Je reviens aux hermites. Ils fourmillent en Espagne, et mettent à contribution la piété des habitants et des voyageurs, et volent quand l’occasion se présente.
Pendant que je me livrais à ces réflexions, des nuages s’amassaient sur ma tête; j’encourageai Podagre de la main et de la voix à doubler le pas; mais il n’aimait pas à presser son allure. J’ai connu beaucoup d’hommes, qui, sous ce rapport, ressemblaient à mon cheval. Cependant l’éclair brille, le tonnerre roule et gronde, un vaste et noir nuage s’entr’ouvre, et un torrent d’eau fond sur moi et mon cheval, ruit arduus aether. Je n’apercevais pas une chaumière où me réfugier. La foudre, avec un fracas horrible, traverse le chemin à dix pas de moi, et va briser un chêne, vieux enfant de la terre. Podagre, effrayé, se cabre et me désarçonne. J’étais, sub dio, sous le poids de la pluie, enveloppé de ténèbres et d’une odeur sulfureuse; les nuages, poussés par les vents, se heurtaient, se déchiraient: le spectacle était grand, sublime; si j’avais été poète ou peintre, j’aurais pu l’admirer, en jouir; mais j’étais plus tenté de maudire l’orage que de l’admirer, je ne songeais qu’à rassurer mon bucéphale et à presser son pas. La pluie ne cessa que lorsqu’elle eut pénétré mon manteau et mon habit. Alors parut l’arc-en-ciel, ce gage éternel de la promesse du Tout-Puissant; un rayon pâle perça les nuages. A son heureuse clarté, au silence des éléments, je crus voir la nature sortir du chaos; insensiblement une douce sérénité remplaça les ténèbres, et bientôt le soleil déploya toute sa magnificence. Alors Podagre et moi, bien trempés, bien mouillés, poursuivîmes notre route d’un pas tranquille et d’un cœur plus joyeux.
Arrivé à la venta d’un village près de Lyria, j’entrai dans le vestibule, où des muletiers déchargeaient leur marchandise. Cette pièce servait de magasin, de salon et de chambre à coucher; de-là, j’allai dans la cuisine où ces messieurs apprêtaient leur souper; j’aidai l’hôte à préparer le mien, qui consistait en un plat de morue et des œufs aux tomates, que je mangeai au bout de la table, avec cette brillante compagnie. Je jouis de leur aimable conversation, dans laquelle les jurements, l’orage du jour et les miracles des saints ne furent pas oubliés.
Peu soucieux de passer la nuit avec mes convives, je demandai une chambre à mon hôte. Je n’en ai qu’une seule à vous offrir, me dit-il; elle est au haut de la maison; mais personne n’oserait y coucher, toules les nuits elle est occupée par un revenant. — Et quel est ce revenant? — Nous croyons que c’est ma grand’mère qui y est morte depuis deux ans, et je serai obligé de vendre ma maison à mon voisin, qui en a grande envie. — Eh bien, mon cher hôte, donnez-moi cette chambre; j’y coucherai, je ne crains pas les esprits féminins. — Oh! d’aussi braves que vous ont eu peur. — J’en suis persuadé; mais j’ai un secret pour chasser les esprits. Mon hôte consentit à me céder la chambre, en plaignant mon entêtement. Je savais cependant que Pline le jeune, Plutarque, Tacite, l’église et mon aïeule croyaient aux revenants; on m’avait appris au collège que l’ombre de Samuël, évoquée par la sorcière d’Enden, avait apparu à Saül, qui le reconnut à son manteau. J’avais lu depuis, dans des historiens très-véridiques, que Brutus avait vu, dans sa tente, un spectre, grand et hideux, qui venait lui annoncer sa mort; qu’un fantôme, sur les bords du Rubicon, s’était présenté à Jules César, et avait traversé le fleuve en sonnant de la trompette. Je me rappelai aussi que le génie de Rome, pâle et triste, avait apparu devant Julien, dit l’Apostat, la nuit dans sa tente, pendant qu’il écrivait. Mais tant d’exemples fameux et attestés ne pouvaient vaincre mon incrédulité, en fait de revenants et de fantômes. Cependant le posadero, par pitié pour moi, me donna un petit vase d’eau bénite, en me disant: lorsque le revenant ou l’esprit paraîtra, couvrez-lui la face de cette eau sacrée, et il s’enfuira aussitôt.
