J’allai chez la duchesse de Figueroas pour la remercier de l’intérêt qu’elle avait daigné prendre à ma santé (elle avait envoyé souvent demander de mes nouvelles); je fus refusé: elle était dans les pleurs et le désespoir; son cher comte Mendoza était dangereusement malade, et pour intéresser Dieu et la Madonne à la santé de son amant, elle fit le terrible vœu de vivre désormais avec lui aussi chastement, avec la même continence qu’observait le bienheureux Robert d’Arbissel au milieu de deux filles du Seigneur, qui partageaient sa couche. Ce vœu a sauvé le comte, du moins on le présume; mais on ignore si la duchesse a tenu sa parole.
La veille de mon départ je trouvai l’aimable Rosalie dans une tristesse profonde; je lui en demandai la cause. Je ne sais, me dit-elle; je ne suis pas heureuse; la mélancolie est dans mon cœur: votre présence, votre amitié la dissipaient, y versaient quelque consolation; mais vous nous quittez, je n’aimerai plus rien. — Vous avez un père. — Je l’aime tendrement; mais il me reste encore un vide dans l’ame que nul être n’occupe. Je vous quitte, lui dis-je, avec un vif regret; mais l’amitié nous reste, et ce sentiment, plus solide que l’amour, ne s’attiédit pas dans l’éloignement.
Enfin parut le jour craint et désiré; don Manuel et moi sortîmes de Valence, à huit heures du matin, accompagnés de don Inigo et de sa fille, qui firent avec nous près d’une lieue. Notre entretien, les promesses de nous écrire, de nous revoir, furent souvent interrompus par des soupirs et des moments de silence; chacun de nous rêvait; Rosalie s’efforçait de retenir ses larmes. Quand il fallut nous séparer, nous nous embrassâmes le cœur serré et l’œil baigné de pleurs. Rosalie me dit en sanglotant: Je souhaite que Séraphine fasse votre bonheur et vous aime autant que vous méritez de l’être. Je lui donnai la médaille bénite dont m’avaient fait présent les bénédictins du mont Serrat. Elle me dit: Elle sera toujours sur mon cœur. Don Inigo ajouta en me pressant dans ses bras: Songez, dans tous les moments de votre vie, que vous avez à Valence un bon ami et un père tendre.
Nous montâmes dans notre calezino, et prîmes le chemin d’Alicante. Je restai long-temps rêveur et silencieux. Don Manuel était aussi très-préoccupé, quand tout-à-coup il s’écria: M’y voilà, c’est fait, Apollon m’inspire; écoutez-moi:
Adieu, plaisirs, bonheur; adieu, ma bien aimée.
Chère Clara, je pars en maudissant le jour;
Je pars, et mon ame enflammée
Ne sent, ne voit, ne respire qu’amour.
Le deuil règne dans la nature;
Le front du dieu du jour et s’attriste et pâlit;