Le posadero nous apporta deux bouteilles de vin rancio, que produit un vignoble peu distant d’une chartreuse qui est à six milles de Lyria.[85] Pendant le repas, dona Rosalia sembla dérider son front, qu’obscurcissait une teinte de mélancolie; elle eut des saillies heureuses, un enjouement aimable, et surtout des expressions de sensibilité qui annonçaient celle de son ame. Je ne sais quel auteur prétend[86] que, pour rendre un repas agréable, il faut au moins être trois, comme les Grâces, ou neuf, comme les Muses. Nous étions le nombre des Grâces; mais ce que cet écrivain n’ajoute pas, c’est qu’il faut avoir voyagé, fatigué tout le jour, souper à côté d’une jolie femme, et boire du vin rancio, pour trouver le festin délicieux. Dans notre conversation, nous ne traitâmes ni des sujets de philosophie, ni d’histoire; mais don Sanche me parla de la vierge de son pays, de ses miracles; me conta qu’il avait vu à Madrid Notre-Dame d’Atocha, et la magnifique procession de la Fête-Dieu. Voici sa description.

«Toutes les paroisses, tous les religieux y assistent; les rues par où elle doit passer sont ornées des plus belles tapisseries du Roi et des riches particuliers; les balcons, dont on a enlevé les jalousies, sont couverts de tapis, de superbes carreaux et de dais magnifiques; sur les rues sablées et jonchées de fleurs, on étend des voiles: l’eau dont on les arrose y maintient la fraîcheur. Les reposoirs sont décorés avec la plus grande magnificence. Le roi, un cierge à la main, marche après le Saint-Sacrement, vêtu d’un habit de taffetas noir, brodé sur toutes les tailles d’une soie bleue et blanche; il porte son manteau autour de son bras, à son cou un collier d’or garni de pierreries, d’où pend un petit mouton en diamants; il a des boucles de diamants à ses souliers et à ses jarretières; un large cordon qui entoure son chapeau jette un très-grand éclat. Le chapeau est retroussé, et orné d’une perle de la grosseur d’une petite poire. On assure que c’est la plus belle de l’Europe. Le monarque est suivi de toute sa cour, de tous ses conseils, de ses trois compagnies des gardes en uniformes. Les dames remplissent les balcons, parées de leurs plus beaux habits et de toutes leurs pierreries; elles tiennent dans les mains des corbeilles de fleurs ou des flacons d’eau de senteur qu’elles répandent sur la procession.»

Ce récit et nos réflexions à ce sujet nous fesaient oublier l’heure du sommeil; mais l’hôte vigilant vint nous avertir que tout dormait déjà dans la posada, et qu’il fallait nous retirer dans nos chambres. Je fis mes adieux à dona Rosalia, qui me témoigna tout le plaisir que lui avait fait ma rencontre, et le regret qu’elle avait de notre séparation éternelle.

Je n’avais, le lendemain, que six lieues à faire pour me rendre à Valence: j’attendis dans mon lit que l’aurore eût séché ses pleurs, et je résolus de profiler d’une belle matinée pour aller me promener à une grange nommée la Torre, où croît le fameux rancio.

