On en vaut mieux quand on est regardé.

La nuit heureusement amena le sommeil, que l’aurore interrompit. Dans une prison ou dans l’infortune, que le réveil est cruel! La belle Séraphine, don Pacheco, ma famille, mon pays, don Inigo, tour à tour occupèrent ma pensée, et tourmentèrent mon ame. Dans cette confusion d’idées, le jour s’avançait, mais bien lentement. Enfin, j’entends ouvrir ma porte. Le bruit, tout mouvement est agréable à l’ame d’un prisonnier qui n’est soutenu que par l’espérance. Je regarde, et je vois entrer un ecclésiastique en cheveux blancs, qui débuta par me dire: Guarda usted cavallero; je lui répondis: Viva usted muchos anos. Après quoi je lui demandai le motif de sa visite. Je suis grand-vicaire, je viens de la part de la senora dona Angelica, y Thecla, y Theresa Paular, votre légitime épouse. — Mon épouse! Ma foi, si j’étais marié, j’en saurais quelque chose; je ne connais point la senora Angelica, y Thecla, y Theresa Paular. — Pardonnez-moi, vous l’avez courtisée, vous lui avez écrit un billet. Regardez, n’est-ce pas là votre écriture? — Oui, je l’avoue. — Un gentilhomme français ne saurait mentir. — Mais ce billet insignifiant n’est dû qu’à ma politesse. Une demoiselle très-inconnue m’a écrit, j’ai regardé son billet comme une plaisanterie, et par honnêteté je lui ai répondu. — Et ne lui avez-vous pas donné un anneau, ce gage du sacrement de mariage? — J’en conviens. — Et dans quel dessein? — Parce qu’elle me l’a demandé. C’est donc la senora Angelica Paular qui vous envoie ici, qui veut m’épouser, et qui probablement m’a fait incarcérer? — Oui; vous lui avez annoncé votre départ prochain; elle vous aime; et après les relations intimes que vous avez eues ensemble, elle a cru, pour son honneur et le vôtre, devoir recourir à l’église et à la justice pour arrêter votre fuite, et pouvoir user de rigueur avec un homme qui l’abandonne après avoir affecté, pour la séduire, des sentiments de tendresse quelle a daigné recevoir. Mais elle est bonne, indulgente, elle consent à vous pardonner, et à vous donner sa main, si votre repentir expie votre faute. — Monsieur, votre discours m’étonne; mais ne me touche pas. La senora Paular, fût-elle aussi belle qu’Angélique, aussi chaste que Sainte Thècle, aussi tendre que Sainte Thérèse, ne sera jamais ma femme: vous pouvez l’en assurer. Alors ce grand-vicaire commença une espèce de sermon, dans lequel il disait, en termes ampoulés, qu’en Espagne la sévérité des mœurs, l’esprit de la religion défendait, condamnait les intrigues d’amour, avec une jeune fille d’un sang noble, sans avoir des vues honnêtes et légitimes. — Je n’avais ni bonne, ni mauvaise intention pour mademoiselle Angélique; j’ignorais si elle était fille, mariée ou veuve, laide ou jolie, noble ou non; je n’ai jamais vu son visage, et je ne connais que ses bras et ses mains qui me paraissent fort agiles; et jamais je ne lui ai rien promis.— Vous avez donné une bague, écrit un billet; et suivant nos lois et l’esprit de l’église, ces actes équivalent à une promesse de mariage; une fille bien née n’accepte ces gages de tendresse qu’avec des intentions pures et une noble confiance en celui qui les donne. — Je ne soupçonnais pas la sévérité des filles espagnoles; en tout cas, elles se dédommagent amplement lorsqu’elles sont sous les drapeaux de l’hymen. — Mon état me défend d’entrer dans ces discussions; mon devoir est de retirer les ames du péché, non de les calomnier. Refusez-vous obstinément la main de mademoiselle Angélique Paular? — Oui, monsieur; par le Père éternel, par tous les saints, je ne l’épouserai jamais. — Songez que son père est très-bon gentilhomme. — Tant mieux pour lui, et je l’en félicite. — Nous verrons demain si vous serez aussi inflexible; vous paraîtrez devant le corrégidor et devant la senora Angelica. J’ose espérer que l’aspect de ce magistrat, ses remontrances, et la soumission et la tendresse de la senora, vous feront écouter la voix de la religion, de l’amour et de l’honneur. — Monsieur l’abbé, pour de l’amour, n’y comptez pas; ce sentiment est très-involontaire; quant à la religion, sa base doit être la justice; et pour mon honneur, je ne le dégraderai pas en me laissant intimider, et je braverai des lois qui troublent l’harmonie de la société et déshonorent la religion même. Ici finit notre entretien. Je le priai de faire avertir don Inigo Flores de ma réclusion; il me le promit. Mais don Inigo ne put obtenir la permission de me voir qu’après mon entrevue avec la senora Angelica devant le corrégidor. Don Inigo m’en instruisit par un billet ouvert, qu’il m’envoya avec mon dîné. L’envoi du dîné déplut beaucoup au geolier, qui ne pouvait plus se défaire de sa morue, de son ail et de son huile, et qui était aussi passionné pour mon argent que mademoiselle Angélique pour ma personne. J’aurais désiré des livres; mais don Inigo avait plus songé à la nourriture du corps qu’à celle de l’ame. Il fallut me vouer à sainte patience, patronne des malheureux. Je me rappelai que Voltaire avait fait à la Bastille le second chant de la Henriade. Allons, me dis-je, montons Pégase; il n’aura pas sous moi l’allure qu’il a sous ce grand poète; mais Horace a dit que les mauvais poètes sont les plus heureux. Ridentur mala qui componunt carmina, verum gaudent scribentes, et se venerantur.[141] Mon imagination me transporta sur le Parnasse, comme jadis sainte Thérèse avait été transportée dans le ciel. J’allai boire à la source d’Hypocrène, et en décrivant ma prison, j’oubliai que j’y étais renfermé.

A MA PRISON.

Asile ténébreux, séjour où l’espérance

Est le seul bien qui reste à l’être infortuné,

Où trop souvent la débile innocence

Gémit auprès du crime, à la mort condamné,

Où le mortel proscrit, couché sur la poussière,

Ne voit autour de lui qu’une pâle lumière,

Le calme des tombeaux, des fantômes errants!