Don Inigo, en arrivant chez lui, apprit qu’on allait administrer un de ses amis mourant; il y courut et je le suivis. A peine fûmes-nous arrivés, que le viatique entra. La chambre, en un clin-d’œil, fut encombrée d’assistants: leurs soupirs, leurs sanglots, leurs prières, le son des flûtes, les cris, les exhortations du prêtre, ne manquèrent pas de hâter l’agonie d’un moribond déjà tourmenté des affres de la mort. Quand la cérémonie fut achevée, on le revêtit d’un habit religieux, après quoi on le laissa mourir tranquillement.

Le lendemain, à l’heure de son dîné, don Inigo envoya deux plats de sa table à la famille du défunt. Tous les autres parents ou amis font de même, et cela pendant trois jours consécutifs: l’on suppose que l’affliction des parents leur fait oublier le soin de leur nourriture: cet usage fait honneur à l’humanité de la nation espagnole.

Pendant que don Inigo fit sa visite à la famille du mort, j’allai voir l’hôpital général, situé dans un des plus beaux quartiers de la ville. Je fus ravi de la beauté de cet édifice, qui a trois corps-de-logis, un pour les malades, l’autre pour les enfants trouvés, et le troisième pour les fous. Les malades sont très-bien traités: chacun d’eux a son alcove; chaque maladie une salle particulière. Un médecin visite les malades au moins trois fois par jour. On me dit que l’archevêque y envoyait tous les jours une quantité de glace pour rafraîchir la limonade.

En revenant au logis je passai devant la maison de la belle inconnue qui m’avait gratifié d’un chapelet. Elle était encore à son balcon, comme un astronome au haut de son observatoire. A peine avais-je jeté les yeux sur elle, qu’un bouquet tomba à mes pieds. Je le ramassai, et remerciai, par des gestes, la beauté qui me l’envoyait; mais elle disparut aussitôt. La tige du bouquet était entourée d’un ruban vert; je soupçonnai quelque mystère, je le déroulai, et j’y trouvai un petit billet, où je lus ces mots: Veuillez me donner, monsieur le Français, le petit anneau que vous portez au doigt: je serai charmée d’avoir quelque chose qui vous ait appartenu. Si vous consentez à ce léger sacrifice, allez demain, à dix heures du matin, à l’église des pères franciscains; vous trouverez, auprès du bénitier, une femme qui toussera quand vous approcherez d’elle, et vous dira: Ave Maria purissima; vous pouvez lui remettre la bague. Viva usted muchos anos. L’aventure me parut plaisante, et je fus curieux d’en voir le dénouement. Je me rendis chez les franciscains à l’heure indiquée; je m’approchai du bénitier; j’aperçus une petite femme voûtée, sous l’enveloppe d’une grande mante à longues manches qui, par derrière, traînait jusqu’à terre.[125] Elle était à genoux, son rosaire à la main, dont les grains étaient gros comme des noisettes. Quand je fus près du bénitier elle toussa, et puis me dit d’une voix basse: Ave Maria purissima. Alors je lui remis la bague et un petit billet où je disais à cette beauté sensible, que j’allais quitter Valence, et que j’emporterais son chapelet comme un reliquaire, ou un talisman, qui me porterait bonheur. La duègne me remercia d’un signe de tête et d’un vaya usted con dios. En me quittant elle trempa ses doigts dans le bénitier, et fit quatre ou cinq signes de croix. Je me gardai de lui offrir de l’eau bénite: je savais qu’un nonce avait défendu aux hommes, sous peine d’excommunication, d’en présenter aux femmes dans l’église, parce qu’ils saisissaient ce moment pour leur glisser un billet dans la main. L’amour profite de tout.

Cependant je songeais à quitter Valence; le temps que j’avais accordé à don Inigo s’était écoulé: c’est alors que je regrettai de nouveau mon cher Podagre, si traîtreusement enlevé par ce mari qui m’avait laissé sa femme en échange. Je louai un calezino (voiture légère) à neuf francs par jour. Nous devions faire douze leguas dans la journée, et partir le surlendemain. J’annonçai mon départ à don Inigo et à son aimable fille. Ils me témoignèrent les plus vifs regrets, et le plus tendre intérêt. Don Inigo m’offrit ses services, sa bourse, et je vis des larmes rouler dans les beaux yeux de Rosalie. Elle me jura une reconnaissance éternelle, me promit de prier tous les jours la Madonne pour moi, et me pressa d’accepter une croix d’or qu’elle portait depuis sa naissance. Ainsi je partais chargé de croix, de reliques, de chapelets, tous dons de la beauté. Que la dévotion dans une femme espagnole est aimable et touchante! elle aime sa patronne, la Vierge, Dieu et son amant avec la même componction et la même tendresse. Chez ce sexe, en Espagne, la dévotion et la volupté sont dès l’adolescence ses occupations les plus importantes. Sa conscience lutte quelquefois contre son tempérament; mais enfin la nature l’emporte. Chaque peuple, chaque individu se fait, comme La Mothe le Vayer, une petite religion à son usage. Don Inigo me fit présent de douze livres de chocolat fabriqué avec du cacao de Soconusco;[126] mais un cadeau bien plus précieux, qu’il me fit présenter par sa fille, fut un exemplaire de don Quichotte, sorti des presses d’Ibarra, édition admirable par la beauté du papier, la netteté des caractères, la qualité de l’encre, composée par Ibarra même, et dont lui seul a le secret.[127] Je fus extrêmement touché d’un don si magnifique, et surtout de la grâce qu’y mirent don Inigo et sa fille.