Je trouvai devant cette grange deux sœurs, jeunes filles, l’une âgée de quatorze ans, et l’autre d’un an de plus. Celle-ci tricotait des bas, l’autre épluchait des herbes: je croyais voir deux jeunes Grecques, telles que l’histoire ou la poésie nous les dépeint: un modeste habit de bure noire enveloppait leur taille légère et flexible; une rédizilla verte renfermait leurs beaux cheveux noirs. Sous cette humble coiffure, brillait un visage ovale, une peau blanche et de grands yeux noirs et pleins de feu; leur physionomie respirait la gaîté de leur âge, et la sérénité de leur ame: elles se levèrent à mon approche, et je leur dis en les abordant: «je ne croyais pas trouver deux anges dans cette solitude.» Elles rougirent, et ce charmant coloris de la pudeur les embellit encore; elles appelèrent leur mère, qui accourut et me demanda ce que je désirais. — Je suis un étranger, lui dis-je, curieux de voir ce pays, et je déjeûnerais volontiers avec des figues et du raisin, si je ne vous incommodais pas. Elle envoya aussitôt ses deux filles chercher ces fruits, du pain et une bouteille de vin. Ces mets furent servis sur une table de pierre. La mère s’assit auprès de moi, ses deux filles se tenaient à l’écart; mais la maman leur dit: allons, approchez-vous; monsieur l’étranger a l’air d’un brave homme, je le vois à sa mine, elle ne me trompe jamais: quand j’épousai le pauvre défunt votre père, je le regardai avant tout entre les deux yeux, et je dis à part moi: c’est un homme de bien, c’est celui qu’il me faut, et j’ai bien deviné. Elle me demanda mon pays, et lorsque j’eus répondu que j’étais Français, les deux sœurs ouvrirent leurs grands yeux, et me considérèrent comme un être d’une nature étrange. Après m’avoir assez regardé, elles me demandèrent si les Français étaient christianos, s’ils étaient baptisés, s’ils allaient en paradis. Je leur répondis que nous étions buenos christianos, et que le paradis étoit peuplé de Français, ce qui parut leur faire plaisir, et leur inspirer plus d’intérêt pour moi; mais, me dit la mère, vous avez beaucoup de huguenots en France. Pourquoi ne les chassez-vous pas? — Où voudriez-vous les envoyer? Les recevriez-vous en Espagne? — Valgame dios, s’écria-t-elle! cette peste en Espagne! All inferno! All inferno! Je me vis damné sans rémission, mais j’en appelai au futur concile. Le déjeûné fini, j’offris de l’argent à la mère; elle le refusa en me disant: somos Espagnoles (nous sommes Espagnoles); elle entendait par ces mots que les Espagnols accordaient l’hospitalité sans aucune vue d’intérêt. En effet, cette nation est hospitalière et généreuse, surtout dans les contrées méridionales: vertu qu’elle a sans doute héritée des Maures. J’avais un petit étui d’ivoire, garni de deux viroles d’or; je le présentai à la sœur aînée, qui le refusa avec embarras, et en regardant sa mère; je vis bien que l’offrande lui plaisait, et pour la décider, je lui dis que l’étui avait touché le corps de la Vierge du Mont-Serrat; à ces mots, la mère lui conseilla d’accepter, ajoutant que cette relique lui porterait bonheur. Je quittai ce charmant trio, fort satisfait de mes promenades, et enchanté d’avoir vu ces deux sœurs, qui, sans exagération poétique, étoient deux roses brillantes que le hasard avait fait naître dans un désert. Au surplus, ces figures célestes ne sont pas rares en Espagne.

Je fus témoin en rentrant à Lyria, d’une cérémonie bizarre. Un arriero (muletier) avait un mulet malade, qui depuis vingt-quatre heures ne mangeait pas; cet arriero, après avoir essayé tous les remèdes possibles pour réveiller son appétit, le crut ensorcelé; et pour détruire le charme, il le conduisit à la porte de l’église, où on le chargea de rosaires, d’images de saints: une vieille édentée prononça une kyrielle de pater et d’avé, et l’aspergea d’eau bénite, de la tête aux pieds. Le soir, l’animal mangea, et l’on ne douta plus de son ensorcellement.

La journée avançoit, et je me hâtai d’aller à mon auberge pour monter à cheval et me rendre à Valence. Le posadero m’attendait à la porte, pour me dire que la senora avec laquelle j’avais soupé la veille, me priait de monter dans sa chambre. Je fus étonné du message; je la croyais déjà bien loin: je la trouvai les cheveux épars, les yeux rouges et chargés de pleurs. Le plus grand désordre régnait dans son habillement; cet abandon, sa douleur, ses larmes l’auraient défigurée, si la jeunesse et la beauté ne lui eussent imprimé un charme difficile à obscurcir. En me voyant elle s’écria: Jésus, Jésus, que desdicha (quel malheur)! Surpris, ému, je lui demandai le motif de ses larmes. — Ah! le malheureux m’a quittée, s’est enfui, s’écria-t-elle en sanglotant; il a emporté mon argent, mes bijoux; je suis perdue; senor, tuez-moi, tuez-moi. — De qui parlez-vous? — D’un traître, de mon époux, d’un lâche qui m’abandonne... J’essayai de la consoler, et lui dis que don Sanche était sans doute dans le voisinage, qu’il reviendrait, et que j’allais prendre des informations de l’aubergiste et des voisins. L’hôte me dit qu’il était retourné à Valence, qu’il reviendrait dans la journée, et me ramènerait le cheval que je lui avais prêté. «Ah! m’écriai-je, mon cheval, mon fidèle compagnon! c’en est fait, je ne le reverrai plus! Mon cher Podagre, tu perds un bon maître, qui t’affectionnait, qui le chérissait! Je désespérais avec raison de le revoir: le cheval, les bijoux, l’argent emportés prouvaient que ce malheureux avait pris congé de nous pour long-temps. Je retournai vers dona Rosalia; et pour adoucir sa douleur, je lui donnai l’espérance que je n’avais pas; je lui dis que son mari était allé à Valence, et que sans doute il reviendrait dans la journée; je lui promis de plus de ne pas l’abandonner. Croyez-vous qu’il revienne, s’écriait-elle souvent? Hélas! non, je l’ai perdu pour jamais! — Et moi mon cheval, ajoutais-je tout bas! — Jésus, Jésus, que desdicha! c’était le refrain de cette infortunée. — S’il ne revient pas, lui répliquai-je, vous serez trop heureuse d’être débarrassée d’un pareil monstre. — Ah! le Ciel me punit d’avoir désobéi à mon père, le meilleur des pères; de m’être mariée malgré lui. Mon père, Sainte Vierge, pardonnez-moi, ayez pitié de moi! En exhalant ses plaintes, un ruisseau de larmes coulait de ses beaux yeux, et je la laissai pleurer. Lorsque je crus que cette effusion l’avait un peu soulagée, je lui proposai de dîner. — Non, non, je veux mourir. — Pour qui? Pour un ingrat, un misérable, vous renoncez à votre père que vous aimez, et qui sans doute vous regrette? Voulez-vous ajouter au chagrin que lui a causé votre mariage, la douleur éternelle de votre mort? Croyez qu’un père aime toujours son enfant, et qu’il vous recevra avec plus de tendresse et de bonté, que si vous étiez heureuse: ces paroles parurent rattacher son ame à la vie. Dînez, me dit-elle, je prendrai un bouillon. On me servit dans sa chambre; le repas de la veille avait été si gai, si agréable; mais l’heure de la joie amène celle de la douleur, comme le jour amène la nuit.

