy se sacca las animas.[74] J’en demandai l’interprétation au révérend père: cela signifie, me dit-il, que ceux qui viendront aujourd’hui dans notre église, et réciteront quatre fois le rosaire, retireront une ame du purgatoire: il y avait déjà cent personnes. Voilà donc, dis-je au père, cent ames qui sortiront aujourd’hui du purgatoire. — Senor si, répondit-il gravement: dans ce moment je vis entrer une jeune fille très-jolie, mais pâle, les yeux baissés et baignés de larmes; elle s’approcha du bénitier, remplit une petite tasse d’eau bénite, alla se mettre à genoux auprès d’un tombeau, et après avoir récité quelques prières, l’arrosa de cette eau religieuse, et se retira ensuite à pas lents, et traînant sa douleur. Le moine m’apprit que la mère de cette fille reposait depuis un mois dans ce tombeau, et que chaque goutte d’eau bénite qu’elle y avait versée, avait éteint quelque flamme du purgatoire. — Il est fâcheux, répliquai-je, que cette eau miraculeuse n’éteigne pas les incendies de la terre. Ce cénobite, en me quittant, m’offrit sa main à baiser. — Les Français, lui dis-je, ne baisent que la main des jolies femmes. — Oh! s’écria-t-il, je sais que les Français sont un peu manichéens. — Qu’est-ce, mon père, qu’un manichéen? — C’étoient des hommes qui ne croyaient pas en Dieu, et qui croyaient au diable.[75] Mais sachez que les papes ont attaché des indulgences à ces marques de respect pour les religieux. — Mon père, les nègres d’Afrique ont des prêtres qu’ils appellent marbuts ou marabous, auxquels ils baisent le pied par respect. Lorsqu’un nègre s’est acquitté de ce devoir, le marabou lui prend la main, l’ouvre, crache dedans, et avec sa salive, lui frotte le nez, la bouche, le front et les yeux. Ce récit fit froncer les sourcils épais du révérend; mais pour l’adoucir, je lui donnai quelqu’argent pour les ames du purgatoire. Alors il me dit, que les animas beneditas (les ames bienheureuses) prieraient Dieu pour moi.

Le lendemain, au point du jour, mon hôte me conduisit à un hermitage peu éloigné de la ville, et situé sur une haute montagne. C’était une petite hutte de terre couverte d’esparto, environnée de caroubiers, de figuiers, d’amandiers, et de quelques orangers. Au milieu de ce petit verger, une source d’eau vive arrosait quelques plantes potagères. Pendant que je parcourais cette retraite agréable, qui paraissait être l’asile du repos et de la piété, que je respirais un air pur et salubre, je vis descendre l’hermite du haut de la montagne; il marchait d’un pas ferme, quoiqu’il comptât un siècle de vie. Il vint à nous; je le félicitai sur sa bonne constitution, et sa longévité. Oui, me dit-il, je suis centenaire; il y a quarante ans que je vis dans cet hermitage que j’ai créé et embelli. — Et vous pouvez être heureux loin de la société des hommes et de leurs secours? — Oui, beaucoup plus que lorsque j’étais au milieu d’eux, investi de besoins, et agité de passions. Je vis ici avec Dieu et la nature; mes occupations sont la prière et mon jardin; et mes plaisirs, la promenade et le repos. Mes fruits, mes légumes me nourrissent; je reçois quelquefois un peu d’huile et du pain de la générosité des habitants de Morviedro, et ces secours suffisent à mon existence. Je lui offris de l’argent, et il me refusa. Réservez, me dit-il, cette aumône pour les pauvres: le surperflu m’embarrasserait. Il aurait pu dire, comme le Rat de La Fontaine:

J’ai, dans mon hermitage,

Le vivre et le couvert; que faut-il davantage?

C’est la réflexion que je fis en le quittant. Ah! dis-je, toutes les ames sensibles et vertueuses, froissées, contristées par les crimes, la méchanceté et l’orgueil des hommes, iraient, comme ce bon hermite, se réfugier dans les montagnes, dans les déserts, si les vertus et la sensibilité de quelques individus ne les consolaient, ne les retenaient au milieu d’eux par les liens de l’amitié.