Nous ne nous quittâmes pas de toute la journée. Nous allâmes nous promener au port de Grao, qui est à demi-lieue de la ville. C’est une promenade ornée de jolies maisons de campagne; la mer y forme un lac de trois lieues d’étendue et d’une lieue de largeur: on le nomme l’Albufera; les Romains l’appelaient Amœnum-Stagnum.[128]

La veille de mon départ don Inigo me dit à déjeûné: Il faut passer ce dernier jour le plus agréablement possible: nous irons voir les cinq ponts bâtis sur le Quadalaviar. — Comment cinq ponts! on les a donc construits en attendant la rivière? — Ne vous en moquez pas: cette rivière, qui vous paraît si faible, si paisible, a quelquefois des colères redoutables. Hercule n’en triompherait pas aussi aisément que du fleuve Acheloüs. Je ne vous demande qu’une couple d’heures dans la matinée pour expédier quelques affaires: profitez de ce temps pour aller visiter la bibliothèque de la ville, que vous ne connaissez pas encore. Rosalie ajouta d’un son de voix touchant: Revenez promptement: songez qu’une heure de cette journée est plus précieuse pour nous qu’un mois entier dans votre absence.

La bibliothèque publique est au palais archiépiscopal; elle est ouverte tous les jours pendant six heures; le local est superbe, et l’emporte sur celui de la bibliothèque de Madrid. J’y trouvai peu de lecteurs. Rari nantes in gurgite vasto. Le bibliothécaire portait l’habit ecclésiastique; un gros in-folio ouvert reposait devant lui sur sa table; et deux petits chats, couchés sur ses genoux, paraissaient l’occuper un peu plus que l’énorme volume. Il m’accueillit avec toute la dignité et la gravité espagnoles. Je lui dis: Vous imitez le fameux cardinal de Richelieu, qui se délassait de ses grands et pénibles travaux en jouant avec de petits chats qu’il aimait beaucoup. Ce rapprochement parut le flatter. Il me demanda mon nom. Je lui répondis que j’étais un officier français curieux d’avoir quelques notions du dépôt confié à ses lumières. Il me fit compliment, en me traitant d’oussia,[129] de la facilité avec laquelle je parlais son idiome. Je lui demandai quel était ce vieillard hâve et maigre, lunettes sur le nez, les yeux fortement attachés sur son livre. — C’est un grand métaphysicien, un puits d’érudition. — Et trouve-t-il la vérité au fond de son puits? — Non, il est toujours à sa poursuite. Non è il peggior frutto que quello che mai si madura.[130] Il lit dans ce moment Leibnitz, son auteur favori; il ne rêve que Monades, harmonie préétablie; et moins il comprend ses rêves, et plus il s’y attache. — Rien n’est plus admirable que ce qu’on n’entend pas. — C’est un homme infatigable, qui ne connaît de plaisir, de bonheur que dans l’étude de sa chère métaphysique. Il se lève au point du jour, lit, écrit, extrait, compulse toute la journée; lorsqu’il est fatigué il ouvre sa fenêtre, respire l’air, s’amuse un quart-d’heure à regarder les passants, après quoi il se rattache à sa charrue. A huit heures du soir il prend son chocolat, joue ensuite d’une méchante guitare jusqu’à ce que le sommeil la lui fasse tomber des mains. Alors il se couche, et je suis persuadé qu’il rêve à ses problèmes métaphysiques. Il a déjà fait imprimer, à ses dépens, un épais in-folio, qui traite du siége de l’ame, des sensations, de l’origine des perceptions, des idées innées, intellectuelles; il croit que nous pensons sans y songer; il est grand idéaliste; il prétend que les corps n’existent pas; que la matière que nous croyons voir n’est qu’un rêve de notre imagination. Je crains bien qu’il ne devienne fou comme votre Mallebranche, qui nous apprend que nous existons dans Dieu, et que nous voyons tout en lui. Ma foi, lui dis-je, de toutes ces folies j’aime mieux celle de l’insensé qui rêve qu’il est le Père éternel. — L’impression de son livre a beaucoup altéré sa fortune; mais il se console en le regardant; et il jouit d’avance de son immortalité. — Gardons-nous de troubler son bonheur; il a le même genre de folie que les moines du mont Athos, qui croient voir la lumière du Thabor en fixant leurs yeux sur leurs nombrils. — Voulez-vous bien me dire quel est son voisin, en habit noir, et caché sous un vaste feutre rabattu sur les yeux? — C’est un ancien docteur de Salamanque, qui s’est adonné à l’histoire naturelle; il étudie, depuis quarante ans, les mœurs, les métamorphoses, la vie des chenilles et des papillons. Il a déjà enrichi le public d’un in-quarto de ses observations, de ses découvertes dans cette importante matière, et il en promet un second volume pour l’année prochaine. Il a un cabinet rempli de papillons, de chenilles, d’insectes, et de reptiles.[131] — Du moins si cet homme est inutile a la société, il n’est pas, comme on peut le dire de tant d’autres:

