Lorsque je vis dona Rosalia dans une situation plus tranquille, j’offris d’aller le lendemain chez son père pour lui peindre son état, sa douleur et son repentir, et je la flattai de l’espérance de le toucher et de l’amener à Lyria. — Dieu le fasse! Donnez-moi mon rosaire, je vais prier la Madonne d’avoir pitié de moi, et de me rendre la tendresse de mon père. Je ne la quittai point du reste de la journée; je lui servis de garde, de médecin. Elle m’inspirait l’intérêt le plus tendre. Je la voyais abandonnée de l’univers, couchée sur un méchant grabat, dans une chambre sans meubles; elle-même sans coiffe, les cheveux épars, mais parée de ses attraits, de sa jeunesse, de sa douleur. Je l’entendis soupirer, réciter son chapelet, prononcer le nom de son époux, invoquer la Madonne. Pour moi, je lisais auprès de son lit, et de temps en temps je lui donnais de la limonade. J’avais chargé le posadero de me trouver une garde pour la nuit et pour le lendemain. Il m’amena une vieille femme qui d’abord, pour m’inspirer de la confiance, me montra une attestation signé de son confesseur, qui la certifiait esclava de la santissima Trinidad (esclave de la Sainte Trinité). Par cette affiliation elle est obligée de réciter tous les jours un certain nombre de prières, de parer de fleurs l’image de la Madonne; d’allumer des cierges devant elle, et de donner telle somme à son confesseur, chargé de la recette pour la Trinidad. D’après la lecture de ce certificat, je la félicitai de cette aggrégation, et lui dis que j’espérais qu’une femme de la Santa Trinidad serait aussi charitable que pieuse. A deux heures de nuit, je quittai la malade, et recommandai à la garde de la faire boire souvent. Je dormis peu, dona Rosalia encore moins; mais la garde l’amusa par des contes de sorciers et de revenants. Au point du jour j’entrai dans sa chambre, et lui annonçai que j’allais partir pour Valence. Ah! s’écria-t-elle, que la Vierge et votre bon ange vous accompagnent! Dites à mon père que s’il m’abandonne, je mourrai; il me tuera. L’hôtelier vint m’avertir que la mula è el moço (le muletier) m’attendaient à la porte. Je fis mes adieux à Rosalie, en la conjurant de se tranquilliser, de se livrer à l’espérance. Je montai la mule, et je partis. C’est alors que je regrettai encore plus mon cheval; j’étais accoutumé à la douceur de son allure, à sa société. Pauvre Podagre, disais-je, qu’es-tu devenu? es-tu bien nourri, bien soigné? Ah! sans doute tu me regrettes!

Cependant la huerta de Valencia (le jardin de Valence) (c’est ainsi que les habitans nomment leur pays), fixa toute mon attention. Je ne voyageais pas, je me promenais dans une plaine verdoyante, entrecoupée de ruisseaux limpides, qui y répandaient la fraîcheur; je respirais l’air pur et frais d’une belle matinée, j’admirais la richesse de la végétation, la variété de la culture; je traversais, au chant harmonieux des oiseaux, des champs de vignes, d’oliviers, des villages et des hameaux. O charme ineffable d’un beau ciel, du luxe de la campagne, quelle ame à votre aspect n’est ravie, enchantée, ne remonte, par reconnaissance, au Créateur de ces merveilles! El moço de mulas, bavard infatigable, interrompait souvent mes jouissances, ma douce rêverie, par ses questions et ses récits. Il croyait m’obliger, car cette espèce d’hommes croit le silence un état de souffrance, et met le bonheur dans le parlage. Il me vanta beaucoup la huerta de Valence, m’assurant que c’était le plus beau royaume de l’Espagne et de toute la terre; que la sainte Vierge l’aimait beaucoup, que l’on y jouissait de tout ce que l’on peut désirer, que les femmes étaient les plus belles du monde, et que, grâces à Dieu, elles aimaient le plaisir, et n’étaient pas sauvages. Il me conta ensuite que l’année précédente, il régnait dans le pays une sécheresse calamiteuse; que les plantes, les arbres périssaient; que l’on n’aurait pas trouvé dix gobelets d’eau dans le Guadalaviar; mais qu’enfin les prêtres s’étaient décidés à faire sortir sainte Thècle, et à la promener dans la ville; qu’à son apparition, les nuages s’étaient assemblés et avaient versé une pluie abondante. — Ce miracle est fort beau, lui dis-je; il paraît que cette sainte a beaucoup de crédit dans le ciel. — Il n’en faut pas douter, c’est une des plus grandes saintes du paradis. Elle a été vierge et martyre; son père la fit jeter dans une chaudière bouillante, elle en sortit sans la moindre brûlure; on l’enferma avec un lion, et le lion ne lui fit pas la moindre égratignure; enfin le bourreau lui coupa la tête... — Ce bourreau, lui dis-je, était donc plus puissant que le lion? — Non; mais Dieu a voulu donner à sa bien-aimée la palme du martyre. Nous avons encore à Valence un très-grand saint qui a fait des miracles étonnans; c’est Saint-Vincent Ferrier, le pasteur de la ville. Depuis qu’il a habité Valence, le tonnerre n’y tombe plus. — Pourquoi cela? — C’est que le bon saint le lui a défendu. — Il est plus heureux que les rois, il est obéi après sa mort. — Voici un autre miracle qu’il opéra dans la ville. Une femme avait envoyé son fils, âgé de douze ans, chercher un plat de riz au safran qui cuisait au four. Des camarades de l’enfant voulurent le lui enlever; l’enfant le défendit avec courage, mais en se déballant le plat lui échappa des mains, et le riz fut perdu; de-là les cris, les pleurs, le désespoir. Enfin, ce petit bon homme, qui avait souvent ouï parler à sa mère de Saint-Vincent, de ses miracles, plia ses deux petits genoux, invoqua le saint, qui lui envoya sur-le-champ un plat de riz, assaisonné comme le premier; il y avait la même quantité, la même dose de safran. Toute la ville fut témoin de ce miracle. — Ce saint, lui dis-je, serait fort utile dans une ville assiégée, ou dans une longue navigation.[87] Cet homme passa du récit des miracles à celui de sa vie. Il m’apprit qu’il avait été palfrenier du marquis de Las Minas, vice-roi de Catalogne; qu’il aimait beaucoup le vin de ce pays; qu’il avait épousé la fille d’un cabaretier: avant le mariage, me dit-il, elle me paraissait douce, bonne et jolie; un an après, elle devint jalouse, acariâtre et laide; mais je la quittai bientôt et je revins à mes mulets. Cependant lorsqu’elle partit pour l’autre monde, je fis dire trois messes pour le repos de son ame, si elle peut se reposer. La loquacité de cet homme m’étonnait encore moins que la vigueur de ses jambes; j’avais beau presser le pas de sa mule, il la suivait d’un pas aussi rapide, sans cesser de parler. Il fesait ainsi, toujours trottant et parlant, jusqu’à vingt lieues par jour. Il avait déjà commencé une histoire de voleurs; heureusement nous étions à la porte de la ville, nommée Del Réal; nous entrions dans le magnifique Alhameda.[88] Je fus frappé d’étonnement. C’est une des plus belles promenades de l’Europe. Quelles superbes allées! quel luxe de végétation! J’étais environné de platanes, d’orangers, de grenadiers, de cinnamomes, et de quantité d’autres arbustes exotiques aussi beaux, aussi magnifiques que dans leur patrie. L’Alhameda est divisé en cinq grandes allées: celle du centre est pour les voitures; les quatre autres latérales, entrecoupées de canaux bordés de fleurs, sont destinées aux gens de pied. Des bancs, des pelouses, des gazons, y offrent tous les agréments et toutes les commodités possibles; des chanteurs, des joueurs d’instruments animaient ce tableau ravissant, et le parfum des fleurs achevait d’enivrer mes sens d’une volupté nouvelle. Dans mon erreur, je m’oubliais, j’habitais un monde nouveau. Mais l’approche d’un convoi funèbre suspendit cet enchantement. Je mis pied à terre pour le voir défiler. Cinq cents flambeaux allumés s’avançaient, suivis de quatre cent moines qui psalmodiaient des cantiques; bientôt parut un cercueil découvert, où était une jeune femme en habit de carmelite, et couverte de croix et de reliques; un nombre infini de pages, de valets, de carrosses, suivaient ce superbe convoi. Cependant trente cloches à l’envi retentissaient dans les airs. Curieux de savoir quelle était cette jeune carmelite, conduite si pompeusement à son dernier asile, je m’approchai d’un homme âgé, et je lui demandai le nom de cette religieuse. — Ce n’est point une religieuse, me dit-il, c’est la marquise de Florida: son amant a été tué en duel; elle n’a pu survivre à sa perte, et elle a ordonné par son testament qu’on l’enterrât dans cet habit religieux. — Cette marquise était donc veuve? — Point du tout. Son mari vient de passer en grand deuil dans le premier carrosse; il la regrette infiniment; car c’était une aimable dame qui avait beaucoup de religion, et pas la moindre fierté; elle était si charitable, que plusieurs fois elle a vendu ses diamants pour venir au secours des pauvres. La vie n’a été pour elle que le songe d’un moment; et, pour comble de malheur, c’est son frère qui a tué le comte del Rio son amant. Cependant cette tendre sœur l’a vu à l’article de la mort, lui a pardonné, et lui a laissé un legs considérable. J’espère que Dieu l’aura reçue dans son saint paradis. — Oui, je l’espère aussi; et j’ajoutai, en le quittant:

