De Morviedro à Valence la route est tantôt sur des montagnes, et tantôt dans des vallées très-agréables. Elle était couverte de moines, de femmes sur des mulets, conduites par des arrieros (des muletiers), et escortées de troupeaux de borricos (ânes). Je m’arrêtai pour dîner dans la fameuse chapelle de Notre-Dame de la Cueva-Santa (de la Sainte-Grotte), située au milieu des montagnes. Quelques prêtres desservent cette chapelle, et, en même temps, tiennent auberge. Si vous étiez venu, me dit l’un d’eux, le 28 septembre, jour de la fête de la Vierge, vous auriez vu une foule immense, et vous auriez joui d’un spectacle touchant; des malades accouraient chercher la santé, des mères venaient prier la Vierge pour celle de leurs enfants, des épouses, pour en avoir. Je lui demandai si la Madonne fesait beaucoup de miracles. — Sans doute; mais ils sont plus rares depuis quelques années: les hommes sont trop dépravés; la foi s’affaiblit. Il me proposa, en attendant le dîné, de me mener à la Cueva-Santa. Je le suivis; il y entra le premier ventre à terre, et y pénétra en rampant. Je fus obligé de ramper aussi; mais ce n’était pas devant des hommes. L’obscurité, favorable à la dévotion et à l’amour, m’empêcha de voir cette Madonne. Au sortir de la grotte j’allai dîner. Ces bons pères me régalèrent d’un guisado, qu’ils me vantèrent beaucoup; celait une fricassée de poulets, cuite à la poêle, dans l’huile, avec des tomates, et force poivre. L’appétit seul me força de manger de ce ragoût détestable pour un Français. Quand je payai ce repas, on me demanda pour la Vierge, et je donnai pour la Vierge.
Je ne pus aller coucher qu’à Segorbe, éloigné seulement de dos leguas de la Cueva-Santa. Cette ville est assise sur le penchant d’une colline, entre deux montagnes, au bord de la rivière de Toro; elle est environnée de jardins bien cultivés, et contient cinq à six mille habitants. Le séjour m’en parut agréable; un philosophe et un amant doivent s’y plaire: en qualité d’amant, je disais à la belle Séraphine: Hic tecum vivere amem.[76]
Le lendemain j’arrivai de nuit à Bexis; le posadero me demanda en entrant à l’auberge, si j’étais christiano. Sur ma réponse affirmative, son visage s’épanouit, et il me dit, en me touchant la main: Los almas christianas se allegran de ver à un hermano.[77] Je lui demandai pour mon souper des truites que nourrit la rivière de Toro, que l’on m’assurait être excellentes. Il me promit d’en chercher, en m’assurant que j’aurais un souper de roi. Je m’assis, en attendant le festin, devant le foyer de la cuisine, au milieu d’une troupe de chats et de chiens. Crébillon le Tragique se serait délecté dans cette société; mais je n’ai pas le même attachement pour mes frères les animaux, malgré le pacte que Dieu a daigné faire avec eux. La conversation de mon hôtesse vint égayer mon loisir; je sus bientôt quelle était de Saragosse; qu’elle en était à son troisième mari; qu’elle avait aimé le premier, détesté le second, et avait de l’amitié pour le troisième. Elle me raconta un miracle de son pays, arrivé du temps de son aïeule. Un gentilhomme très-jaloux surprit sa femme avec son amant qui sauta par la fenêtre, et échappa au fer vengeur de l’époux; dans sa fureur, il fond, l’épée à la main, sur sa femme, qui, épouvantée, tombe à genoux, en implorant le secours de la Vierge. A peine eut-elle commencé sa prière, que le mari reste sans pensée, sans mouvement; l’épée lui tombe des mains; ensuite, revenant à lui comme d’un songe, il demande à sa femme à quel saint elle s’était recommandée. A Notre-Dame d’Atocha, dit-elle; et j’ai fait vœu d’aller, à Madrid, visiter son église,[78] si elle daignait me sauver de votre courroux. — Allez accomplir votre vœu, madame; je ne m’y oppose pas. Aussitôt la senora partit pour Madrid, remercia la Madonne, et fit ensuite exécuter un tableau qui représentait son aventure, qu’elle appendit dans la chapelle de la Vierge. C’est un très-beau miracle, lui dis-je; on voit que la Vierge d’Atocha protège les ames tendres. L’hôte vint m’annoncer le souper. Quel souper! Don Quichotte n’en a jamais fait de si mauvais! On me servit des pimientos très-piquants, des tomates assaisonnées à l’huile de la lampe, et une soupe ou pâtée d’ail.[79] Cependant il fallait manger, sous peine de mourir d’inanition: je me décidai à vivre encore. Solon prétend que la nourriture est, comme les autres drogues, une médecine contre la maladie de la faim. Mon hôte vint au milieu du repas m’assurer que je devais être content, qu’il m’avait donné un souper de cardinal. Voire, même d’un pape, lui répondis-je. J’expédiai bien vite ce festin de cardinal, pour aller oublier mes fatigues dans les bras de Morphée. Sancho Pança s’écrie: Béni soit le sommeil! il enveloppe un homme comme un manteau. Mais ma chambre était semblable à celle que décrit Gresset:
Près d’une gouttière livrée
A d’interminables sabats,
Où l’université des chats,
A minuit, en robe fourrée,
Vient tenir ses bruyants états.
