J’allai passer cette heure chez mon ami du Toboso, à qui je célai cette affaire. Je me fortifiai l’estomac d’une ample tasse de chocolat; après quoi je me rendis à l’Alameda. J’y arrivai le premier; bientôt après parut mon homme, le chapeau enfoncé dans la tête, et le nez au vent.
L’Alameda était désert, tout le monde était à la grand’messe; il n’y avait qu’une vieille femme éloignée de nous de soixante pas. Dès que le seigneur César y Alexandro fut près de moi, il fit le signe de la croix, tira son épée, et la baisa, et nous voilà aux prises pour la belle Hélène, comme Achille et Hector. Mon ennemi se battait avec fureur, et moi avec tranquillité. La vieille femme, témoin du combat, jetait les hauts cris, appelant au secours, mais sans oser s’approcher, les hommes, la Vierge et les Saints. Ma courte épée ne pouvait atteindre mon adversaire, qui rompait souvent la mesure en me présentant sa longue rapière; enfin, impatienté, je lui donnai un si grand coup de fouet, que je la brisai. Don Alexandro, dans sa fureur, ne s’en aperçut pas; mais je l’en avertis, en baissant la pointe de la mienne. Eh bien, me dit-il, ce sera pour une autre fois. — Je suis à vos ordres; mais souvenez-vous bien que si je vous tue, je n’épouserai pas la senora votre sœur; et si vous me tuez, je ne reviendrai pas exprès de l’autre monde pour passer la nuit avec elle. Il me quitta en grommelant ces mots: veremos, veremos (nous verrons).
Je retournai chez don Inigo, à qui je confiai cette aventure. Il faut vous méfier, me dit-il, de cet homme; l’orgueil d’un hidalgo est implacable. — Je pars dans deux jours, et ce brave sans doute ne me poursuivra pas jusqu’à Cordoue. Le reste de cette journée, je n’eus aucune nouvelle de ce héros si chatouilleux sur l’honneur de sa famille. Mais ma destinée ressemblait à celle d’Ulysse: je ne sais quelle déesse me poursuivait, je ne devais pas encore revoir Itaque et Pénélope.
Don Inigo me dit: Demain, vous serez témoin des fiançailles d’un jeune homme, fils de mes amis. Les amants se conviennent, les parents sont d’accord, et ce soir nous accompagnerons le futur avec quelques amis devant la porte de sa belle.
A deux heures de nuit, nous allâmes joindre le prétendu, et nous partîmes de chez lui, escortés d’un troubadour, de nombre de musiciens, et de valets portant des flambeaux. Ce cortége arrivé, nous formâmes un cercle devant la maison, qui était parée de guirlandes de fleurs. L’amant s’approcha des fenêtres avec le troubadour qui chanta l’hymne de l’hymen. Dans ses vers, il peignait la constance du futur, l’excès de son amour, les charmes de son amante: sa taille était comparée au palmier; ses lèvres à l’incarnat du corail ou de la grenade; le feu de ses yeux au feu de l’éclair; sa légèreté à celle du faon; son caractère, sa douceur, à celle de la colombe; enfin cette beauté réunissait tous les dons, tous les attraits de la nature. La cantate finie, l’époux frappa trois ou quatre fois à la porte, en appelant la future par son nom; elle parut enfin, car l’usage est de se faire attendre, et dit: Que veut votre seigneurie? — C’est toi, c’est toi, ma bien-aimée, s’écria l’amant, dans l’ivresse de la joie; alors il commença à lui parler de la violence de sa passion, il l’invita à y répondre, en lui disant que tout est amour dans la nature, que tous les êtres respirent sa flamme. Le zéphir est amoureux des fleurs, le ruisseau murmure et soupire d’amour; tous les êtres doivent leur existence et leurs plaisirs à ce dieu. Le ciel, la terre et l’onde sont embrasés de son feu créateur; et il finit par la supplier de lui confier sa pensée, de lui ouvrir son cœur. Que puis-je vous répondre, dit cette amante, d’une voix faible et timide? Je suis encore bien jeune; va-t-on arracher la jeune colombe de son nid maternel, ou cueillir le bouton qui ne s’ouvre pas encore? D’ailleurs, puis-je te connaître? d’où viens-tu? qui es-tu? — Je m’appelle don Alonzo Murillo, fils de don Gabriel Murillo et de Theresa Liria.
Cependant, la décence ou la coutume exige que la future résiste encore quelque temps; enfin, touchée des prières de son amant, elle lui jeta la couronne de fleurs qui ornait sa tête. Il la reçut en lui jurant une fidélité éternelle. Aussitôt les musiciens firent entendre des chants d’allégresse, et les croisées étincelèrent de mille lumières. Ensuite les parents firent entrer le fiancé avec tout son cortége, et la cérémonie finit par un bal; on servit toute sorte de rafraîchissements, et tout le voisinage retentit de cris d’allégresse, du bruit des boîtes, des pétards et des feux d’artifice. La fête ne finit qu’au lever du soleil.