Le paradis est fait pour un cœur tendre:

Et les damnés sont ceux qui n’aiment rien.

Quand le convoi fut passé, je continuai mon chemin, et j’allai descendre dans une auberge de la place San Domingo. J’envoyai aussitôt chercher un barbier: quel barbier! Je crois que lorsqu’il me rasait d’un côté, la barbe repoussait de l’autre; mais festina lente est l’adage des Espagnols. Cependant ce flegmatique Figaro m’apprit qu’il devait jouer le soir sur un théâtre de la ville, dans la tragédie de Zaïre, traduite en espagnol; qu’on lui donnait un duro (cinq francs) par représentation. — Et quel rôle faites-vous? lui dis-je. — Je suis Orosmane. Et soudain il quitte ma barbe, et me débite vingt vers de suite. Seigneur Orosmane, c’est fort bien; mais par l’ame de Zaïre, expédiez l’autre côté de ma barbe. — Encore ce bout de scène, et je suis à vous. Et le voilà qui me hurle cette longue tirade: Madame, il fut un temps où mon ame charmée... Ses gestes, ses contorsions, répondaient à sa déclamation emphatique. Je fus obligé d’attendre patiemment la fin de la tirade. — Eh bien! me dit-il, enchanté de lui-même, monsieur le Français, êtes-vous content? — Oui, très-content; mais je le serais davantage, si vous finissiez ma barbe. — M’y voilà. A Paris, joue-t-on ce rôle comme moi? — Pas tout à fait, mais on rase plus vite. Enfin, à l’aide du rasoir et du temps, ma barbe fut achevée. Cependant il fallut encore essuyer le coup de poignard qu’il devait donner à Zaïre; il entre en fureur, écume en beuglant: Ce mot me rend toute ma rage. Mais à ce vers,

C’est moi que tu trahis; tombe à mes pieds, parjure;

forcené, les yeux hors de la tête, je crus qu’il allait immoler un taureau. Après ce coup de poignard il se calma, rentra dans lui-même, et me demanda si c’était là jouer la tragédie? — Oui, ma foi, j’ai cru entendre un vrai Scythe, un sauvage de la Tartarie: il faut récompenser vos talents; voilà deux pecettes (quarante sous), êtes-vous satisfait? — Senor, si, rien si vous voulez: je fais des barbes pour mon plaisir. Enfin, poudré, rasé, lavé, je me rendis chez don Inigo Flores, père de l’infortunée Rosalie. Il fesait la sieste, et son domestique, n’osant l’éveiller, me pria de revenir dans deux heures. Toute l’Espagne dort l’après-midi; Valence jouit alors du calme et du silence de la nuit; fenêtres, portes, jalousies, tout est hermétiquement fermé: chaque maison devient le palais du Sommeil.

Ignavi domus, penetralia somni.

On conte que Turenne, voulant faire passer un convoi de vivres dans une ville assiégée par les Espagnols, attendit l’après-dînée, parce que, dit-il, c’est le temps où les commandants font la méridienne; et en effet son convoi parvint heureusement.[89] Entre cinq et six heures on prend le chocolat et l’eau glacée.

Je retournai à mon auberge, où, après mon dîné, j’écrivis au père de Séraphine pour lui annoncer mon arrivée à Valence, et le motif qui m’obligeait d’y séjourner quelques jours.