Cette chambre ensorcelée était jadis un colombier; je voulus en fermer la porte; mais elle n’avait ni verroux, ni serrure, ce qui m’embarrassa un peu, car je soupçonnais que le lutin était un être matériel et vivant; mais apercevant une table boiteuse et une chaise de bois, j’imaginai d’en faire une barrière: j’adossai la table contre la porte, mis sur cette table la chaise en équilibre, de sorte qu’au premier mouvement, elle devait culbuter et m’avertir de l’approche du revenant. Je me couchai ensuite tout habillé sur un matelas étendu par terre, mon épée auprès de moi. Bientôt un paisible sommeil s’empara de mes sens et de mon ame qui extravagua tout à son aise.
Vers l’heure où le coq commence à chanter, je fus éveillé en sursaut par le fracas de la chaise tombante; je crie: qui va là? Personne ne me répond; je me lève l’épée à la main, je cours à la porte; elle était entrouverte. Je compris alors que le revenant s’était enfui, et avait eu peur des vivants. Je replaçai ma table, et dormis tranquillement le reste de la nuit. Le lutin n’osa plus revenir. Dès que le jour parut, je n’eus qu’à secouer mes oreilles pour me trouver prêt à partir. L’hôtelier me demanda des nouvelles de l’esprit; je lui répondis que c’était un bon diable, qui avait eu plus de frayeur que moi, ce qui l’étonna beaucoup. Il admira mon prétendu courage, et attribua la fuite de l’esprit à la vertu de l’eau bénite.
J’allai coucher, sans encombre, à Lyria, petite ville située entre deux montagnes. Je demandai en arrivant des nouvelles du château de Lyria, habité par le seigneur Gil-Blas de Santillane; mais il n’était pas sur la carte topographique du pays, non plus que la belle maison de plaisance de M. de Volmar est sur la carte de Clarens. Je trouvai dans la posada[84] deux jeunes époux qui venaient de Valence. La femme était très-jolie, quoique pâle et un peu maigre.
Un dix avec un sept
Composait l’âge heureux de ce divin objet.
Le mari était de petite stature, sec et couleur de bronze; il avait une physionomie sournoise qui repoussait, et son esprit me parut aussi peu aimable que sa figure. Il damnait impitoyablement l’antiquité, tous les philosophes anciens et modernes, tous les protestants; mais il ouvrait la porte du paradis aux papes Alexandre VI, Boniface VIII, et au roi Philippe II, morts dans le giron de l’église. Ces jeunes gens étaient mariés depuis quatre mois, sans l’aveu du père de dona Rosalia (ainsi s’appelait la jeune femme); mariages si fréquents en Espagne, et presque toujours si malheureux. Son époux, don Sanche, la menait à Saragosse pour la présenter à ses parents. Comme la jeune femme me parut très-agréable, je lui proposai de réunir nos mets, et de souper ensemble. Ils avaient apporté une volaille de Valence, et moi j’allai chercher des côtelettes de mouton. Je me chargeai de l’apprêt de ces viandes. Jadis Achille prépara, de ses mains victorieuses, le souper qu’il donna aux députés d’Agamemnon. Je mis les côtelettes sur des tuiles, et les tuiles sur la braise; je suspendis la volaille à une ficelle, je la fis tourner devant le feu, en présentant tantôt une face, et tantôt l’autre: c’est ainsi que l’on rôtit encore les viandes dans la plupart des venta de l’Espagne. Pendant ce temps-là, les époux se caressaient, le mari me paraissait fort empressé, fort tendre; j’enviai leur bonheur, et pensai que bientôt la même félicité m’attendait à Cordoue. Le souper préparé, nous nous mîmes à table où nous appelait l’appétit.