J’eus beau invoquer le sommeil, il me refusa ses pavots. D’ailleurs, l’âcreté de l’huile, la force de l’ail et des pimientos, avaient prodigieusement irrité mon gosier. Par bonheur, je m’étais pourvu d’une cruche d’eau au large ventre: je l’épuisai pendant la nuit. Qu’elle fut lente! Je craignais qu’un nouveau Josué n’eût arrêté la marche du soleil. Enfin, un rayon de lumière m’annonça le jour; je me levai, et j’allai compter avec mon hôte, qui me fit payer chèrement son souper de cardinal. Je demandai à déjeûner avant de partir, mais ce pieux Posadero voulut qu’auparavant j’allasse entendre la messe, parce que c’était la fête de je ne sais quel saint: j’aimai mieux me passer de l’un et de l’autre.
Les agréments de la route me dédommagèrent de ce mauvais gîte. Après avoir traversé des montagnes couvertes de plantes aromatiques, de pins et de verdure, je descendis dans une vallée: le soleil était ardent, et la marche pénible: j’arrivai enfin à la rivière de Canales qui promène ses eaux limpides sous des berceaux charmants, entre des bords parés de fleurs. A cet aspect, je m’écriai: o qui me gelidis in vallibus Hœmi sistat![80] mais je préférai la vallée où j’étais, à celle de l’Hémus.[81] Je mis pied à terre, et m’assis à l’ombre de deux beaux arbres. J’y respirai la fraîcheur de l’eau et de l’ombrage. Quand je suis seul, disait Cardan, je suis plus que jamais avec les personnes que j’aime,[82] et moi j’étais aussi avec la belle Séraphine. Je la voyais, je lui parlais, je lui jurais l’amour le plus tendre. J’entendais sa voix douce et touchante; elle pénétra dans mon cœur. Mon rêve fut interrompu par la présence d’un homme dont le vêlement bizarre m’inspira quelque méfiance; je me levai, et je l’attendis. Une barbe noire et épaisse ombrageait son menton; il avait la tête rasée; sa robe était de bure; un rosaire à gros grains pendait à sa ceinture, et il tenait dans sa main une figure de bois qu’il appelait la Madonne: il m’invita à la baiser. Je lui dis que je ne baisais pas du bois. Alors il me demanda de l’argent. Quel est votre métier? lui dis-je. — Je n’ai point de métier; je suis hermite, et je vis de ce que l’on me donne. — Et pourquoi vivez-vous d’aumônes, puisque vous êtes sain et robuste? — Pour gagner le Ciel. Nous jeûnons, nous nous mortifions, nous prions pour les autres. — Vos prières ne sont pas entendues; je ne vous crois pas plus de crédit dans l’autre monde que dans celui-ci: n’avez-vous jamais exercé d’autre profession? — J’ai été soldat, puis déserteur; je me suis marié, j’ai quitté ma femme; j’ai eu des enfants, je les ai envoyés à l’hôpital. — Et pourquoi cette barbarie? — Pour m’en débarrasser, et en faire des gentilshommes. — Comment cela? — Tous les enfants trouvés sont nobles.[83] Aujourd’hui, libre de tout lien, de toute affection, je ne suis plus occupé que de mon salut. — Et du soin de vivre aux dépens des autres. Et votre métier est-il bon? — Jadis il était meilleur; mais la religion s’affaiblit tous les jours, les charités diminuent; et sans quelques bonnes femmes, nous ferions de longs jeûnes. Dans ce moment, mon cheval s’étant détaché, je courus après lui; à mon retour, je vis cet orang-outang s’éloigner à grands pas, je lui criai: Bon voyage, seigneur hermite! Mais je m’aperçus qu’il m’emportait un mouchoir que j’avais laissé sur l’herbe. Je montai à cheval, et je l’atteignis bientôt: il nia effrontément son vol; mais, lui ayant appliqué deux coups de fouet sur les épaules, il jeta le mouchoir, et se sauva à toutes jambes. En réfléchissant sur cette aventure, je me disais: Si un musulman ou un chinois, désirant embrasser la religion chrétienne, venait en Espagne pour la connaître, quelle idée pourrait-il en avoir? La barbarie de l’inquisition, l’ignorance et la vie scandaleuse ou mondaine de la plupart des moines, la superstition, la dévotion des habitants, associée à la galanterie, à la dissolution des mœurs, une foule de Madonnes de bois ou de métal, arrivées miraculeusement par les airs, fesant tous les jours des miracles, couvertes de pierreries, habillées, endimanchées dans leurs niches; ensuite les indulgences de l’église, les bulles des papes pour lever des impositions sur le peuple, le brigandage des hermites; sans doute tout éloignerait cet aspirant d’une religion dont il ne pourrait démêler la sainteté à travers les abus et les momeries qui la défigurent.