Tout était arrêté pour notre départ du lendemain; don Manuel avait dîné chez don Inigo, et le soir j’allai le reconduire jusqu’à son auberge, où je restai quelque temps. En revenant au logis, j’aperçus dans la rue, au faible rayon du crépuscule mourant, la ville à cette époque n’étant pas encore éclairée, trois hommes adossés contre le mur d’une maison, cachés sous l’ombre d’un balcon, et enveloppés de leurs capes. Je m’en méfiai; je tirai mon épée, et la mis sous le bras. Je m’avançai, marchant de l’autre coté de la rue, l’oreille et l’œil bien ouverts. J’entends alors l’un deux qui dit: A qui esta el traidor (voici le traître)! Et aussitôt tous les trois fondent sur moi l’épée à la main; je me range contre un mur et soutiens un combat fort inégal. Je ne songeais qu’à parer les coups sans chercher à en porter, de peur de me découvrir; cependant un de ces sicaires, enhardi, s’avance, me serre de plus près; animé à mon tour, je m’élance sur lui, et lui plonge mon épée dans le ventre; au même instant je reçois une blessure considérable dans le flanc gauche; je ne sentis point le coup, et combattis avec la même ardeur: heureusement pour moi celui que j’avais blessé tomba en implorant le secours de ses complices, qui le relevèrent et s’enfuirent avec lui. Resté seul, je vois jaillir mon sang; je couvre la plaie de mon mouchoir, et me traîne dans la rue solitaire, en m’appuyant sur le mur des maisons; mais je ne pus me soutenir plus long-temps, je me sentis prêt à défaillir: je m’assis sur le seuil d’une porte, m’abandonnant à la Providence, et je m’évanouis. Par bonheur un homme passa avec une lanterne, me vit, vint à moi, et me rappela à la vie avec une eau spiritueuse. C’était un chirurgien; il frappa à la porte d’une maison voisine, fit apporter de la lumière, banda ma blessure, et, aidé du domestique de cette maison, me traîna chez don Inigo. Quel fut son saisissement et son effroi lorsqu’il me vit tout pâle, sans force et presque sans vie! La tendre Rosalie, que ce bruit avait attirée, se trouva mal. Autre embarras. Son père vola à son secours, en me recommandant au chirurgien, qui m’étendit à terre sur un matelas, sonda et pensa ma plaie, et assura qu’elle n’était pas dangereuse, ce qui répandit la joie dans la maison. On me porta dans mon lit, où je dormis quelques heures. A mon réveil, je vis auprès de moi don Inigo et don Manuel qui, après bien des caresses, m’ordonnèrent le silence. Le chirurgien revint dans la matinée, leva le premier appareil, et, tout joyeux, promit une guérison prochaine. A cette nouvelle don Manuel s’écria: L’arme di poltroni no tagliono no ferano.[159] Ces deux amis ne quittèrent plus ma chambre. Dona Rosalia préparait mes tisanes, me donnait mes bouillons. Quand je la remerciais, elle me disait: Je voudrais être homme pour rester toujours auprès de vous. Don Inigo m’apprit que presque toute la ville s’intéressait à ma santé, et envoyait savoir de mes nouvelles, et qu’on ne m’appelait que le guapo (le brave). On est indigné, me dit-il, contre vos assassins: les Espagnols n’aiment pas les lâches. Il ajouta que tous les soupçons tombaient sur don Alexandro Paular, qui ne paraissait plus; et l’on avait découvert qu’un chirurgien entrait tous les soirs mystérieusement dans sa maison, que c’était lui probablement que j’avais blessé. Don Inigo me proposa de le poursuivre devant les tribunaux, m’offrant son appui et le crédit de ses amis; mais je dédaignai cette vengeance.
Je reçus de don Pacheco une lettre en réponse à celle que je lui avais écrite de la prison. Il me disait:
«Séraphine vous grondera d’avoir donné une bague à l’amoureuse Angélique; elle est en colère comme une poule à qui l’on a ravi ses petits. On verra plutôt un courtisan véridique, un ministre sans orgueil, un marchand plein de bonne foi, un poète modeste, qu’une femme sans jalousie. Quant à moi, je vous excuse: je suis indulgent pour les fautes dont je me sens capable, et j’aurais voulu être surpris, comme Mars, dans les filets de Vulcain. Adieu, grand capitaine; les héros ont le cœur fait pour la gloire et l’amour. Venez en diligence, au sortir de votre noir domicile, implorer votre grâce aux pieds de ma fille. Que Dios te bendiga.»
Dès que je pus lui écrire, je l’informai du triste événement qui retardait encore mon voyage; mais je brûle, lui disais-je, d’être aux genoux de la belle Séraphine, et je partirai dès que je pourrai supporter la voiture. Quinze jours suffirent pour mon rétablissement, et mon départ fut fixé irrévocablement au 25 novembre, jour de sainte Catherine, patronne des philosophes et des jeunes filles.