L’après-dînée elle voulut aller à l’église pour prier la Madonne de lui rendre son époux. Je l’y accompagnai. Elle s’agenouilla, récita son rosaire. Chaque ave Maria était interrompu par des sanglots. J’étais touché de sa dévotion. Quel consolant refuge que le sein de la divinité! Ses prières, sa confiance en la Madonne ayant ranimé son espoir, elle me proposa d’aller sur le chemin de Valence, au-devant de son époux. Hélas! ajouta-t-elle en soupirant, peut-être la bonne Vierge me le rendra. Elle prit mon bras; elle était si faible, que je la traînais; ses yeux cherchaient au loin si elle n’apercevait pas l’objet de ses pleurs; le pas d’un cheval, d’un mulet la fesait tressaillir; mais bientôt, désabusée, elle retombait dans ses angoisses. La voyant si débile, je lui proposai de s’asseoir sur une petite éminence couverte de gazon; nous étions au milieu d’une prairie où paissait un troupeau de moutons; l’air retentissait de leur bêlement et du murmure des tourterelles perchées sur nos têtes. Ce moment m’aurait paru délicieux sans la tristesse et les pleurs de cette jeune femme; mais, pour elle, la nature était morte. Les objets qui nous environnent prennent la teinte de notre ame: le plus beau jour est sombre et nébuleux pour l’homme infortuné. Cette jeune épouse tomba dans une profonde rêverie, qui se termina par une effusion de larmes. Sa tristesse passa dans mon ame; je sentais cette tendre mélancolie qui nous attache au sentiment de la douleur; je partageais celle de cette infortunée, ensuite je songeais à cette aimable Cécile, objet éternel de mes regrets. Tout-à-coup le hennissement d’un cheval fait tressaillir dona Rosalia. Ah! s’écrie-t-elle, c’est lui! c’est lui! Elle se lève précipitamment, fait quelques pas, regarde, et, ne voyant qu’un inconnu, ses genoux fléchirent; je la soutins, et elle me dit: Non, ce n’est pas lui; il ne reviendra pas; je me rappelle à présent qu’hier, en se couchant, il me dit: Demain tu peux te reposer; nous partirons tard; la journée est fort courte: pendant que tu dormiras, je préparerai tout pour notre voyage. Oui, l’ingrat me trompait! c’en est fait! Oh, sainte Vierge! piedad! piedad (pitié)!

La nuit approchant, je lui proposai de retourner à Lyria, ce qui redoubla ses peines. Il n’est donc plus d’espoir, disait-elle; je ne le reverrai plus! Sainte Vierge, pourquoi ne me le rendez-vous pas? La Vierge, lui dis-je, vous le refuse par bonté, par pitié pour vous: cet homme, si lâche, si cruel, vous aurait rendue la plus malheureuse des femmes. Elle m’apprit que, depuis son mariage, son père n’avait jamais voulu la voir; que don Sanche lui avant proposé de venir à Saragosse, dans sa nouvelle famille, elle y avait consenti. Elle ajouta: Avant mon départ j’écrivis à mon père pour le supplier de me permettre d’aller recevoir sa bénédiction; il est resté inflexible: seulement il m’envoya mille piastres, qui, sans doute, ont tenté l’avarice de don Sanche. Hélas! je suis seule sur la terre; je n’ai plus ni père ni époux! Je lui offris de la ramener chez son père; je lui représentai qu’elle n’avait pas d’autre asile, d’autre appui. — Et s’il me rejette, malheureuse! que vais-je devenir? — Un père punit une fille coupable; mais il ne l’abandonne jamais. Si la justice et la sévérité prononcent le châtiment, la tendresse paternelle parle, et l’adoucit. Vous n’avez donc plus de mère? — Hélas! non; je l’ai perdue depuis trois ans. Enfin, fixant son incertitude, calmant son anxiété, je la décidai à aller se jeter aux pieds de son père; je promis de l’accompagner, et de négocier son pardon; ensuite je l’invitai à se coucher: et moi, privé de mon cher Podagre, j’allai louer deux mules pour notre voyage.

La jeune Rosalie, livrée à elle-même dans le silence et les ténèbres de la nuit, ne put jouir des douceurs du sommeil; sa vive imagination, lui représentant ses malheurs, mit le désespoir dans cette ame faible et sensible. Au point du jour l’hôte vint m’éveiller et me dire que la senora me demandait. Dès quelle m’aperçut elle s’écria: Je n’en puis plus, je suis morte! Son visage était enflammé, et sa main brûlante. Vous avez la fièvre, lui dis-je; mais ne vous alarmez pas, ce n’est qu’une fièvre éphémère. — Comme Dieu voudra: appelez-moi, je vous prie, un confesseur et un médecin. — Je vais chercher le médecin; et quant au confesseur, attendez que la fièvre soit calmée. L’aubergiste se chargea d’amener le docteur don Alphonse, son parent; il fait, me disait-il, des cures admirables; il guérit la fièvre en trois jours, le mal aux dents en cinq minutes, la sciatique en trois semaines, la goutte dans un mois; valga me Dios! il ressusciterait un mort. — Allons, courez bien vite chercher ce grand médecin. J’aurais désiré de m’en passer; je n’avais pas grande opinion d’un Esculape de Lyria; mais le spécifique le plus puissant pour toutes les maladies, c’est de complaire au malade, et de lui inspirer de la confiance. Le docteur Alphonse arriva bientôt; il entra dans la chambre de Rosalie avec la gravité d’un muphti, ou d’un docteur de Salamanque, en disant: Dios vos bendiga (Dieu vous bénisse). C’était un petit homme d’environ soixante ans; le visage long, maigre et couleur de cuivre; son nez, très-saillant, était chargé du signe doctoral, de larges lunettes; une vaste cape enveloppait son corps chétif; et un grand feutre, à bords rabattus, couvrait la moitié de son visage. Cette figure grotesque appelait le rire. Il tâta silencieusement, pendant près d’un quart-d’heure, le pouls de la malade; après quoi il dit qu’avec l’aide de la Madonne et de ses remèdes, elle guérirait promptement. Il ordonna un vomitif, et une saignée sur la main; car c’est ainsi qu’on saigne en Espagne. Mais je lui dis: Mon cher docteur, épargnez le sang humain; attendez encore. Eh quoi, me répondit-il avec humeur, qu’elle soit morte? — Au contraire, pour l’empêcher de mourir. — De quoi vous mêlez-vous? — D’empêcher les bévues; voilà une piastre pour votre peine. L’aspect de l’argent produisit sur lui le même effet que le gâteau d’Énée sur le dogue des enfers. Notre docteur sourit, tendit la main, reçut la piastre, et se retira en disant: Dios guarde a usted (que Dieu vous garde); à quoi je répondis: Va usted con dios, mais ne reviens pas. Un Spartiate, à qui l’on demandait d’où venait la cause de sa bonne santé, répondit, de mon ignorance en médecine. J’étais précisément dans ce cas-là; le bon sens me disait qu’il ne fallait à dona Rosalia que du repos, de la limonade et des bains de pieds, et surtout il fallait calmer sa tête et lui rendre l’espérance; je lui parlai de son père, du plaisir qu’il aurait à la revoir, à lui pardonner; et, pour appuyer mon discours de l’influence de l’imagination, je lui prêtai mon reliquaire, doux présent de Séraphine. Appliquez-le, lui dis-je, sur votre poitrine; il a guéri plus de fièvres que tous les médecins du royaume de Valence. An virtus, an dolus? Je crois cette petite supercherie très-permise: la relique, la limonade, les bains de pieds appaisèrent par degrés l’ardeur de la fièvre; si je l’avais abandonnée au charlatanisme de ce prétendu docteur, elle aurait eu la même destinée qu’un Français eut à Valence; son médecin lui fit rendre l’ame à force de vomitifs. Il est vrai qu’il fut aidé, dans cette expédition, par cinq à six moines, qui tourmentèrent le malade à tel point, qu’il succomba autant par leur importunité, leurs exhortations, que par la secousse des vomitifs; mais à sa mort ils s’écrièrent: A quel ès in Cielo (Oh! pour celui-là, il est dans le Ciel).