Philippe II, revenant des Pays-Bas, s’arrêta à Valladolid, et demanda, pour égayer ses loisirs et se délasser de ses travaux, une tragédie au grand-inquisiteur, c’est-à-dire, le spectacle d’un auto-da-fé. De nos jours, le grand Frédéric de Prusse eût fait jouer un opéra italien. Le saint-office, qui avait toujours des victimes en réserve, comme les Romains avaient des murènes dans leurs viviers pour servir sur leurs tables, promit la représentation de quarante malheureux destinés au bûcher. On construisit dans la place un grand amphithéâtre pour le roi, la cour, et les grands de la ville. Les condamnés défilèrent devant sa majesté catholique. Un de ces malheureux, vieillard respectable, s’arrêta devant le monarque, et lui dit d’une voix ferme: Comment votre majesté peut-elle autoriser, par sa présence, un supplice aussi horrible? Comment peut-elle le voir sans frémir? — Si mon fils, répondit froidement le Tibère espagnol, était, comme toi, entaché d’hérésie, je l’abandonnerais au saint-office; et s’il n’y avait point de bourreau, je me ferais gloire d’en servir moi-même. Rien n’étonne, ajoute l’auteur, de la part d’un tyran farouche qui fit périr son fils, qui dénonça à l’inquisition le testament de son père, et qui, n’osant le flétrir directement, fit brûler Canilla, son prédicateur, condamna à une prison perpétuelle Constantin Ponce, son confesseur, et donna en 1609, à la sollicitation du saint-office, un édit qui bannit pour jamais les Maures de l’Espagne.

Cependant, dans une occasion, Philippe démentit la férocité de son caractère. Il y a quelquefois d’heureux mouvements dans l’ame des tyrans. Le supérieur de l’ordre de Saint-François fut convaincu d’avoir caché un criminel d’État pour le dérober à la justice. Ce monarque, ayant mandé ce religieux, lui dit d’une voix foudroyante: Qui a pu vous déterminer à soustraire ce criminel à ma justice? La charité, répond le père d’un ton simple et ingénu. Puisque la charité est son guide, elle sera aussi le mien, répondit Philippe.

J’étais depuis vingt jours enfermé dans ma geole pour les beaux yeux de la senora Angelica, lorsqu’enfin l’ordre de ma délivrance arriva de Madrid. Il était adressé au corrégidor, qui en fit prévenir don Inigo, en lui envoyant une lettre du comte d’Ossun à mon adresse. Don Inigo me l’apporta aussitôt, et me donna le premier cette heureuse nouvelle. La lettre de notre ambassadeur était très-aimable; mais il m’invitait à respecter, dans mon voyage, le saint-office, les moines et les beautés à marier. J’embrassai don Manuel, qui vit notre séparation avec regret; mais je lui promis, ainsi que don Inigo, de solliciter sa liberté.

Don Inigo me ramena chez lui suivi d’une foule nombreuse. C’était un vrai triomphe, une véritable ovation, à cela près que je ne montai pas au Capitole, en robe blanche bordée de pourpre.[158] Rosalie me reçut avec les caresses de l’amitié et les transports de la joie, et me dit en souriant: Ne vous arrêtez plus sous les balcons, et ne donnez plus de bagues aux jeunes demoiselles.

Ce jour fut dans la maison un jour de jubilation et de fête. Don Inigo avait rassemblé quelques amis pour célébrer ma délivrance. Je reçus de nombreuses visites d’un essaim de curieux qui me regardaient à peine avant cet événement. Il est triste d’acheter la célébrité par le malheur. On m’apprit que l’ardente Angélique avait, dans sa colère, dépouillé, brisé, pilé son saint Nicolas, pour le punir de son ingratitude ou de son impuissance. D’autre part, Rosalie, qui l’avait aussi imploré pour moi, le couvrit de fleurs, le vêtit d’un bel habit, et l’environna de bougies, pour le remercier de sa protection. Il paraît que saint Nicolas a favorisé le parti le plus juste; mais il a perdu probablement une pratique.

Dans ma prospérité je n’oubliai pas le poète du Toboso. On me conseilla, pour obtenir sa liberté, de m’adresser à la duchesse de Figueroas. Mais, dis-je, irai-je lui dénoncer les infidélités de son mari? — Oui, hardiment; elle est dans la confidence: cette Junon n’est point jalouse du grand Jupiter. De son côté, le duc voit du œil calme et philosophique les assiduités du comte de Mendoza auprès de sa femme. La plus douce harmonie règne dans ce ménage. Les deux époux vont à confesse tous les mois, ont auprès de leur lit un grand vase d’eau bénite pour chasser le diable; mais il paraît que la vertu de cette eau lustrale est sans effet sur le diable de l’amour.

J’allai donc chez la duchesse; je fus annoncé par un petit page en habit ecclésiastique. Cette sorte de pages se nomme estudiante; ils font leur séminaire dans ces grandes maisons, en attendant la prêtrise. Je trouvai la duchesse tressant une petite perruque blonde pour coiffer une statue d’argent qui représentait la Madonne. Un Persan ou un Chinois croirait qu’en Espagne la Vierge est la mère des amours. La duchesse fut étonnée de ma visite; mais quand elle sut que j’étais l’officier français persécuté par l’amour et la justice, son front se dérida, et elle m’accueillit avec la plus aimable urbanité. Je lui dis que je venais implorer ses bontés pour don Manuel Castillo, que le duc avait fait mettre en prison. Son crime, ajoutai-je, est d’aimer, et votre sexe doit de l’indulgence aux fautes de l’amour. — Don Manuel est un poète aimable, son talent mérite des égards, pourvu qu’il observe la convenance et le respect que l’on doit aux premières personnes de l’État; mais vous, monsieur le Français, vous avez été bien peu galant, ou plutôt vous avez traité dona Angelica Paular avec une extrême rigueur. — Madame, j’aime trop votre sexe pour ne pas le respecter; mais je ne me laisse pas prendre dans ses piéges. Je lui fis alors le récit de cette aventure, et je fus pleinement justifié. A l’égard de don Manuel, me dit-elle, il n’a qu’à faire des excuses au duc, qui lui pardonnera ses torts. — Jamais, madame, il n’obtiendra cette soumission d’un poète, et d’un poète espagnol. — Allons, je tâcherai de l’en faire dispenser; je parlerai au duc: prenez la peine de revenir demain à la même heure, et je vous manifesterai ses intentions. Elle me fit alors plusieurs questions sur la France; si les femmes avaient des amants. — Ce n’est pas, lui dis-je, d’une nécessité absolue; mais nombre d’elles ont des adorateurs, qu’on appelle les amis de la maison. — Mais ces amis jouissent-ils des mêmes droits que les époux? — Madame, pas toujours. — Possibile! s’écria-t-elle: et ces amis sont-ils fidèles, constants? — Constants, quelques-uns; de fidèles, très-peu. — Et les femmes ne se vengent pas? — Non, madame. — Et que font-elles donc? — Elles prennent patience. — Valga me dios! elles sont bien dupes! si un amant me trahissait, il ne mourrait que de ma main. Et vos dames vont-elles à confesse? — Quelques-unes à Pâques, une fois l’an. — Et pourquoi si rarement? — C’est que nos confesseurs ne sont pas indulgents, et que, pour avoir l’absolution, il faudrait renoncer à son ami. — Vos prêtres ne savent pas leur métier; les nôtres sont plus accommodants. Et vos maris sont-ils jaloux? — Très-peu dans la bonne compagnie. Le comte de Mendoza entra dans ce moment, et je sortis.

Le lendemain, je fus exact au rendez-vous. Les instances de la duchesse avaient adouci la colère du duc, qui promettait l’élargissement de don Manuel, s’il donnait sa parole de ne plus faire d’épigrammes contre lui, et s’il consentait à prêter le serment sur les reliques de Saint Vincent Ferrier, de s’absenter de Valence pendant deux ans. Je dis à la duchesse que j’allais proposer ces conditions à mon ami, et que j’espérais qu’elles seraient acceptées. Je comptais sur le succès de ma négociation; mais ce petit être fier et mutin ne voulait pas fléchir le genou devant l’idole et s’éloigner de Valence. La fierté espagnole était fortifiée par l’orgueil du poète; mais peu à peu la voix de la raison et de l’amitié calma son impétuosité, et j’achevai de le décider, en lui proposant de venir avec moi à Cordoue pour assister à ma noce. Je portai son consentement et sa promesse à la duchesse, et don Manuel sortit de prison. Nous allâmes aussitôt chez le duc, qui nous attendait pour la ratification du traité. On nous introduisit d’abord dans le cabinet de la duchesse, qui dit à don Manuel: Puisque vous êtes si galant, que vous avez le cœur si tendre, adressez-vous aux femmes mariées, plutôt qu’aux maîtresses de leurs maris. Le duc parut bientôt; il regarda le poète du haut de sa gloire, et après l’avoir salué d’une légère inclinaison de tête, il tira une petite boîte de sa poche, et lui dit: Cette boîte renferme un petit os de Saint Vincent Ferrier; jurez sur cette relique que de deux ans vous ne rentrerez dans cette ville, et priez le Saint d’exercer sur vous sa vengeance, si vous faussez votre serment. Alors don Manuel étendit la main sur la relique, et dit gravement: Je jure par Saint Vincent, par sa relique, de ne pas revenir de deux ans à Valence; et si je fausse mon serment, que ce grand saint se venge et me punisse comme impie et parjure. Le duc se retira après cette cérémonie, et m’engagea, ainsi que la duchesse, à venir les revoir; ce que je promis. Nous prîmes nos arrangements avec don Manuel pour partir dans six jours. Don Inigo et la tendre Rosalie me prièrent de leur accorder ce petit délai, pour voir les cérémonies que l’on fesait à la Toussaint pour la fête des Morts. Je cédai, malgré l’ardent désir que j’avais d’arriver à Cordoue.

La veille des Morts, la place fut garnie de bancs, chargée de volailles, de brebis, d’agneaux, de pigeons, de toutes sortes de comestibles; c’était le produit d’une quête faite à la ville et à la campagne en faveur des ames du purgatoire. Chacun donne suivant ses facultés ou sa dévotion. Des chasseurs pieux étaient allés à la chasse, et leur gibier fut pour les morts. Je demandai à une bonne femme si elle avait donné pour les ames. Jésus! Jésus! s’écria-t-elle, j’ai donné ma meilleure poule! Il faut bien avoir pitié de ces pauvres ames! Après la vente des comestibles, chacun porta des cierges sur la tombe de ses parents, parce que l’on est persuadé que, la veille des Morts, les ames font la procession autour des tombeaux: et celles qui n’ont pas de cierges, restent les bras croisés. Don Inigo me dit que dans beaucoup de maisons, le maître quittait son lit, le décorait, pour le céder aux ames errantes, et que cet usage régnait dans toute l’Espagne.

Le lendemain des Morts, allant déjeûner chez don Manuel, je fus abordé par un jeune homme aussi long, aussi décharné que feu don Quichotte; il était coiffé d’un grand chapeau à plumet, et traînait une longue épée. Monsieur l’officier français, me dit-il, d’un air grave et arrogant, savez-vous qui je suis? — Non, monsieur, je n’ai pas l’honneur de vous connaître. — Je me nomme don César et Alexandre Paular. — J’en suis bien aise. — Ma sœur Angélique et moi sommes aussi nobles que le roi. — C’est bien flatteur pour Sa Majesté: je vous en félicite. — Je viens vous demander si vous êtes décidé à ne pas l’épouser? — Oui, monsieur, très-décidé; je vous jure que je ne l’épouserai jamais. — Vous êtes un gavache, indigne d’être gentilhomme, et je vous ferai voir... — Nous sommes à deux pas de l’Alameda, lieu solitaire dans ce moment; allons-y, et vous me ferez voir tout ce que vous voudrez. — Monsieur, j’y serai dans une heure. C’est aujourd’hui dimanche, et je n’ai pas entendu la messe. — Et moi, je n’ai pas déjeûné; allez entendre la messe, j’irai boire du chocolat, et dans une heure je serai au rendez-vous.