Humani generis pernicies, atque hominum lues.[132]

— Pardonnez-moi, il n’est pas exempt de reproches; il dissipe son patrimoine, appauvrit ses enfants, néglige leur éducation. Sa femme a voulu le faire interdire. Mais comme il n’a que la moitié de son cerveau attaqué, l’autre moitié conserve le reste de sa raison. Après ces propos, ce bibliothécaire s’empressa de me montrer les richesses nationales. Nous avons ici, me dit-il, cinquante mille volumes. Voilà dans ces rayons une foule de Grammaticas castellanas, qui apprennent l’anglais, l’italien, le français ou le latin; suivent les traductions en notre langue de Sénèque, Platon, Tite-Live, Salluste, faites avant la fin du quinzième siècle, époque où la France était encore barbare. — Convenez, monsieur, qu’elle a bien réparé le temps perdu? — Ici sont nos fameux historiens. A la tête est Mariana, prodige d’érudition: il a écrit l’histoire d’Espagne en latin, après quoi il la traduisit en espagnol. Son style est une corbeille de fleurs. Après lui marche Garcilasso de la Vega, Péruvien, historien fidèle de la conquête du Pérou. Voici Antonio de Solis, traduit dans toutes les langues; et le marquis San Phelippo, qui a écrit la guerre de la succession. La France n’a rien à opposer à ces grands monuments.[133] — M. l’abbé, venez faire un voyage à Paris, nous vous mènerons à la bibliothèque du Roi. — Voici, continua-t-il, nos auteurs mystiques, ascétiques. Dans ce rayon, sont les ouvrages de Tostado, évêque d’Avila; il a écrit trente volumes in-folio sur la théologie,[134] et il est mort à quarante ans. — Quel dommage que sa vie ait été si courte! — Nous voici aux six volumes de Calderon de la Barca, dédiés à la Vierge. Je pris le premier volume, et j’en lus le titre: A la mère du meilleur fils, à la fille du meilleur père, et à la reine des anges. A la fin de l’ouvrage, l’auteur se met à ses pieds. Vous voyez dans ce rayon, continua l’abbé, les ouvrages sublimes de Sainte Thérèse, qui disait qu’il ne devait y avoir dans le monde que deux sortes de prisons: celles de l’inquisition pour les mécréants, et les petites-maisons pour ceux qui croyent et qui péchent. Marie d’Agréda, qui suit, a écrit la vie de la Sainte-Vierge par son ordre même. — Ce doit être un ouvrage miraculeux; permettez-moi d’en lire quelques lignes. Alors il m’en présenta un volume. Je lus le titre de deux chapitres, le premier disait: Ce qui arriva à la Sainte-Vierge pendant neuf mois qu’elle fut dans le sein de sa mère. Chapitre second: Occupations de la Sainte-Vierge pendant les dix huit premiers mois de son enfance y et les entretiens qu’elle eut alors avec Dieu. Pendant cette lecture, je conservai ma gravité, je n’avais pas oublié Barcelone et los familiares. Ces événements, dis-je au bibliothécaire, ne peuvent avoir été dictés que par la Vierge ou par Dieu même. — Vous avez raison; aussi Marie d’Agréda affirme à la fin de son ouvrage que ce qu’il contient lui a été révélé expressément par J. C. en personne. Nous estimons beaucoup cette production et son style. — Je suis fâché qu’elle ne soit pas connue en France. — Ce rayon contient une collection de tous les sermons sur toutes les matières. Ces quatre volumes renferment toute la collection des bulles de Benoît XIV, et une foule d’observations canonico-historico-diplomatiques. Vous allez voir maintenant les fables, les contes, les nouvelles galantes, fruit d’une brillante imagination, trésors indigènes plus abondants que ceux du Pérou. Voilà les poésies de don Gonzalo Berceo, moine du treizième siècle; il n’est pas sans talent. J’en pris alors un volume, et je lus les deux strophes suivantes: